SCENE VIII
EMILIE, ESTHER et M°»« GESLIN, entrant par la porte A droite. ESTHER, courant à Emilie qu'elle embrasse.
Ma bonne sœur I
j^me QEiSLi^, pendant que les deux sœurs sont dans les bras l'une de
l'autre.
Si mademoiselle voulait seulement m'écouter...
ESTHER
Cela suffit, madame Geslin!... allez- vous recommencer cette discussion ? Il n'y a personne au monde d'aussi obstiné que vous !
M™^' GESLIN
Peut-être !... (Lui présentant un papier.) Voici le bulletin des Messageries, et la preuve que nos effets ont été enregistrés; si, après cela, votre malle et votre boîte à chapeau ont été changées au bureau... ce n'est pas ma faute ! deux femmes seules dans une diligence I
ESTHER
C'est bien I
M™® GESLIN
Est-ce qu'on peut- se faire obéir I... est-ce que le conducteur vous écoute seulement !... mademoiselle ne veut jamais de cavalier avec nous !
ESTHER
C'est mon idée.
M™^ GESLIN
Si c'est pour qu'on ne nous en conte pas en route, nous n'y gagnons guère !... car au lieu d'un, nous en- avons cinq ou six !... il n'y a pas de commis voyageur qui ne se croie le droit de faire le galant !
ScBiBB. — Œuvres complètes. « l'e Série. — 3« Vol.
EMILIE, riant.
Il serait vrai !
ESTHER
Non, ma sœur!... madame Geslin, ma femme de chambre, s'effraye de tout I
M™® GESLIN
Ah I je m'effraye de tout ! et les bons mots, et les récils de ces messieurs !... passe pour moi... je puis entendre... mais j'ai été obUgée de leur imposer silence, et de lear dire « Messieurs 1 ma maîtresse n*est pas mariée, elle est demoiselle! »
ESTHER, avec impatience.
Madame Geslin!...
M°*® GESLIN
U était temps !... depuis ce moment, du moins, la conversation a été convenable ; et sauf quelques plaisanteries à double entente sur les ingénues qui sont majeures, sur le boston, la province, et le caractère acariâtre des vieilles filles, plaii^anteries que j'ai eu l'air de ne pas entendre...
ESTHER
Il suffit... je vous ordonne de vous taire !
M°*® GESLIN
Je me tais, mademoiselle ; mais ce n'est pas moins trèsdésagréable !... et si seulement feu mon mari avait été avec nous!...
EMILIE
Madame a été mariée ?
M"*® GESLIN
Trois fois, madame !
EMILIE, gaiement.
Voilà une puissante alliée !... un argument vivant qui prouve pour le mariage!...
ESTHER
Ou pour la soumission de madame Geslin ; il y a des geas qui aiment à obéir.
M*"* GESLIN
£h ! mon Dieu ! mademoiselle, je n'ai jamais été plus libre que sous mes trois maîtres I je veux dire mes trois maris ! Je faisais tout ce que je voulais ; mais, depuis mon dernier veuvage, depuis que je suis entrée chez mademoiselle de Vaucresson , votre marraine ...
EMILIE, bas A Esther.
Ah I c'est de là qu'elle vient !
ESTHER
Oui ; ma marraine, qui y tenait beaucoup, me Ta laissée, me Ta léguée!...
ÉHILIE, à demi-Yoix.
Ce serait le cas de renoncer à la succession.
ESTHER, A M'^® Geslin.
Voyez la chambre que ma sœur me destine... mettez tout en ordre ; et tantôt nous sortirons.
M°* GESLIN
Une belle idée ! Après un aussi long voyage, et fatiguée comme vous Tètes ! ce qu'il y a de mieux est de se reposer.
ESTHER
Sans doute ; mais j'ai affaire, et comme je ne puis sortir seule...
M"* GESLIN
Si vous ne songez pas à votre santé, c'est à moi de m'en occuper; oui, mademoiselle 1... vous direz ce que vous voudrez, je ne vous laisserai pas être malade 1 demain il sera assez tôt ! d'autant plus qu'à cette heure vous ne trouverez plus les gens d'affaire» que vous voulez voir.
ESTllER, impatientée.
C'est bon I... c'est boni... en voici beaucoup trop sur ce sujet!
11°*^ GESLIN, A part.
£t elle est de mauvaise humeur encore I... Les maîtres sont si difficiles et si ingrats ! surtout les vieilles filles !...
(EUe sort.}