‹ Œuvres complètes de DiderotChapitre 41 sur 210 · MM · texte numérisé non relu

MM

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Vous mentez.

BORDEU

Il est vrai ; mais au défaut de deux bras qui manquaient, j'ai vu deux omoplates s'allonger, se mouvoir en pince, et devenir deux moignons.

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Quelle folie I

BORDEU

C'est un fait. Supposez une longue suite de générations manchotes, supposez des efforts continus, et vous verrez les deux côtés de cette pincette s'étendre, s'étendre de plus en plus, se croiser sur le dos, revenir par devant, peut-être se digiter à leurs extrémités, et refaire des bras et des mains. La conformation originelle s'altère ou se perfectionne par la nécessité et les fonctions habituelles. Nous marchons si peu, nous travaillons si peu et nous pensons tant, que je ne désespère pas que l'homme ne finisse par n'être qu'une tête*.

mademoiselle de l'es.pinasse.

Une tôtel une tête! c'est bien peu de chose; j'espère que la galanterie effrénée... Vous me faites venir des idées bien ridicules.

Paix.

d'alembert.

Je suis donc tel, parce qu'il a fallu que je fusse tel. Changez le tout, vous me changez nécessairement; mais le tout change sans cesse... L'homme n'est qu'un effet commun, le monstre qu'un effet rare; tous les deux également naturels, également nécessaires, également dans l'ordre universel et général... Et qu'est-ce qu'il y a d'étonnant à cela?... Tous les êtres circulent les uns dans les autres, par conséquent toutes les espèces... tout est en un flux perpétuel... Tout animal est plus ou moins homme; tout minéral est ptùs ou moins plante; toute plante est

i. M. le professeur Broca, d'après des crânes parisiens, M. Prichard, d*après des crânes anglais, ont avancé que le volame des cerveaux actuels dépassait notablement celui des cerveaux antérieurs de même provenance. M. firoca a prouvé que Taccroissement portait sur la partie antérieure, siège des facultés intellectuelles.

plus ou moins animal. Il n y a rien de précis en nature... Le ruban* du père Castel... Oui, père Castel, c'est votre ruban et ce n'est que cela. Toute chose est plus ou moins une chose quelconque, plus ou moins terre, plus ou moins eau, plus ou moins air, plus ou moins feu; plus ou moins d'un règne ou d'un autre... donc rien n'est de l'essence d'un être particulier... Non, sans doute, puisqu'il n'y a aucune qualité dont aucun être ne soit participant... et que c'est le rapport plus ou moins grand de cette qualité qui nous la fait attribuer à un être exclusivement à un autre... Et vous parlez d'individus, pauvres philosophes! laissez là vos individus; répondez-moi. Y a-t-il un atome en nature rigoureusement semblable à un autre atome?... Non... Ne convenez-vous pas que tout tient en nature et qu'il est impossible qu'il y ait un vide dans la chaîne? Que voulezvous donc dire avec vos individus? Il n'y en a point, non, il n'y en a point... Il n'y a qu'un seul grand individu, c'est le tout. Dans ce tout, comme dans une machine, dans un animal quelconque, il y a une partie que vous appellerez telle ou telle; mais quand vous donnerez le nom d'individu à cette partie du tout, c'est par un concept aussi faux que si, dans un oiseau, vous donniez le nom d'individu à l'aile, à une plume de l'aile... Et vous parlez d'essences, pauvres philosophes! laissez là vos essences. Voyez la masse générale, ou si, pour l'embrasser, vous avez l'imagination trop étroite, voyez votre première origine et votre fin dernière... 0 ArchitasI vous qui avez mesuré le globe, qu'êtes-vous? un peu de cendre... Qu'est-ce qu'un être?... La somme d'un Certain nombre de tendances... Est-ce que je puis être autre chose qu'une tendance?... non, je vais à un terme... Et les espèces?... Les espèces ne sont que des tendances à un terme commun qui leur est propre... Et la vie?... La vie, une suite d'actions et de réactions... Vivant, j'agis et'î je réagis en masse... mort, j'agis et je réagis en molécules... . Je ne meurs donc point?... Non, sans doute, je ne meurs point

1. Nous avons déjà rencontré le père Castel dans la Lettre sur les sourds et muets où son instrument, le clavecin oculaire, est représenté comme forme d'une succession d*éventails ; mais comme cet instrument ne fut jamais réalisé, Diderot lui donne ici la forme quMl croit lui convenir le mieux, et quMl indique dans Tarticle Clavecin, de V Encyclopédie, Les couleurs devaient venir se peindre sur un ruban. Leur succession par quart de ton forme cet enchaînement où « il n*y a rien de précis » dont parle D'Alembert.

en ce sens, ni moi, ni quoi que ce soit... Naître, vivre et passer, c'est changer de formes... Et qu'importe une forme ou une autre? Chaque forme a le bonheur et le malheur qui lui est propre. Depuis l'éléphant jusqu'au puceron... depuis le puceron jusqu'à la molécule sensible et vivante, l'origine de tout, pas un point dans la nature entière qui ne souffre ou qui ne jouisse.

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Il ne dit plus rien.

BORDEi:.

i Non; il a fait une assez belle excursion. Voilà de la philosophie bien haute ; systématique dans ce moment, je crois que plus les connaissances de l'homme feront des progrès, plus elle se vérifiera.

MADEMOISELLE DE L'ESPINASSE

Et nous, où en étions-nous?

BORDEU

Ma foi, je ne m'en souviens plus; il m'a rappelé tant de phénomènes, tandis que je l'écoutais !

MADEMOISELLE DE l'eSPIXASSE.

Attendez, attendez,... j'en étais à mon araignée.

BORDEU

Oui, oui.

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Docteur, approchez-vous. Imaginez une araignée au centre de sa toile. Ébranlez un fil, et vous verrez l'animal alerte accourir. Eh bien I si les fils que l'insecte tire de ses intestins, et y rappelle quand il lui plaît, faisaient partie sensible de luimême?...

BORDEU

Je vous entends. Vous imaginez en vous, quelque part, dans un recoin de votre tête, celui, par exemple, qu'on appelle les méninges, un ou plusieurs points où se rapportent toutes les sensations excitées sur la longueur des fils.

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

C'est cela.

BORDEU

Votre idée est on ne saurait plus juste ; mais ne voyez-vous pas que c'est à peu près la même qu'une certaine grappe d'abeilles?

RÊVE DE D'ALEMBERT. Ul

MADEMOISELLE DE l'eSPIXASSE.

Ah ! cela est vrai; j'ai fait de la prose sans m'en douter.

BORDEU

Et de la très-bonne prose, comme vous allez voir. Celui qui ne connaît l'homme que sous la forme qu'il nous présente en naissant, n'en a pas la moindre idée. Sa tête, ses pieds, ses mains, tous ses membres, tous ses viscères, tous ses organes, son nez, ses yeux, ses oreilles, son cœur, ses poumons, ses intestins, ses muscles, ses os, ses nerfs, ses membranes, ne sont, à proprement parler, que les développements grossiers d'un réseau qui se forme, s'accroît, s'étend, jette une multitude de fils imperceptibles.

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Voilà ma toile ; et le point originaire de tous ces fils c'est mon araignée.

BORDEU

^ merveille.

mademoiselle de l'espinasse.

Où sont les fils? où est placée l'araignée?

BORDEU

Les fils sont partout ; il n'y a pas un point à la surface de votre corps auquel ils n'aboutissent ; et l'araignée est nichée dans une partie de votre tête que je vous ai nommée, les méninges, à laquelle on ne saurait presque toucher sans frapper de torpeur toute la machine.

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Mais si un atome fait osciller un des fils de la toile de l'araignée, alors elle prend l'alarme, elle s'inquiète, elle fuit ou elle accourt. Au centre elle est instruite de tout ce qui se passe en quelque endroit que ce soit de l'appartement immense qu'elle a tapissé. Pourquoi est-ce que je ne sais pas ce qui se passe dans le mien, ou le monde, puisque je suis un peloton de points sensibles, que tout presse sur moi et que je presse sur tout?

BORDEU

C'est que les impressions s'affaiblissent en raison de la distance d'où elles partent.

MADEMOISELLE DE L*E8P1NAS8E

Si l'on frappe du coup le plus léger à Textrémilé d'une longue poutre, j'entends ce coup, si j'ai mon oreille placée à l'autre extrémité. Cette poutre toucherait d'un bout sur la terre et de l'autre bout dans Sirius, que le même effet serait produit. Pourquoi tout étant lié, contigu, c'est-à-dire la poutre existante et réelle, n'entends-je pas ce qui se passe dans l'espace immense qui m'environne, surtout si j'y prête l'oreille ?

BORDEU

Et qui est-ce qui vous a dit que vous ne l'entendiez pas plus ou moins? Mais il y a si loin, l'impression est si faible, si s croisée sur la route ; vous êtes entourée et assourdie de bruits ; si violents et si divers ; c'est qu'entre Saturne et vous il n'y a ( que des corps contigus, au lieu qu'il y faudrait de la continuité.

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

C'est bien dommage.

BORDEL

Il est vrai, car vous seriez Dieu. Par votre identité avec lous les êtres de la nature, vous sauriez tout ce qui se fait ; par votre mémoire, vous sauriez tout ce qui s'y est fait.

Et ce qui s'y fera?

Vous formeriez sur l'avenir des conjectures vraisemblables, mais sujettes à erreur. C'est précisément comme si vous cherchiez à deviner ce qui va se passer au dedans de vous, à l'extrémité de votre pied ou de votre main.

mademoiselle DE l'espinasse.

Et qui est-ce qui vous a dit que ce monde n'avait pas aussi ses méninges, ou qu'il ne réside pas dans quelque recoin de l'espace une grosse ou petite araignée dont les fils s'étendent atout?

BORDEU

Personne, moins encore si elle n'a pas été ou si elle ne sera pas.

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Comment cette espèce de Dieu-là...

BORDEU

La seule qui se conçoive...

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Pourrait avoir été, ou venir et passer?

BORDEU

Sans doute ; mais puisqu'il serait matière dans l'univers, portion de l'univers, sujet à vicissitudes, il vieillirait, il mourrait.

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Mais voici bien une autre extravagance qui me vient.

Je vous dispense de la dire, je la sais.

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Voyons, quelle est-elle?

BORDEU

Vous voyez l'intelligence unie à des portions de matière trèsénergiques, et la possibilité de toutes sortes de prodiges imaginables. D'autres l'ont pensé comme vous.

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Vous m'avez devinée, et je ne vous en estime pas davantage. Il faut que vous ayez un merveilleux penchant à la folie.

BORDEU

D'accord. Mais que cette idée a-t-elle d'effrayant? Ce serait

une épidémie de bons et de mauvais génies ; les lois les plus

constantes de la nature seraient interrompues par des agients

naturels ; notre physique générale en deviendrait plus difficile,

s mais il n'y aurait point de miracles.

MADEMOISELLE DE l'esPINASSE.

En vérité, il faut être bien circonspect sur ce qu'on assure et sur ce qu'on nie.

BORDEU

Allez, celui qui vous raconterait un phénomène de ce genre aurait l'air d'un grand menteur. Mais laissons là tous ces êtres imaginaires, sans en excepter votre araignée à réseaux infinis : revenons au vôtre et à sa formation.

MADEMOISELLE DE l'ESPINASSE.

J'y consens.

Mademoisollo, vous êtes avec quelqu'un : qui est-ce qui cause là avec vous?

Ui RÊVE DE D'ALEMBERT.

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

C'est le docteur.

d'alembert.

Bonjour, docteur : que faites-vous ici si matin?

BORDEU

Vous le saurez : dormez.

d'alembert.

Ma foi, j'en ai besoin. Je ne crois pas avoir passé une autre nuit aussi agitée que celle-ci. Vous ne vous en irez pas que je ne sois levé.

BORDEU

Non. Je gage, mademoiselle, que vous avez cru qu'ayant été à l'âge de douze ans une femme la moitié plus petite, à l'âge de quatre ans encore une femme la moitié plus petite, fœtus une petite femme, dans les testicules* de votre mère une femme trèspetite, vous avez pensé que vous aviez toujours été une femme sous la forme que vous avez, en sorte que les seuls accroissements successifs que vous avez pris ont fait toute la différence de vous à votre origine, et de vous telle que vous voilà.

mademoiselle de l'espi.n asse.

J'bu conviens.

BORDEU

Rien cependant n'est plus faux que cette idée. D'abord vous n'étiez rien. Vous fûtes, en commençant, un point imperceptible, formé de molécules plus petites, éparses dans le sang, la lymphe de votre père ou de votre mère ; ce point devint un fil délié, puis un faisceau de fils. Jusque-là, pas le moindre vestige de cette forme agréable que vous avez : vos yeux, ces beaux yeux, ne ressembl^ent non plus à des yeux que l'extrémité d'une griffe d'anémone ne ressemble à une anémone. Chacun des brins du faisceau de fils se transforma, par la seule nutrition et par sa conformation, en un organe particulier : abstraction faite des organes dans lesquels les brins du faisceau se métamorphosent, et auxquels ils donnent naissance. Le faisceau est un système purement sensible ; s'il persistait sous cette forme, il serait susceptible de toutes les impressions relatives à la sensibilité pure, comme le froid, le chaud, le doux, le rude. Ces impressions

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