LE VAMPIRE
Tor qui, comme un coup de couteau, Dans mon cœur plaintif es entrée; Toi qui, forte comme un troupeau De démons, vins, folle et parée,
De mon esprit humilié
Faire ton lit et ton domaine ; — Infâme à qui Je suis lié Comme le forçat à la chaîne,
Comme au jeu le joueur têtu, Comme à [a bouteille livrogne, Comme aux vermines [a charogne, — Maudite, maudite sois-tu !
J'ai prié le glaive rapide De conquérir ma liberté, Et j'ai dit au poison perfide De secourir ma lâcheté.
Hélas ! le poison et le gleive Mont pris en dédain et m'ont dit:
«Tu n'es pas digne qu'on t’'enlève À ton esclavage maudit,
Imbécile! — de son empire Si nos efforts te délivraïent, Tes baisers ressusciteraïent Le cadavre de ton vampire ! »
SPLEEN ET IDÉAL. s5
Une nuit que j'étais près d’une affreuse Juive, Comme au long d’un cadavre un cadavre étendu, Je me pris à songer près de ce corps vendu
À la triste beauté dont mon désir se prive.
Je me représentai sa majesté native,
Son regard de vigueur et de grâces armé, Ses cheveux qui lui font un casque parfumé, Et dont le souvenir pour lamour me ravive.
Car j'eusse avec ferveur baïsé ton noble corps, Et depuis tes pieds frais jusqu’à tes noires tresses Déroulé Ie trésor des profondes caresses,
Si, quelque soir, d’un pleur obtenu sans effort Tu pouvais seulement, ô reine des cruelles Î Obscurcir la splendeur de tes froides prunelles.