II
des goitres, où Ton appelle les cous sans goitre cous de grue} et voilà comme on juge des cous quand on boit de mauvaise eau.
C'est qu'il est bien difficile de faire de la bonne métaphysique et de la bonne morale sans être anatomiste, naturaliste, physiologiste et médecin.
Page 137. — Les pères les plus spirituels n'engendrent sauvent que de sots enfants.
Il m'en est venu une raison assez singulière que je donne pour ce qu'elle vaut : c'est qu'il en est des ressemblances de l'esprit comme de celles du corps, qui ont des sauts. Le trisaïeul de cet homme spirituel était peut-être un honmie de génie.
Ensuite je dirai à l'auteur : Ces .sots enfants, issus de parents qui ont de l'esprit, sont cependant bien organisés. N'assurez donc pas qu'ils ont été engendrés sots, mais soutenez fort et ferme qu'ils auraient eu autant d'esprit que leur père, s'ils avaient reçu la même éducation, et que les soins qu'on aurait pris de les élever eussent été secondés des mêmes hasards. Vous avez parlé dans cet endroit selon la vérité, mais non pas tout à fait selon votre système, comme il arrivera toujours, d'inadvertance, à ceux qui soutiendront des paradoxes. Pour les surprendre en contradiction, il n'y a qu'à les laisser dire.
Ibid. — // est des hommes de génie de toute taille^ de taules sortes de conformation.
Croyez-vous qu'il y en ait beaucoup à tête en pain de sucre, à tête aplatie, à crâne étroit, au regard éteint? Les yeux gros et bêtes ne tiennent-ils pas ordinairement ce qu'ils promettent? Et les bouches béantes, et les mâchoires pendantes, etc. ?
Un homme d'esprit a quelquefois l'air d'une bête; mais il est bien plus rare qu'une bête ait l'air d'un homme d'esprit; et lorsqu'on se trompe, c'est que l'homme bête est bien plus bête qu'on ne le croyait.
D'où je conclus que toutes ces assertions sont hasardées, et que pour les accuser d'erreur ou les admettre comme des vérités, nous avons besoin d'observations très-fines qui n'ont jamais été faites, et qui ne se feront peut-être jamais. Quel est l'anatomiste qui se soit avisé de comparer l'intérieur de la tête d'un stupide à l'intérieur de la tête d'un homme d'esprit? Les tètes n'ont-elles pas aussi leurs physionomies en dedans? et ces
physionomies, si Tanatomiste expérimenté les connaissait, ne lui diraient-elles pas tout ce que les physionomies extérieures lui annoncent à lui et à d'autres personnes avec tant de certitude qu'elles m'ont protesté ne s'y être jamais trompé?
Avec un peu plus d'attention, l'auteur aurait soupçonné que dans la combinaison des éléments qui constituent l'homme d'esprit, il en avait omis un, et peut-être le plus important, et son soupçon n'aurait pas été trop mal fondé.
Cet élément, quel est-il? — Le cerveau.
Un seul fait bien connu aurait modifié toutes ses assertions ; c'est que le rachitisme qui étend la capacité de la tête outre mesure, rend l'intelligence des enfants précoce.
Page 138. — Mais supposons dans F homme un sens extrêmement fin ; qu'en arriverait-il?
Je vais vous le dire : c'est qu'il serait réduit à la condition animale; il ne serait plus un être se perfectionnant en tout genre, mais un être voyant. Je m'explique.
Pourquoi l'homme est-il perfectible et pourquoi l'animal ne l'est^il pas?
L'animal ne l'est pas, parce que sa raison, s'il en a une, est dominée par un sens despote qui la subjugue. Toute l'âme du chien est au bout de son nez, et il va toujours flairant. Toute l'âme de l'aigle est dans son œil, et l'aigle va toujours regardant. Toute l'âme de la taupe est dans son oreille, et elle va toujours écoutant.
Mais il n'en est pas ainsi de l'homme. Il est entre ses sens une telle harmonie qu'aucun ne prédomine assez sur les autres pour donner la loi à son entendement; c'est son entendement au contraire, ou l'organe de sa raison qui est le plus fort. C'est un juge qui n'est ni corrompu ni subjugué par aucun des témoins; il conserve toute son autorité, et il en use pour se perfectionner : il combine toutes sortes d'idées et de sensations, parce qu'il ne sent rien fortement.
Ainsi l'homme en qui l'ouïe prédominerait les autres sens à un extrême degré, ne leur laisserait qu'autant d'exercice que la propagation de l'espèce et la conservation de l'individu en exigeraient; dans tous les autres instants, il serait comme la taupe dont l'antre retentit du moindre petit bruit, un être écoutant, et toujours écoutant.
D'où il s'ensuit que rhomme de génie et la bête se touchent, parce qu'il y a dans Tun et l'autre un organe prédominant qui les entraîne invinciblement à une seule sorte d'occupation, qu'ils exécutent parfaitement.
Le même principe poussé plus loin expliquerait comment la jeune hirondelle, qui n'a jamais fait de nid, s'en tire aussi bien que sa mère; comment le jeune renard, qui n'a jamais croqué de poulet, force une basse-cour aussi adroitement que son père. Mais ce n'est pas le lieu d'exposer ma philosophie; ma tâche est d'examiner la philosophie d'un autre.
Ibid. — Ces sensations toujours stériles conserveraient le même rapport entre elles.
Cela se peut ; mais comme les sens s'instruisent réciproquement, le rapport des sensations de l'organe exquis varierait nécessairement avec les autres. Combien de choses cet homme nous apprendrait! combien de faits il nous donnerait à vérifier! combien il en vérifierait lui-même par des expériences dont il pourrait toujours annoncer le résultat! De combien de termes il enrichirait la langue ! Songez que les observations de son œil merveilleux ne pourraient jamais être en contradiction réelle avec les observations de nos yeux ordinaires. Supposez qu'un homme eût la vue assez fine pour discerner les particules de l'air, du feu et de l'eau ; de bonne foi cet homme ne nous servirait de rien. J'aimerais autant assurer qu'un sens de plus lui aurait été accordé en pure perte pour lui-même et pour les autres,
Ibid. — Une sensation n^est qu^un fait de plus.
Une sensation fortuite n'est qu'un fait de plus; mais une sensation produite par un organe exquis et prodigieux est une multitude prodigieuse de faits ; c'est la réunion du télescope et du microscope. Le microscope n'a-t-il enrichi la physique que d'un fait?
Un fait n*ajoute rien à Vaptiîude que les hommes ont à V esprit.
Parler ainsi, après avoir dit ailleurs que l'éducation, qu'un hasard fait le génie! Est-ce qu'entre tous les hasards possibles l'observation de tel ou tel fait n'est pas le plus heureux?...
Il y a tel fait auquel la science ou Vart doit sa naissance^ et tel autre auquel il doit ses progrès.
Helvétius dit blanc et noir, selon le besoin.
Ibid. — Un tel homme parviendrait à des résultats incommunicables aux autres.
Pourquoi donc? Si nous ne pouvions arriver à ses résultats par le discours, pourquoi n'y arriverions-nous pas par l'éducation et par l'expérience? Mais il y a plus : ce qu'il apercevrait serait relatif à la longueur, largeur, profondeur, solidité et autres qualités physiques, sur lesquelles il pourrait s'expliquer très-clairement; et telle serait la différence entre un sens perfectionné et un sens nouveau. « L'homme au sens perfectionné ne nous entretenant que de qualités connues, serait toujours intelligible; l'autre nous entretenant au contraire de qualités inconnues, ne pourrait jamais être entendu. »>
Nous sentons tous diversement, et nous parlons tous de même.
Si l'on saisit assez généralement les vérités contenues dans les ouvrages des Locke et des Newton, qu'est-ce que cela prouve? Que tous assez généralement étaient capables de les découvrir? Je le nie.
Page 139. — A proprement parler, les sensations d'un homme sont incommunicables à un autre, parce qu'elles sont diverses. Si les signes sont communs, c'est par disette.
Je suppose que Dieu donnât subitement à chaque individu une langue de tout point analogue à ses sensations, on ne s'entendrait plus. De l'idiome de Pierre à l'idiome de Jean, il n'y aurait pas un seul synonyme, si ce n'est peut-être les mots exister^ être^ et quelques autres qui désignent des qualités si simples, que la définition en est impossible ; et puis toutes les sciences mathématiques ^
Page liO. — S'il est des siècles où semblables à ces oiseaux rares apportés par un coup de venty les grands hommes apparaissent tout à coup dans un empire^ qu'on ne regarde point <:ette apparition comme V effet d'une cause physique^.
J'y consens ; mais qu'on n'oublie pas que ce qui est à peu près vrai dans la comparaison d'une nation à une autre, est de toute fausseté dans la même société et dans la comparaison d'un
i. \oyez\ak Lettre sur les sourds et muets, t. ^',poar rinteUigence de cette page.
2. «... mais morale. Dans tous les gouvernements où Ton récompense les talents, ces récompenses, comme les dents du serpent de Cadmus, produiront des hommes.» De VHomme,
individu à un autre. Point de nation sous le pôle, sous l'Equateur dont on ne puisse faire sortir des Homères, des Vii^iles, des Démosthènes , des Cicérons, de grands législateurs, de grands capitaines, de grands magistrats, de grands artistes; mais ces hommes seront rares partout, quel que soit le gouvernement. Il serait absurde d'en attribuer la formation au hasard et à l'éducation ; il ne le serait pas moins d'assurer qu'on puisse faire un Platon, un Montesquieu, de tout être conmiunément bien organisé. Quant à la diversité seule des climats, je croirais volontiers qu'il en est des esprits, ainsi que de certains fruits, bons partout, mais excellents dans certaine contrée.
Ibid, — Soutient-on que c'est au feu de la jetmesse qu'on doit les belles compositions des grands hommes.
Non; mais ce qu'on soutient et avec juste raison, c'est qu'elles ne peuvent être le produit de la vieillesse. La jeunesse a trop de verve et n'a pas assez de jugement; la vieillesse n'a n^ assez de verve ni assez de jugement; et une ou deux exceptions rares ne prouvent rien.
Page 141. — Le Voltaire de soixante ans n*est pas le Voltaire de trente^ cependant ils ont également desprit.
Si cela est, dites donc à Voltaire de nous donner aujourd'hui quelque chose que nous puissions comparer à Brutus ou à Mahomet: car si le Voltaire de soixante ans est le Voltaire de trente, pourquoi celui de quatre-vingt-deux ou trois ans neserat-il pas celui de soixante? Le Corneille de Pertharile était-il le Corneille des Horaces ou de Cinna?
Ibid^. — Je n'ai jamais vu deux honmies qui sautassent auss haut, qui courussent aussi vite, qui tirassent aussi juste, qui jouassent aussi bien à la paume, et moins encore deux hommes qui eussent également d'esprit, parce qu'il était impossible que cela fût.
— Vous auriez donc pu en assigner la différence ?
— Pas toujours; mais je l'aurais souvent sentie; et quand je ne l'aurais ni assignée ni sentie, elle y aurait été; et il y aurait eu quelqu'un d'un tact plus fin qui l'aurait discernée.
1. « Si deux hommes, sans être parfaitement similaires, peuvent sauter aussi haut, courir aussi vite, tirer aussi J.uste, Jouer aussi bien à la paume, deux hommes sans être précisément les mêmes, peuvent donc avoir également d'esprit. • Dû VBomme^
Ibid. — L'avocat gagne ou perd le même nombre de causes; le médecin tue ou guérit le même nombre de malades ; le génie rend le même nombre de productions.
Les deux premières comparaisons font pitié, et la dernière est ou d'un homme de mauvaise foi, ou d'un homme qui ne sait ce que c'est que le génie et qui n'en a pas un grain. Dans les deux premières comparaisons, Helvétius confond le talent avec la pratique. Pendant une année, un avocat perd toutes les causes qu'il plaide, l'année suivante il les gagne toutes; ainsi du médecin. Pour l'homme de génie, il est si peu mattre de lui-même, qu'il ne sait ce qu'il fera; et voilà la raison pour laquelle les académies étouffent presque les hommes de cette trempe en les assujettissant à une tâche réglée. Mais je laisse ce texte qui me mènerait trop loin.
Page 142. — La perfection de l'organisation extérieure suppose celle de l'intérieure.
C'est-à-dire qu'un bel homme est toujours spirituel, qu'une belle femme est toujours une femme d'esprit. Comment peut-on être absurde jusqu'à ce point?
Ibid, — C'est dans une cause encore inconnue qu'il faut cher^ cher l'explication du phénomène de l'inégalité des esprits.
Qu'est-ce que cela signifie? Il y a donc de l'inégalité entre les esprits? et cette inégalité a donc une cause?
— Oui, le hasard et l'instruction.
— Cette cause n'est donc pas inconnue.