SCENE V
ALBËRTINE, LÉOPOLD, qui s'est tenu A réeart.
LÉOPOLD, è part.
Depuis deux heures il est avec elle... et il avait encore à lui parler à voix basse I...
ALBERTINE
Je vous remercie, monsieur, de votre exactitude.
LÉOPOLD
C'est vous, madame, qui avez paru désirer cet entretien... Sans cela, et de moi-même... je ne me serais pas permis de me présenter chez vous.
ALBEETLNE.
Eh I pourquoi donc ?
LÉOPOLD
Je vous en prie, madame, ne me le demandez pas... le silence que je garde est encore une preuve de mon dévoue ment pour vous.
ALBERTINE
Je le vois!... VOUS avez le droit de m'accuser... de me croire coupable, et je le suis beaucoup en effet, puisque j'ai été obUgée de vous tromper, de vous cacher la vérité... Mais cependant cette vérité n'est pas telle qu'elle doive m'enlever votre estime et vous donner sur moi et sur mon honneur des soupçons auxquels je ne me résignerai jamais.
LÉOPOLD
Moi, des soupçons?...
ALBERTINE
Je les devine I et j'y répondrai d'un mot : Je vous jure, Léopold, que lé mystère que vous avez pu remarquer dans ma conduite ne tient à aucun secret de cœur. (Arec di^ité.)
Je VOUS jure que je n'aime personne, que je suis fidèle à mon mari!... Me croyez- vous?
LÉOPOLD, la regardant.
Vous croire 1... Oui, il y a dans cette voix un accent de vérité que je suis cligne de comprendre... et maintenant je me mépriserais moi-même si je vous soupçonnais encore...
ALBERTINE, lui tendant la main.
Je VOUS remercie... (Arec émotion.) Cependant vous sentez bien que, si vous Texigez... je vais tout vous dire... Mais, je Tavoue, ce sera bien cruel... il m*en coûtera beaucoup... et j*aimerais mieux que vous fussiez assez généreux pour ne pas Texiger...
LÉOPOLD
Je n'exige rien, je ne veux rien! Vous n'aimez personne, c'est tout ce que je demande. Ce mot suffît à mon amitié!... Si vous saviez comme on est malheureux de voir déchoir ce qu'on avait placé si haut dans son estime, de renoncer à
l'objet de son culte, de son adoration I... (Mouvement d'Albertiae.)
Oui, madame, oui, je ne vous apprends rien de nouveau... Cet amour, dont je ne vous ai jamais parlé, vous le connaissez aussi bien que moi... avant moi peutrêtre; et, sans en être convenus, nous nous entendions, moi pour souffrir, et vous pour n'en rien voiri
ALBERTINE
Oui, Léopold, oui .. Je ne jouerai ici ni la surprise ni la colère... je sais ce que vaut un attachement tel que le vôtre. Mille autres femmes seraient fières de l'inspirer, de le partager peut-être... Moi, je ne le peux ! telle est ma destinée; tel est le sort que* moi-môme je me suis fait... Et ce que je vais vous dire va vous paraître bien mal... Mais il me semble que j'aurais été moins malheureuse... (Rêvant.) Oui, vraiment, j'aurais peut-être mieux fait de vous aimer... (vivement et se reprenant.) Pas maintenant... ce n'est plus possible... Il ne peut plus y avoir que de l'amitié entre nous. Une amitié de
sœur... c'est ce que je vous demande, c'est ce que je réclame.
Ah!... c'est trop de bontés!... Vous voulez aujourd'hui me rendre trop heureux, et prenez garde, quand on n'y est pas habitué !... car il est une remarque que j'ai faite depuis quelque temps... et sur laquelle je voudrais bien interroger cette amitié que vous daignez me promettre.
ALBERTINE
Qu'est-ce donc?
LÉOPOLD
Dites-moi pourquoi je vous vois un jour bonne, aimable, enchanteresse, comme aujourd'hui, comme en ce moment, par exemple ; et puis le lendemain... que dis-je? l'instant d'après, vous devenez bizarre, capricieuse, humoriste, et même colère.
ALBERTINE, rén^chissant.
Quoi! vous avez remarqué?...
LÉOPOLD, vivement.
L'amant ne s'en serait jamais aperçu... Mais ici c'est Tami qui parle...
ALBERTINE, réfléchissant.
Oui, vous avez raison.
LÉOPOLD
Et d'où vient cette inégaUté d'humeur qu'autrefois vous n'aviez jamais?...
ALBERTINE
Âh I... cela tient à des motifs... que je voudrais... et que je n'ose vous confier... Je ne l'oserai jamais!...
LÉOPOLD, la regardant avec émotion.
ciel !... qu'est-ce que cela signifie, et que dois-je croire?...
C'est mon mari...