‹ Œuvres complètes de Charles BaudelaireChapitre 170 sur 219 · X VII ; LA VOIX · texte numérisé non relu

X VII ; LA VOIX

Mon berceau s’adossait à la bibliothèque,

Babel sombre, où roman, science, fabliau,

Tout, la cendre latine et la poussière grecque,

Se mêlarent. J'étais haut comme un in-folio.

Deux voix me parlaient. L’une, insidieuse et ferme, Disait : « La Terre est un gâteau plein de douceur; Je puis (et ton plaisir serait alors sans terme!)

Te faire un appétit d’une égale grosseur.»

Et l’autre : « Viens! oh! viens voyager dans les rêves, Au delà du possible, au delà du connu!»

Et celle-là chantait comme le vent des grèves, Fantôme vagissant, on ne sait d’où venu,

Qui caresse loretlle et cependant leffraie.

Je te répondis : « Oui! douce voix!» C’est d’alors Que date ce qu’on peut, hélas! nommer ma plaie

Et ma fatalité. Derrière les décors

De l'existence immense, au plus noir de l’abîme,

Je vois distinctement des mondes smguliers,

Et, de ma clarrvoyance extatique victime,

Je traîne des serpents qui mordent mes souliers.

Et c’est depuis ce temps que, pareïl aux prophètes, J'aime si tendrement le désert et la mer:

Que je ris dans les deuils et pleure dans les fêtes, Et trouve un goût suave au vin le plus amer;

Que je prends très-souvent les faits pour des mensonges, Et que, les yeux au ciel, je tombe dans des trous. Mais la Voix me console et dit : «Garde tes songes : Les sages n’en ont pas d’aussi beaux que les fous!»

L'IMPRÉVUU

Harpagon, qui veillait son père agonisant,

Se dit, rêveur, devant ces lèvres déjà blanches :

« Ne avons au grenier un nombre suffisant, Ce me semble, de vieilles planches?»

Célimène roucoule et dit : «Mon cœur est bon,

Et naturellement, Dieu m'a faite très-belle. »

— Son cœur, cœur racorni, fumé comme un jambon, Recuit à la flamme éternelle !

Un gazetier fumeux, qui se croit un flambeau,

Dit au pauvre, qu’il a noyé dans les ténèbres :

«Où donc laperçois-tu, ce créateur du Beau, Ce Redresseur que tu célèbres? »

Mieux que tous, je connais certain voluptueux

Qui bäïlle nuit et jour, et se lamente et pleure,

Répétant, impuissant et le fat : «Our, je veux Etre vertueux, dans une heure! »

U) [ci l’auteur des FLEURS pu MAL se tourne vers la Vie éternelle.

Ça devait finir comme ça.

Observons que, comme tous les nouveaux convertis, il se montre tres-rigous reux et très-fanatique.

(Note de l'éditeur.)

L’horloge, à son tour, dit à voix basse : «Il est mür,

Lé damné! J’avertis en vain [a chair Imfecte.

L'homme est aveugle, sourd, fragile, comme un mur Qu’habite et que ronge un imsectel »

Et puis, Quelqu'un paraît, que tous avaient nié, Et qui leur dit, raiïlleur et fier : « Dans mon ciboire, Vous avez, que Je crois, assez communié,

A Ia joyeuse Messe noire?

Chacun de vous m’a fait un temple dans son cœur; Vous avez, en secret, baisé ma fesse immonde (1)! Reconnaïssez Satan à son rire vainqueur,

Enorme et laid comme le monde!

Avez-vous donc pu croire, hypocrites surpris, Qu'on se moque du maître, et qu’avec lui l’on triche, Et qu'il soit naturel de recevoir deux prix,

D’aller au Ciel et d’être riche?

Il faut que le gibier paye le vieux chasseur

Qui se morfond longtemps à laffüt de [a proie.

Je vais vous emporter à travers l’épaisseur, Compagnons de ma triste joie,

À travers l'épaisseur de [a terre et du roc,

A travers les amas confus de votre cendre,

Dans un palais aussi grand que moi, d’un seul bloc, Et qui n'est pas de pierre tendre;

G) Voir à propos de la messe et de Îa fesse, la Sorcière, de Michelet, la Monographie du Diable, de Charles Louandre, le Rituel de la baute magie, d’Eliphas Lévi, et, en général, tous Îles auteurs traitant de la sorcellerie, de la démo- AE et du rit diabolique.

(Note de l’editeur.)

Car il est fait avec l’universel Péché, Et contient mon orgueil, ma douleur et ma gloire!» — Cependant, tout en haut de l'univers juché,

Un Ange sonne la victoire

De ceux dont le cœur dit : «Que béni soit ton fouet, Seigneur! que la douleur, à Père, soit bénie! Mon âme dans tes mains n’est pas un vain Jouet,

Et ta prudence est infinie. »

Le son de la trompette est si délicieux,

Dans ces soirs solennels de célestes vendanges,

Qu'il s’infiltre comme une extase dans tous ceux Dont elle chante les louanges.

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