‹ Œuvres complètes de Eugène Scribe (volume 3)Chapitre 123 sur 176 · AGATHE, CÉSARINE, EDMOND, ZOÉ, BERNARDET · texte numérisé non relu

AGATHE, CÉSARINE, EDMOND, ZOÉ, BERNARDET

Gésarine s'assied au milieu du théâtre, dorant un métier à tapisserie ; Agathe est assise à gauche, et brode ; Zoé, près de la table à droite, fait du filet; Bernardet, debout» le dos à la cheminée. Edmond entre et salue les deux dames.

EDMOND, è Césarine, d'un air froid.

C'est bien indiscret, sans doute, de me présenter ainsi chez vous, madame. La nouvelle que je viens d'apprendre me servira d'excuse. Est-il vrai que M. de Miremont soit aussi mal qu'on le dit?

GÉSARINE.

Mais il n*est pas bien ; voici monsieur Bernardet, qui le soigne...

EDMOND, saluant à peine Bernardet, et se tournant du côté de Zoé.

Elle me fait trembler !

Et nous ne sommes pas sans espérances pour une santé (jui, ainsi que nous, vous intéresse...

EDMOND

Plus que je ne peux vous dire, madame. M. de Miremont fut l'ami de mon père, il fut le mien, et s'il a cessé de l'être, ce n'est pas lui que j'ai jamais accusé.

GÉSARINE.

Et qui donc, monsieur, accuseriez-vous ?

EDMOND

Ne me le demandez pas, madame, car je. suis la franchise môme, et je vous le dirais.

GÉSARINE, souriant.

Peut-être vous tromperiez-vous?

8i2 COMÉDIES — DRAMES

EDMOND, arec colère.

Eh I madame I...

ZOÉ, à part.

L'imprudent !

EDMOND

Pardon ! j'oubliais que je suis chez vous.

(Césarine, d'an air aimable, fait signe à Edmond de s'asseoir; celoi-ci ra chercher une chaise au fond du théâtre et rient s'asseoir entre Césanne et Zoé. Tout cela s'exécute pendant l'aparté qui suit.)

BERNABDET, près de Zoé.

Le diable m*emporte si je sais pourquoi elle le protège! car il n'est pas aimable, (a demi-Toîx.) Et à moins qu'il n'y ait de l'amour sous jeu...

ZOÉ, de même.

Peut-être bien.

BERNARDET

C'est différent, tout s'explique.

CÉSARINE, toujours â travailler.

Ainsi, monsieur Edmond, et d'après votre aveu, vous venez ici exprès pour me chercher querelle ; c'est bien.

EDMOND

Non, madame ; je ne croyais pas, je l'avoue, avoir le plaisir de vous rencontrer.

CÉSARINE

Ce qui veut dire que ce n'est pas pour moi que vous veniez.

EDMOND

Je m'en accuse, madame.

ZOÉ, à part.

Maladroit I

EDMOND

J'ignore pour quelle raison madame de Montlucar m'avait écrit de venir la trouver ici.

Ah ! Zoé vous avait écrit... d'elle-même... sans m'en prévenir ?

ZOE, Tirement.

Oui, madame.

CESARINE, Â part, avec satiif action.

C'est bien; c'est de Tinlelligence.

EDMOND

J'ai pensé que mademoiselle Agathe avait quelques ordres à me donner.

AGATHE

Moi ! monsieur ?

ZOE 9 laissant tomber è terre son peloton.

Aïe! ma soie!

(Edmond se baisse pour ramasser le peloton, qu'il lui rend.) ZOÉ, à demi-voix, et rapidement.

Ne parlez pas à Agathe, ne la regardez pas, tant que sa belle-môre sera là.

EDMOND, de même.

Pourquoi ?

ZOE, de même.

Parce quel...

CESARINE, toujours occupée à travailler.

On assure, monsieur de Varennes, que vous vous mettez sur les rangs pour la députa tion de Saint-Denis.

J'y ai renoncé, madame.

CÉSARINE

Et pourquoi donc? vous auriez des amis...

EDMOND

J'en doute ; je n'en connais pas un qui voulût me servir.

CëSARINE.

Pas un?... Voilà de l'exagération.

EDMOND

En effet, je me trompais... il m'en est arrivé un que je ne connais pas et que je n'ai vu qu'une fois en ma vie... hier, à un déjeuner chez M. Oscar... c'est, je crois, M. Dutillet qu'on le nomme... un libraire...

BERNARDET, bas à Zoé.

Un des nôtres que j'ai prévenu !

EDMOND

Je le rencontre tout à l'heure dans la rue ; il vient à moi et me tend la main. « Quand j'ai des torts, me dit-il, je les reconnais. Je sais maintenant que, de tous les candidats, c'est vous qui avez le plus de titres, et vous aurez ma voix ; car j'ai été éclairé sur voire compte par un ami... » Et cet ami, quel est-il?

BERNARDET, s'avan^ant avec noblesse.

C'est moi, monsieur !

EDMOND, se le vaut.

Vous !

BERNARDET

Oui, jeune homme, j'ai parlé en votre faveur.

EDMOND

Après ce qui s'est passé entre nous !

BERNARDET

Gela n'y fait rien ! Je ne vous aime pas ! je suis trop franc pour dire le contraire... je ne vous aime pas !... mais je vous

estime ! (Montrant Césanne et Zoé.) COS dcUX damCS VOUS dirOût

que tout à l'heure encore je faisais votre éloge !

ZOK et CÉSARINE.

C'est vrai.

AGATHE, étonnée.

Est-il possible !...

LA CAMAnADERlE 345

EDMOND

Moi qui vous ai offensé !

BERNARDET

Cela vous prouvera que si je cherche à m*avancer dans le monde, parce que chacun pour soi et Dieu pour tous, comme dit le proverbe, cela ne m'empêche pas du moins de rendre justice au mérite quand par hasard il se rencontre... Oui, monsieur, je vais de ce pas parler pour vous à tous nos amis, à tous les électeurs que je connais I... et pour cela je ne vous demande rien, pas môme de la reconnaissance... Adieu, mesdames...

(il sort.)

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