SCÈNE IIL MARGUERITE, NEUBOROUG
Partons, mon père, partons!
NEUBOROUG.
Qu'est-ce qui te prend donc?... qu'est-ce que tu as?...
MARGUERITE
Retournons à la ville! ne restons pas ici... je voudrais n'y être jamais venue...
NEUBOROUG.
Toi qui ce matin trouvais ce séjour si agréable...
MARGUERITE
Ce matin, quelle difï'érence!... je ne savais pas... c'est-àdire je croyais... Et vous-même qui parlez... vous trouviez la cour si insupportable...
NEUBOROUG.
Au premier coup d'oeil... c'est vrail... mais après on s'y fait.
MARGUERITE
Je ne m'y ferai jamais, allons-nous-en, mon père, je souffre.
NEUBOROUG, lui prenant la main.
Est-il possible?... Elî bien! nous partirons... Mais encore un instant I j'attends mon ami Walpole qui a sur moi des projets... il m'a dit de ne pas m' éloigner, car il prétend qu'il y a des chances...
l'ambitieux 195
Pour quoi?
Pour être ministre...
Vous, mon Dieu I
MARGUERITE
MARGUERITE
NEUBOROUG.
Pourquoi pas?... comme tout le monde !... et puis ce n'est pas moi... c'est lui qui le veut, qui l'exige I comment désobliger un ami qui y met un pareil zèle?... J'en conviens franchement, j'étais venu ici avec des préventions... et, peu à peu, que veux-tu? l'œil se fait à cet éclat, à ce luxe qui vous environne, l'oreille s'habitue à ces titres de : Votre Grâce, Votre Seigneurie, Votre Excellence... et puis encore, d'autres idées... En voyant ces belles dames si bien parées, si brillantes, si enviées, je pense à toi et je me dis : Ma fille serait comme elles! Je te vois dans ma voiture, dans mon salon dont tu fais les honneurs ; je te vois dans ma loge de l'Opéra... Je les entends qui disent : « C'est elle, c'est la fille du ministre! » Quaad j'y pense, vois-tu bien, cela me trouble, m'éblouit, m'étourdit... et je ne sais plus si c'est de rajnbition ou de l'amour paternel!...
Eh bien ! s'il est vrai... si vous m'aimez, mon père, ne me laissez pas -ici, car j'y mourrais.
NEUBOROUG.
Qu'est-ce que tu me dis là?., toi mourir!... Viens, ma fille... partons... je t'emmène à l'instant, je donne ma démission I Qu'est-ce que je ferais ici, dans mon ministère, sans mon enfant, sans mon bonheur?... (Lui prenant les mains.) Mais réponds-moi ! raconte tout à ton père ! D'où vient l'état où je te vois, d'où viennent tes souffrances... est-ce que j'en serais cause, par hasard?... J*en serais bien capable 1
MARGUERITE
Non, mon bon père ! non, jamais... seulement hier, lorsque vous me demandiez si j'aimais quelqu'un, je vous ai promis de vous dire quand cela viendrait... eh bien I mon père, c'est venu I
NEUBOROUG.
Vraiment ?
MARGUERITE
Ou plutôt, c'est parti !... car je ne veux plus y songer, je veux l'oublier... c'est quelqu'un que je ne peux jamais épouser... un lord ... un grand seigneur ! . . .
NEUBOROUG, Tirement.
Je le connais... car j'y ai toujours pensé... c'est toujours lui que j'ai rôvé pour gendre... lord Henri...
MARGUERITE, lui mettant la main sur la bouche.
Silence I... au nom du ciel.
Raison de plus pour que je sois ministre ! c'est le seul moyen de rapprocher les distances.
MARGUERITE
Impossible!...
NEUBOROUG.
* Pourquoi ne pas essayer ? Si nQus échouons, je partirai... et tout consolé, car je partirai avec toi... Maias'il y avait des chances... si Walpole l'emportait dans ce qu'il veut faire pour moi, vois donc combien il serait terrible de renoncer à un ministère.
MARGUERITE
Vous y pensez encore !...
NEUBOROUG.
Eh bien, oui! c'est plus fort que moi!... il y a dans l'air qu'on respire ici quelque chose qui monte à la tête... je fflc
l'ambitieux 197
tâte le pouls, et il me semble que me voilà comme Robert était ce matin... les mêmes symptômes...
MARGUERITE
Raison de plus pour s'éloigner.
NEUBOROUG.
C'est possible I... (Apercevant Walpole.) G'ost lui, le VOici !...
attends-moi chez lady Juliana... Deux mots, deux mots seulement, et dans une heure, je te le jure, nous parlons.
(Marguerite sort par le fond.)