‹ Œuvres complètes de DiderotChapitre 51 sur 210 · Cette expulsion eut lieu en · texte numérisé non relu

Cette expulsion eut lieu en

9. Voyez Correspondance de Grimm, 15 septembre 1766. Le D" Maty était secrétaire de la Société royale de Londres; Byron (John) avait exploré la Patagonie en 1764. Tous deux croyaient à la taille colossale des Patagons, comme Pigafetta, le compagnon de Magellan.

n'y pense pas; il ne s'en émerveille point; et il lui manque une certaine quantité d'idées élémentaires qui le conduiraient à une véritable estimation des chefs-d'œuvre de l'art. C'est de la défense journalière contre les bêtes féroces que le caractère cruel qu'on lui remarque quelquefois a pu tirer sa première origine. On lui trouve de la douceur et de l'innocence dans les contrées isolées où rien ne trouble son repos et sa sécurité. Toute guerre naît d'une prétention commune à la même propriété ; le tigre a une prétention commune avec l'homme à la possession des forêts, et c'est la plus vieille, la première des prétentions ; l'homme a une prétention commune avec l'homme à la possession d'un champ dont ils occupent chacun une des extrémités.

Si vous jetez les yeux sur l'Ile des Lanciers*, vous ne pourrez vous empêcher de vous demander qui est-ce qui a placé là ces hommes? Quelle communication les lie à la chaîne des autres êtres? et que deviennent-ils en se multipliant sur une lie qui n'a pas plus d'une lieue de diamètre? M. de Bougainville n'en sait rien. Je répondrais à la dernière des questions, ou qu'ils s'exterminent ou qu'ils se mangent, ou que la multiplication en est retardée par quelque loi superstitieuse, ou qu'ils périssent sous le couteau sacerdotal. Je répondrais encore qu'avec le temps on a dû mettre de l'honneur à se faire égorger; toutes les institutions civiles et nationales se consacrent et d^énèrent à la longue en lois surnaturelles et divines; et réciproquement, toutes les lois surnaturelles et divines se fortifient et s'éternisent en dégénérant en lois civiles et nationales. C'est une des palingénésies les plus funestes au bonheur et à l'instruction de l'espèce humaine.

Le secret de dessaler l'eau de la mer selon l'appareil de Poissonnier* est donc une découverte d'une utilité réelle. Je

1. Dana rarchipel Pomotou. Découverte par Bougainville en 1768. Beechey la trouve inhabitée en 1826.

2. On s*occupa beaucoup à cette époque de Tappareil à distillation de l'eau de mer inventé par Poissonnier. « Faut-il que je meure, écrivait Voltaire à D'Alembert ironiquement (20 Janvier 1766), sans savoir au juste si Poissonnier a dessalé Teaa de mer? Cela serait bien cruel. » Bougainville prétend qu*il dut le salut de son équipage à l'emploi quil fit de cet appareil. Poissonnier jouissait d*une trèa-^prande réputation parmi les savants de son temps. Il avait réuni sur sa tâte tous les honneurs, jusqu'à posséder, lui, médecin, le titre de lieutenant général des années de rimpératrice de Russie, Elisabeth.

m'en réjouis ; en vingt-quatre heures on en obtient une barrique d'eau douce.

Ahl monsieur de Bougainville, éloignez votre vaisseau des rives de ces innocents et fortunés Taïtiens ; ils sont heureux et ■ vous ne pourrez que nuire à leur bonheur. Us suivent Tinstinct de la nature, et vous allez effacer ce caractère auguste et sacré. Tout est à tous, et vous allez leur porter la funeste distinction du tien et du mien ; leurs femmes et leurs filles sont communes, et vous allez allumer entre eux les fureurs de l'amour et de la jalousie. Ils sont libres, et voilà que vous enfouissez dans une bouteille de verre le titre extravagant de leur futur esclavage. Vous prenez possession de leur contrée, comme si elle ne leur appartenait pas; songez que vous êtes aussi injuste, aussi insensé d'écrire sur votre lame de cuivre : a Ce pays est à nous, » parce que vous y avez mis le pied, que si un Taïtien débarquait sur nos côtes, et qu'après y avoir mis le pied, il gravât ou sur une de nos montagnes ou sur un de nos chênes : (c Ce pays appartient aux habitants du ^ Taîti. » Vous êtes le plus fort, et qu'est-ce que cela fait? Vous criez contre Vhobbisme social et vous l'exercez de nation à nation. Commercez avec eux, prenez leurs denrées, portez-leur les vôtres, mais ne les enchaînez pas. Cet homme dont vous vous emparez comme de ' la brute ou de la plante est un enfant de la nature comme vous. • Quel droit avez-vous sur lui? Laissez-lui ses mœurs, elles sont plus honnêtes et plus sages que les vôtres. Son ignorance vaut mieux que toutes vos lumières; il n'en a que faire. Il ne connaissait point une vilaine maladie, vous la lui avez portée, et bientôt ses jouissances seront affreuses. Il ne connaissait point le crime ni la débauche, les jeunes filles se livraient aux caresses des jeunes gens, en présence de leurs parents, au milieu d'un cercle d'innocents habitants, au son des flûtes, entre les danses, et vous allez empoisonner leurs âmes de vos extravagantes et fausses idées et réveiller en eux des notions de vice, avec vos chimériques notions de pudeur. Enfoncez-vous dans les ténèbres avec la compagne corrompue de vos plaisirs, mais permettez aux bons et simples Taïtiens de se reproduire sans honte à la face du ciel et au grand jour. A peine vous êtes-vous montré

1. Diderot paraît croire que TOque l*on met souvent avant Ta$H a la valeur de Tarticle. Dana la langue du pays, il signifie plutôt : c'$st ou voilà.

parmi eux qu'ils sont devenus voleurs; à peine êtes-vous descendu dans leur terre qu'elle a été teinte de sang; ce Taïtien qui vous reçut en criant TayOy amiy amiy vous l'avez tué, et pourquoi l'avez-vous tué? Parce qu'il avait été séduit par l'éclat de vos guenilles européennes; il vous donnait ses fruits, sa maison, sa femme, sa fille, et vous l'avez tué pour un morceau de verre qu'il vous dérobait. Ces Taïtiens, je les vois se sauver sur les montagnes, remplis d'horreur et de crainte; sans ce vieillard respectable qui vous protège, en un instant vous seriez tous égorgés. 0 père respectable de cette famille nombreuse, que je t'admire, que je te loue! Lorsque tu jettes des regards de dédain sur ces étrangers sans marquer ni étonnement, ni frayeur, ni crainte, ni curiosité, ton silence, ton air rêveur et soucieux ne décèlent que trop ta pensée : tu gémis au dedans de toi-même sur les beaux jours de ta contrée éclipsés. Console-toi; tu touches à tes derniers instants et la calamité que tu pressens, tu ne la verras pas.

Vous vous promenez, vous et les vôtres, monsieur de Bougainville, dans toute l'île; partout vous êtes accueilli ,. vous jouissez de tout, et personne ne vous en empêche; vous ne trouvez aucune porte fermée, parce que l'usage des portes est ignoré; on vous invite, vous vous asseyez; on vous étale toute l'abondance du pays. Voulez-vous des jeunes filles? ne les ravissez pas; voilà leurs mères qui vous les présentent toutes nues ; voilà les cases pleines d'hommes et de femmes ; vous voilà possesseur de la jeune victime du devoir hospitalier. La terre se jonche de feuillages et de fleurs , les musiciens ont accordé leurs instruments, rien ne troublera la douceur de vos embrassements ; on y répondra sans contrainte ; l'hymne se chante, l'hymne vous invite à être homme, l'hymne invite votre amante à être femme, et femme complaisante, voluptueuse et tendre ; c'est au sortir des bras de cette femme que vous avez tué son ami, son frère, son père peut-être ! Enfin vous vous éloignez de Taïti, vous allez recevoir les adieux de ces bons et simples insulaires; puissiez-vous, et vous et vos concitoyens, et les autres habitants de notre Europe, être engloutis au fond des mers plutôt que de les revoir. Dès l'aube du jour ils s'aperçoivent que vous mettez à la voile; ils se précipitent sur vous, ils vous embrassent, ils pleurent. Pleurez, malheureux Taïtiens,

pleurez ; mais que ce soit de l'arrivée et non du départ de ces hommes ambitieux, corrompus et méchants. Un jour vous les connaîtrez mieux , un jour ils viendront, un crucifix dans une main et le poignard dans l'autre, vous égorger ou vous forcer à prendre leurs mœurs et leurs opinions; un jour vous ^erez sous eux presque aussi malheureux qu'eux.

M. de Bougainville embarqua avec lui un jeune habitant du pays; à la première terre que le Taïtien aperçut, il crut que c'était la patrie du voyageur. Aotourou, c'est le nom du Taïtien, n'a cessé de soupirer après son pays et M. de Bougainville l'a renvoyé, après avoir fait toute la dépense et pris toutes les précautions possibles pour la sûreté de son voyage. 0 Aotourou, que tu seras content de revoir ton père, ta mère, tes frères, tes sœurs, ta maîtresse et tes compatriotes I que leur diras-tu de nous?

Les Taïtiens laissent croître leurs ongles à tous les doigts, exc.epté à celui du milieu de la main droite.

Le chevalier de Bournaud S compagnon de voyage de M. de Bougainville, avait un domestique appelé Barré. A la descente dans l'île de Taïti, les Taïtiens entourent Barré, crient que c'est une femme, et se disposent à lui faire les honneurs de l'île. Barré était en effet une fille qui, née en Bourgogne et orpheline, s'était déguisée en homme et avait été séduite par le désir de faire le tour du monde. Elle n'était ni laide ni jolie; elle avait vingt-six à vingt-sept ans, et elle avait montré pendant tout le voyage le plus grand courage et la plus scrupuleuse sagesse.

M. de Bougainville louobeaucoup les moyens par lesquels les Hollandais se sont assuré le commerce général des épices, la cannelle, le gérofle* et la muscade; d'abord en achetant les feuilles des arbres qui, dépouillés pendant trois ans, ne manquaient pas dépérir, ensuite en détruisant les plants au loin et les renfermant dans une enceinte assez étroite pour être gardée. La première tentative pour leur enlever cette richesse réussira; et ce qui doit étonner, c'est que la chose n'ait pas été faite en moins de deux ans.

Le voyage de M. de Bougainville est suivi d'un petit voca-

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