EDMOND, OSCAR
OSCAR, l'arréUnt.
Ce cher Edmond I où court-il donc ainsi ?
EDMOND
Oscar Rigaut... mon ancien camarade!...
OSCAR
Eh ! oui vraiment ! collège Charlemagne ! où fêtais toujours le dernier ; et toi, deux années de suite le prix d'honneur ! Ce que c'est que de nous cependant, et comme il ne
faut pas juger d'après le collège ; (Lui serrant la main d'an air
affligé.) car j'ai appris, mon pauvre ami, ton échec d'hier... au palais!
EDMOND
Comment! qu'en sais-tu? qui te l'a dit?
OSCAR
Mon journal... qui rend toujours compte le lendemain, el trôs-exactement... Après cela, que veux-tu? on tombe un jour, on se relève un autre. Tu prendras ta revanche. Mais que fais-tu? que deviens-tu? je ne t'ai pas rencontré depuis Charlemagne?
EDMOND
On se perd de vue; et puis tu es reparti pour ta province.
OSCAR
J'espérais du moins, à mon arrivée à Paris, t'apercevoir chez ma jolie cousine, msfdàme de Miremont, où tu allais, dit-on; mais on ne t'y voit plus.
EDMOND
Je n'ai pas le temps... Je travaille beaucoup...
OSCAR, riant.
Il travaille !... Est-il bon enfant !... Et qu'est-ce qui Ramène chez Montlucar?... Encore un savant, celui-là... Est-co pour travailler?...
EDMOND, prêt à sortir.
Non ; c'est pour une affaire particulière, qui ne peut réussir... et je n'ai plus, je crois, qu'à m'aller jeter à l'eau.
OSCAR, le retenant.
Y penses-tu t.. . Me voilà... je suis riche !... Mon père, qui est toujours marchand de bois à Villeneuve-sur- Yonne, ne me laisse manquer de rien... et, si c'est de l'argent qu'il le faut, je t'en prêterai, tu me feras ton billet... Que diable, entre amis !...
EDMOXD, lui serrant Ta main.
Je le remercie ; ce n'est pas là ce qui me chagrine I
OSCAR
Et quoi donc?...
EDMOND
C'est que je ne peux réussir à rien.
OSCAR
C'est étonnant; moi je réussis à tout... Je ne comprends point qu'on ne réussisse pas...
EDMOND
Cela prouve un grand bonheur, ou un grand talent.
Mais non... C'est tout naturel, cela va tout seul; je ne me donne pas de peine... Je ne sais pas comment cela se fait, tout me vient, tout m'arrive I...
EDMOND
En vérité ?
OSCAR
Je ne te parle pas du barreau, où déjà j'étais lancé, mais
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que décidément j'abandonne, parce que j'ai d'autres occupations qui me conviennent davantage.
EDMONH.
Et lesquelles ?
OSCAR
Tu ne sais donc pas?... J'ai fait un livre de poésies.
EDMOND
Toi !...
OSCAR
Comme tout le monde I... Cela m'est venu un matin, en déjeunant... Le Catafalque, ou Poésies funèbres d'Oscar Rigaut,
EDMOND
Toi?... Un gros garçon réjoui?...
Oui; je me suis mis dans le funéraire.... il n'y avait plus que cette partie-là; tout le reste était pris par nos amis; des beaux... des gants jaunes de la littérature, génies créateurs ayant tout inventé; et ça aurait fait double emploi si nous avions tous créé le même genre. Aussi je leur ai laissé le vaporeux, le moyen âge, le pittoresque ; j'ai inventé le funè^ bre, le cadavéreux ^ et j'y fais fureur... mon ouvrage est partout... et tiens, tiens... (Regardant sur la table.) Tu vois, ici môme, six exemplaires...
EDMOND
Je n'en reviens pas.
OSCAR
Tu ne lis donc pas les journaux?... « Le jeune Oscar Ri- « gaut, que son imagination délirante vient de placer à la K tête delà jeune phalange. » ... Tu n'as pas lu cela partout?
EDMOND
Si vraiment, mais je ne croyais pas qu'il fût question de toi.
OSCAR
C'était de moi-même!... moi, avec tous mes titres... (Lui montrant le lirre.) Membre de deux sociétés littéraires, officier de la garde nationale et maître des requêtes; j*aurai le mois prochain la croix d'honneur; c'est mon tour, c^est arrangé.
EDMOND
Avec qui?
Avec les nôtres... ceux qui, comme moi, sont à la tète de la jeune phalange; car ils sont aussi à la tête... nous y sommes tous; nous sommes une douzaine d'amis intimes qui nous portons, qui nous soutenons, qui nous admirons; une société par admiration mutuelle... L*un met sa fortune, l'autre son génie, Tautre ne met rien; tout cela se compense, et tout le monde arrive, Tun portant Tautre.
EDMOND
C'est inconcevable !
OSCAR
C'est comme ça. Tu le vois, et si tu le veux, tu n'as qu'un mot à dire... Je te protégerai, je te pousserai... Un de plus, qu'est-ce que ça fait?...
EDMOND
Je te remercie, mon ami, je te remercie bien; mais mal* heureusement ce que je désire n'est pas en ton pouvoir.
OSCAR
Qu'est-ce donc?
EDMOND, soupirant.
Je voudrais être député !
OSCAR
Pourquoi pas?... nous en faisons.beaucoup.
EDMOND
Est-il possible?
De véritables députés, des députés qui votent ; je ne dis pas qu'ils parlent, mais qu'importe!... Il y en a tant d'autres qui ne font que ça... Sois tranquille; nous te ferons nommer. Présenté par moi à nos amis, ils deviendront les tiens... à charge de revanche. Dès qu'on est admis, on a du talent, de Tesprit, du génie; il le faut, c'est dans le règlement... Tu les verras à Toeuvre I
EDMOND
Mais où, et quand?
OSCAR
Ce matin même. J'ai chez moi un déjeuner de garçons : voici mon adresse... Viendras-tu?
EDMOND, regardant la carte, et hésitant.
Qu'est-ce que je risque?... Autant cela que de se jeter à l'eau.
OSCAR
Eh bien ! viendras-tu? .
EDMOND
Ma foil oui, j'irai I
OSCAR, lui donnant la main.
A tantôt I
EDMOND
A tantôt.
(Edmond sort par le fond, Oscar entre dans l'appartement à ^aachc.)