‹ Œuvres complètes de Charles BaudelaireChapitre 42 sur 219 · CORRESPONDANCES · texte numérisé non relu

CORRESPONDANCES

La Nature est un temple où de vivants piliers Laïssent parfois sortir de confuses paroles ;

: L'homme y passe à travers des forêts de symboles Qui l’observent avec des regards familiers.

Comme de longs échos qui de loin se confondent Dans une ténébreuse et profonde unité, Vaste comme la nuit et comme Îa clarté, Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

Il est des parfums frais comme des chaïrs d’enfants, Doux comme les hautbois, verts comme Îles prairies, — Et d’autres, corrompus, riches et triomphants,

Ayant l'expansion des choses infinies, Comme lambre, le muse, le benjoin et l’encens, Qui chantent les transports de l'esprit et des sens.

J'aime [e souvenir de ces époques nues,

Dont Phœbus se plaisait à dorer les statues.

Alors l’homme et la femme en leur agilité Jouissaient sans mensonge et sans anxiété,

Et, le ciel amoureux leur caressant l’échine, Exerçaïent la santé de leur noble machine.

Cybèle alors, fertile en produits généreux,

Ne trouvait point ses fils un poids trop onéreux, Mais, louve au cœur gonflé de tendresses communes, Abreuvait l'univers à ses tétines brunes.

L'homme, élégant, robuste et fort, avait le droit D'être fier des beautés qui le nommaïent leur roi; Fruits purs de tout outrage et vierges de gerçures, Dont la chair lisse et ferme appelait les morsures |

Le Poëte aujourd’hui, quand il veut concevoir

Ces natives grandeurs, aux lieux où se font voir

La nudité de l’homme et celle de [a femme,

Sent un froïd ténébreux envelopper son âme

Devant ce noir tableau plein d’épouvantement.

O monstruosités pleurant leur vêtement !

O ridicules troncs ! torses dignes des masques !

O pauvres corps tordus, maigres, ventrus ou flasques, Que le dieu de Utile, implacable et serein,

Enfants, emmaillotta dans ses langes d’airain!

Et vous, femmes, hélas ! pâles comme des cierges,

Que ronge et que nourrit la débauche, et vous, vierges, Du vice maternel trainant l’hérédité

Et toutes les hideurs de la fécondité !

Nous avons, il est vrar, nations corrompues, Aux peuples anciens des beautés inconnues :

Des visages rongés par les chancres du cœur,

Et comme qui dirait des beautés de langueur ; Maïs ces mventions de nos muses tardives N’empècheront jamais les races maladives

De rendre à [a jeunesse un hommage profond, — À [a samte jeunesse, à l'air simple, au doux front, À l'œil limpide et clair amsi qu’une eau courante, Et qui va répandant sur tout, msouciante Comme lazur du ciel, les oiseaux et les fleurs, Ses parfums, ses chansons et ses douces chaleurs !

Rubens, fleuve d’oubli, jardin de Ia paresse, Oreiller de chair fraîche où l’on ne peut aimer, Mais où la vie afflue et s’agite sans cesse, Comme l'air dans Île ciel et la mer dans la mer;

Léonard de Viner, miroir profond et sombre, Où des anges charmants, avec un doux souris Tout chargé de mystère, apparaissent à l'ombre Des glaciers et des pins qui ferment leur pays;

Rembrandt, triste hôpital tout rempli de murmures, Et d’un grand crucifix décoré seulement,

Où Ia prière en pleurs s’exhale des ordures,

Et d’un rayon d'hiver traversé brusquement;

Michel-Ange, lieu vague où lon voit des Hercules Se mêler à des Christs, et se lever tout droits

Des fantômes puissants qui dans les crépuscules

D échirent leur suaire en étirant leurs doigts ;

Colères de boxeur, impudences de faune, Tor qui sus ramasser la beauté des goujats,

Grand cœur gonflé d’orgueil, homme débile et jaune, Puget, mélancolique empereur des forçats ;

VWatteau, ce carnaval où bien des cœurs illustres, Comme des papillons, errent en flamboyant, Décors frais et légers éclairés par des lustres Qui versent la folie à ce bal tournoyant;

] Goya, cauchemar plein de choses mconnues, De fœtus qu’on fait cuire au milieu des sabbats, De vieïlles au miroir et d’enfants toutes nues, Pour tenter les démons ajustant bien leurs bas;

Delacroix, lac de sang hanté des mauvais anges, Ombragé par un bois de sapins toujours vert, Où, sous un ciel chagrim, des fanfares étranges Passent, comme un soupir étouffé de Weber ;

Ces malédictions, ces blasphèmes, ces plaintes, Ces extases, ces cris, ces pleurs, ces 7e Deum, Sont un écho redit par mille [abyrinthes ;

C'est pour les cœurs mortels un divin opium!

C’est un cri répété par mille sentmelles,

Un ordre renvoyé par mille porte-voix ;

C’est un phare allumé sur mille citadelles,

Ün appel de chasseurs perdus dans [es grands bois!

Car c’est vraiment, Seigneur, le meïlleur témoignage Que nous puissions donner de notre dignité

Que cet ardent sanglot qui roule d’âge en âge

Et vient mourir au bord de votre éternité!

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