CHAPITRE XIV
Page 220. — Helvétius suppose ici avec Longin et Boileau une beauté dans Homère qui n'y est point. Homère ne dit pas :
Grand Dieu, chasse la nuit qui nous couvre les yeux Et combats contre nous à la clarté des cieux...
Il dit : Grand Dieu^ chasse la nuit qui nous couvre les yeux, et si tu as résolu de nous perdre, perds -nous du moins à la clarté des cieux.
Ce passage devint, il y a une vingtaine d'années et plus, le sujet d'une discussion assez vive entre le jésuite Berthier et moi*. Je soutenais que l'Ajax de Longin et de Boileau n'était qu'un impie, et que l'Ajax d'Homère était pieux et touchant. Il m* arriva ce qui arrive presque toujours à ceux qui ne se possèdent pas assez, c'est de perdre une partie de leur avantage.
Je voudrais bien savoir ce que le Journaliste m'eût répondu si je lui avais dit : Eh bien, mon père, Ajax, à votre avis, est donc un impie, un sublime impie qui défie le maître des dieux? Cependant si dans toute Y Iliade, si parmi tous les héros grecs il y en avait un seul qui, sur le point de s'engager dans un combat périlleux, invitât l'armée à se mettre en prière, que penseriez-vous de ce héros? l'appelleriez-vous un impie? serait-ce là le caractère que le poëte se serait proposé de lui donner ? Vous savez par cœur, je n'en doute pas, tous les noms des chefs de la Grèce; comment appelez-vous celui-là? Est-ce Achille, Agamemnon, Patrocle, Diomède, Ajax? Certainement ce ne peut
1 . Voir tome I, dans les additions à la Lsttrê sur les sourds et muets, la Réponse au journaliste de Trévoux.
être ce dernier; il serait trop absurde que celui qui s'adresse fièrement à Jupiter et qui lui dit : Prends ton foudre et combats contre nous... dît à l'armée : Je vais combattre ; mes amis prosternez-vous devant les dieux et priez pour moi... Le militaire qui de nos joui*s en ferait autant, montrerait plus de religion que de bravoure. C'est pourtant Ajax lui-même, si conséquent dans Homère à son rôle. Au pied du mont Ida, voici comment il parle.
'A»' à^tx\ 69P* âv âyù Ro)x(iiQta rcuxeoi BvtAy TÔ9P* 0(te?c EÛ^evOe Ait Kpovtuvi ôvodcti, SiY^ èç' 0|ic{ciiv, tva ^ii Tp&éc ye icuOajvrot, 'Hè xal à|ji9a§(Tiv, iiu\ oÛTiva 6e£8i(Jiev ê(&r)riç* HOMÉRB, Jliadt, chant VU. ▼. 193 et suir.
« Allons, mes amis, tandis que j'endosse ma cuirasse, adressez-vous au maître des dieux ; priez-le à voit basse afin que les Troyens ne puissent vous entendre, ou plutôt faites votre prière tout haut, car nous ne craignons qui que ce 3oit. »
Ou vous avez mal entendu le poète, ou le poète a mal soutenu le caractère de son héros. Choisissez. Mais il n'y a pas à choisir; la faute n'est pas dans Homère, mais dans les commentateurs. Seulementil ne faut pas confondre l'erreur d'un homme de génie, tel que Longin ou Boileau, avec l'impertinence de son écho.