‹ Œuvres complètes de Eugène Scribe (volume 3)Chapitre 89 sur 176 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

ZOÉ, M. DE MONTLUCAR.

2'>Ëi iganchg. ■uîm 1 nue tabla, el éoriTaai pendant que U. ds Hoaili- CBT ott debout pr^^i d'elle.

U me semble, monsienr, que voici déjà bien du monde. Noire saloD ne peut contenir que cent dnquante personnes. . .

M. DE HONTLVCAB.

Allei toujours.

ZOÉ

Et voici déjà plus de trois cents invitations.

M. DE MONTLUCAR.

Eh ! madame, c*est ce qu'il faut. Sans cela on pourra entrer!., et si on entre... autant ne pas recevoir... C'est dire qu'on ne connatt personne, qu'on n'est pas répandu, qu'on n'a pas d'amis...

ZOÉ

Et il vaut mieux entasser ses amis dans l'antichambre.

M. DE MONTLUCAR.

Certainement... et quelques-uns même sur l'escalier; c'est bon genre.

ZOÉ, se remettant à écrire.

Je continue. « Décembre, 1836. Monsieur le comte et ma- « dame la comtesse de Montlucar prient monsieur... »

M. DE MONTLUCAR.

« Monsieur le maire de Saint-Denis... de leur faire l'hon- « neur de, etc. »

ZOÉ

C'est vrai I... je n'y pensais plus... Il y a un député à nommer à Saint-Denis. Une belle occasion pour vous, monsieur, qui avez là des propriétés et une manufacture...

M. DE MONTLUCAR.

Moi, madame, y pensez-vOus? me mettre sur les rangs avec mes opinions! Il faudrait qu'on me priât bien!.. Et encore... Avez-vous mis sur la liste mon ami le. docteur Bernardet ?

ZOE.

Oui, monsieur.

M. DE MONTLUCAR.

Mon ami Dutillet, le libraire? le génie de la librairie! mon ami Desrouseaux, le. paysagiste? le génie de la peinture, celui-là !

ZOÉ, se lerant.

Une chose qui m'étonne, monsieur, c'est que vos amis sont toujours des génies.

H. DE IfONTLUCAR.

Oui y madame... on n*a plus que de cela maintenant... tout génie 1...

ZOÉ

C'est fâcheux! car si on avait un peu d'esprit, cela ne ferait pas de mal.

M. DE MONTLUCAR.

Eh I madame... est-ce qu'on a le temps?... c'était bon autrefois... dans un siècle de niaiseries et de futilités... au temps de Voltaire ou de Marivaux ; mais ce n'est pas dans un siècle aussi grave et aussi occupé que le nôtre... qu'on irait s'amuser à faire de l'esprit... c'est bon pour les sols I mais nous autres!... Âvez-vous écrit à mon ami Oscar Rigaut, l'avocat... qui fait des vers élégiaques?

ZOÉ

Oui, monsieur.

If. DE MONTLUCAR.

J'avais dit que Ton prit six exemplaires de ses poésies fu nèbres... Ah! les voilà 1

ZOÉ

Six exemplaires!... d'un livre détestable.

If. DE IfONTLUCAR.

Voulez-vous vous taire !

ZOÉ

C'est inconcevable... je ne suis plus maîtresse de mes actions, ni de mes discours! Dès que je trouve un ouvrage mauvais... « Voulez-vous bien vous taire !» Hier encore l'Opéra, la musique la plus ennuyeuse ! « Voulez vous bien ne pas bâiller ! » On ne pourra plus bâiller à l'Opéra maintenant !

M. DE MONTLUGAR.

Eh ! non, madame ; il y avait là des amis qui vous regardaient ; et même, si vous aviez un peu d*affection pour moi, vous auriez applaudi.

ZOÉ

C*est trop fort !... et je ne vous comprends pas !... Vous, monsieur le comte de Montlucar, qui, grâce à votre naissance et à votre fortune, faites de la science pour votre plaisir, vous dont tous les ouvrages se vendent à vingt éditions, vous passez votre vie à vanter, à prôner une foule de gens médiocres dont vous vous faites Tapôtre et l'enthousiaste... j'ignore dans quel but ; M. Oscar Rigaut, par exemple, ce poëte-avocat dont vous dites tant de bien... et, lors de votre procès pour votre manufacture de Saint-Denis, ce n'est pas lui que vous avez choisi.

M. DE MONTLUCAR.

Il est si occupé !

ZOÉ

Il ne plaide jamais... Vous avez préféré un jeune homme, dont vous dites toujours du mal, M. Edmond de Varennes, qui a gagné votre procès. Bien mieux encore, ce médecin homme du monde, dont vous ne pouvez vous passer... M. Bernardet...

M. DE MONTLUCAR.

Homme prodigieux ! homme phénomène, qui a mis du génie dans la médecine !

ZOÉ

Vous engagez tous vos amis à se faire traiter par lui... et, à votre dernière maladie, vous en avez pris un autre.

M. DE MONTLUCAR, riremeat.

En secret I... et je vous prie de n'en parler à personnel je n'ai pas besoin de me mêler de propos et de coteries, moi qui, par ma position, suis indépendant... Oui, madame! l'indépendance de l'homme de lettres qui ne flatte aucun

parti, se passe de tout le monde et n'a besoin de personne... Avez-vous envoyé une invitation à M. de Miremont?

ZOÉ

Le pair de France...

H. DE MONTLUCAR.

Du tout... je me moque bien de son titre et de sa qualité... mais il est propriétaire d'un journal très-répandu...

ZOÉ

Peu m'importe!... je n'aime pas sa femme.

M. DE MONTLUCAR.

Une femme charmante... (a demi-voix.) Une femme redoutable que l'on rencontre partout!... dans les salons du ministère ou dans ceux de la banque... Une femme qui intrigue, qui juge, qui tranche, qui, dans une soirée, fait et défait vingt réputations 1

ZOÉ

A commencer par la sienne... Une coquette, une bégueule, une orgueilleuse !.. autrefois notre compagne de pension, et qui maintenant nous regarde à peine du haut de la pairie où elle est tombée... Je ne Tinviterai pas!

M. DE MONTLUCAR.

Ma femme !

ZOÉ

J'inviterai Agathe , sa belle-fille... qu'elle rend si malheureuse ; Agathe de Miremont, autrefois aussi mon amie de pension, et si aimable celle-là, si douce, si bonne ! Cependant elle aurait de quoi être fière... une grande famille, une grande fortune, un des beaux partis de France, et cela ne l'empêche pas de voir et de chérir ses anciennes amies. Aussi je l'estime, je l'aime; mais sa belle-mère, la superbe Césanne, je la déleste... et elle me le rend bien !

M. DE MONTLUCAR.

Raison de plus! !... Un sage a dit que nous avions dans

le monde trois classes d^amis : les amis qui nous aiment, les amis qui ne nous aiment pas, et les amis qui nous détestent. Ce sont ces derniers qu'il faut soigner le plus 1 Aussi, ma femme, je vous prie d'inviter madame de Miremont et de Taimer, si c'est possible.

ZOÉ

Non, monsieur !

M. DE MONTLUCAR.

Faites cela pour moi... je vous en supplie en grâce !

ZOÉ

Eh bien 1 monsieur, car je suis trop bonne... je coiisens àja traiter comme une amie... de la troisième classe; mais je fais mes conditions.

M. DE MONTLUCAR.

Toutes celles que vous voudrez 1

ZOÉ

D'abord, quand il y aura chez vous une lecture de quelque génie de votre connaissance, je ne serai pas obligée d'applaudir ni de m'extasier comme vous...

M. DE MONTLUCAR.

Accordé I

ZOÉ

Je pourrai môme, si je le veux, ne pas y assister, et pendant ce temps aller au bal ou en soirée... Car depuis une année entière que j'entends tous les jours des chefsKl'œuvre, je ne serais pas fâchée de m'amu er un peu.

M. DE MONTLUCAR.

Accordé !

Et pour commencer, il y a aujourd'hui un concert charmant au Conservatoire, vous m'y mènerez.

M. DE HONTLUCAR.

Volontiers. Ah! mon Dieu, non... je ne peux pas; j'ai ce matin un déjeuner de garçons.

ZOÉ

Vous le refuserez.

M. DE HONTLUCAR.

Impossible!... c'est avec nos amis... Ils y seront tous. Un déjeuner qui m'ennuie, qui m'excède, mais auquel je n'oserais manquer... car c'est d'une importance !...

ZOÉ

En quoi donc?... De quoi s'agil-il?

M. DE HONTLUCAR.

De choses que vous ne pouvez connaître.

ZOÉ

Toujours la môme réponse ! Depuis quelque temps je ne sais ni ce que vous devenez ni ce que vous faites ; il y a un mystère qui environne toutes vos actions; vous avez des conférences, des conciliabules secrets, soit chez vous, soit chez vos amis !... C'était bien la peine de faire une loi contre les associations!... Est-ce que vous conspirez, par hasard?

M. DE HONTLUCAR.

Moi, madame !

ZOÉ

Je suis tentée de le croire!... Si ce n'est pas contre l'État, c'est donc contre moi!... Prenez garde, je surveillerai, j'examinerai tout... et ce papier que je vous ai vu écrire hier, et

que vous avez caché à mon arrivée... (Regardant sur la table à droite et prenant un papier.) Le VOilài... je le rOCOnnais... c'CSt

de votre main... Il y a quelque trahison.

H. DE HONTLUCAR.

Mais non, madame.

ZOÉ

Je veux le voir.

âS4 COMÉDIES — DRAMES

M. DE MONTLUCAR.

C'est inutile... un fragment littéraire!...

ZOÉ

N'importe !... en fait de conspirations... tout est bon 1 (Lisant.) « Qu'est-ce que le génie?... »

M. DE MONTLUCAR, voulant reprendre le papier.

Vous voyez... ce n'est pas à votre portée.

ZOÉ

Raison de plus!... (Lisant.) « Qu'est-ce que le génie?... > Je ne suis pas fâchée de faire enfin sa connaissance. (Lisant.). « N'est-ce pas l'étincelle électrique qu'on ne peut saisir, « bien qu'elle parcoure l'immensité ! C'est la réflexion que « tout le monde fera en lisant le dernier ouvrage... »

M. DE MONTLUCAR, voulant toujours lui arracher le papier.

Assez, vous dis-je !...

ZOÉ

Et pourquoi donc, monsieur, me priver du plaisir de lire un morceau de votre composition... et de votre écriture?.-

M. DE MONTLUCAR, arec embarras.

Pourquoi?... pourquoi?... c'est qu'on vient !

ZOE^ s« retournant et poussant un cri.

Ah !... c'est ma bonne amie Aga-the !

(Elle jette le papier qu'elle tenait et dont son mari s'empare, et court ta

devant d'Agathe qu'elle embrasse.)

Page 1