‹ Œuvres complètes de Charles BaudelaireChapitre 140 sur 219 · LA BÉATRICE · texte numérisé non relu

LA BÉATRICE

Dans des terrains cendreux, calcinés, sans verdure,

Comme je me plaïgnais un jour à [a nature, Et que de ma pensée, en vaguant au hasard, J’aiguisais lentement sur mon cœur le poignard, Je vis en pleim midi descendre sur ma tête

Un nuage funèbre et gros d’une tempête,

Qui portait un troupeau de démons vicieux, Semblables à des nains cruels et curieux.

À me considérer froidement ils se mirent,

Et, comme des passants sur un fou qu’ils admirent,

Je les entendis rire et chuchoter entre eux,

En échangeant maint signe et maïnt clignement d’yeux :

— «Contemplons à loisir cette caricature

Et cette ombre d’Hamlet imitant sa posture,

Le regard imdécis et les cheveux au vent.

N'est-ce pas grand'pitié de voir ce bon vivant, Ce gueux, cet histrion en vacances, ce drôle, Parce qu'il sait jouer artistement son rôle, Vouloir intéresser au chant de ses douleurs

Les aigles, les grillons, les ruisseaux et les fleurs,

Et même à nous, auteurs de ces vieïlles rubriques,

Réciter en hurlant ses tirades publiques? »

J'aurais pu (mon orgueïl aussi haut que les monts Domine la nuée et le cri des démons) Détourner simplement ma tête souveraine,

Si je n'eusse pas vu parmi leur troupe obscène, Crime qui n’a pas fait chanceler le soleil!

La reine de mon cœur au regard nonpareiïl,

Qui riait avec eux de ma. sombre détresse

Et leur versait parfois quelque sale caresse.

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