‹ Œuvres complètes de Eugène Scribe (volume 3)Chapitre 48 sur 176 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

GEORGE; CÉCILE, entrant suivie par le roi.

GBORGB.

De grâce, écoutez!...

CÉCILE

Non, sire, laissez-moi !

GEORGE

Eh quoi ! lady Cécile, je ne puis obtenir on instant d'aadience?...

CÉCILE

Je ne le veux pas!... le comte de Sunderland, mon père, m'attend chez la reine !

GEORGE

Mais si je vous ordonne de rester... moi, le roi!

CÉCILE

Votre Majesté sait bien ce qui arrivera.

Vous me quitterez?

l'ambitieux 135

CECILE

A rinstant I C'est ainsi que mon illustre aïeul, le duc de Marlborough, avait coutume de répondre à la menace. ••

(EUe fait la réTérence et ra pour sortir.) GEORGE.

Cécile!... Cécile 1... je vous en supplie, ne me réduisez pas au désespoir et daignez m'entendre !

CECILE 9 aree hameur.

Eh bien donc!... que voulez-vous?

GEORGE

Ah! que vous connaissez bien votre pouvoir sur moi ! et que vous abusez étrangement de cet amour que rien ne peut vaincre et que vos caprices, vos rigueurs ne font qu'augmenter encore ! Un instant seulement, oubliant votre fierté, vous avez laissé tomber sur moi un regard de pitiés

CÉCILE, arec effroi.

Ah! taisez- vous!

GEORGE

Et depuis ce moment où je croyais avoir désarmé votre cœur, il semble au contraire que vous ayez redoublé pour ïûoi de hauteur et de mépris; il y a en vous je ne sais quel sentiment de dépit, de crainte, de colère... quelquefois même on dirait de la haine I...

CÉCILE

C'est vrai !

GEORGE

Est-ce vous que j'entends... grands dieux! eh ! que n'ai-je pas fait pour vous fléchir ou vous rassurer!... Faut-il vous ^appeler ici celte soumission, cette crainte de vous compro- *ïïettre, ce respect que n'a jamais trahi le moindre mot ou le moindre regard ; enfin ce mystère impénétrable qui cache à tous les yeux un amour que vous seule connaissez et que vous dédaignez, un amour qui vous soumet ma volonté, mon

136 GOlféDIBS — DRAMES

pouvoir, mon existence tout entière ! aue voulez-vous de plas?

CÉCILE

Je veux... je veux savoir pourquoi je suis si malheureuse 1

GEORGE

Que dites-vous ?

CÉCILE

Je me faisais de la cour et de ses splendeurs une image enchanteresse... Élevée dans des souvenirs de gloire, des regrets d*ambition, prôs de la duchesse de Marlborough, mon aïeule ; entendant parler sans cesse de ces temps brillants où, favorite de la reine Anne, elle disposait à son gré des destins de TAngleterre et de ceux de FEurope, j'avais toujours présentes à Tesprit ces idées de faveur et de puissance : c'étaient là les seules illusions dont se berçait ma jeunesse; et quand je fus présentée à la cour, lorsque Caroline d'Ânspach voulut m'attacher à sa personne, je crus voir tous mes rêves se réaliser; il me semblait que moi aussi j'allais régner à mon tour... que j'allais devenir...

GEORGE

Favorite I

CÉCILE

Oui, de la reine... (se cachant la tête dans ses mains.] mais

non pas du roil... Et maintenant, ce séjour si brillant... me déplaît, m'est insupportable, tout y fait mon malheur 1.tout, jusqu'aux bontés dont m'accable la reine; et je veux la quitter, je veux fuir la cour.

GEORGE

Ah! c'est que votre âme froide et indifférente ne peut comprendre la mienne !... c'est que votre cœur insensible est incapable de rien aimer !

CÉCILE, arec chaleor.

Moi ne rien aimer!

l'ambitieux 187

GEOBGE •

ciel!... me serais-je abusé? S'il était vrai... si quelque autre affection...

CÉCILE, froidement.

Aucune!... mais ne suis -je pas maîtresse de réclamer ma liberté, mon repos, mon bonheur?... Quels droits aviez-vous sur moi, sire, sinon ceux que vous teniez de moi-même, et que i*ai repris ?

Ah ! ne parlez pas ainsi, ne parlez pas de vous éloigner. Plutôt que de renoncer à vous, il n*est rien dont je ne sois capable; il n'est pas de sacrifice que vous ne puissiez exiger...

CÉCILE

Je n'ai jusqu'à présent demandé qu'une chose à Votre Majesté, et l'événement m'a donné peu de confiance en mon crédit...

GEORGE

Une telle idée ne vient pas de vous, mais de ceux qui vous entourent ; de votre père, de lord Carteret, de ce vieux lord Bolingbroke, ennemis irréconciliables de Walpole, qui tous le détestent et veulent le renverser ; mais que peut vous faire à vous, Cécile?...

CÉCILE

Cela tait... cela fait... que je le veux.

GEORGE

Vous ne pouvez vouloir me priver d'un ministre dont les talents me sont utiles... indispensables; et quand môme je serais assez ingrat pour méconnaître son zèle et son dévouement, quand même je voudrais renoncer à ses services, je Q en suis pas le maître : il a dans les deux Chambres une majorité à lui...

18Ô COlCéDIKS — DRAMES

CÉCILE

Oh I bien .à lui, car il Ta achetée... et vous qui parliez^ à rinstant môme, de -tout braver pour moi, vous tremblez devant votre ministre.

Non pas devant lui, mais devant une injustice... et c'en serait une.

CÉCILE

SoitI tel est votre bon plaisir... et le mien, à moi, est de quitter la cour, ce que je ferai dès demain... dès aujourd'hui.

GEORGE

Non, vous ne partirez pas, vous ne vous ferez pas un jeu de ma douleur, et, puisqu'il le faut, je vous promets, Cécile, je vous jure....

CÉCILE, Yiyement.

De renvoyer Walpole ?

GEORGE

Non ; mais deux fois déjà il m*a offert sa démission que j'ai refusée, et, s'il m'en parle de nouveau... s'il me l'offre encore... je l'accepterai.

CÉCILE

Grand efibrt de courage I

GEORGE

Mais vous me promettez au moins...

CÉCILE

Je ne promets rien.

GEORGE

Ah I vous qui souvent me parlez de tyrannie... est-il possible de la pousser plus loin et de l'avouer plus franchement I

CÉCILE

C'est un avantage que j'ai sur vous... je suis, moi, pour le gouvernement absolu.

l'ambitieux 189

GEORGE

Mais encore pour quelles raisons?...

CÉCILE

Ces gonvernements-Ià n'en donnent jamais; et je rappellerai seulement à Votre Majesté que voici l'heure de ses réceptions.

GEORGE

C'est vrail... J'oublierais tout auprès d'elle... Adieu! je ne demande plus rien, je m'en rapporte à votre clémence... à votre générosité. Dites-vous seulement que j'attends, que je souffre et que je vous aime I

(U sort.)

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