‹ Œuvres complètes de Eugène Scribe (volume 4)Chapitre 111 sur 150 · SCENE m · texte numérisé non relu

SCENE m

BOLINGBROKE, ABIGAIL, MASHAM.

Monsieur de SaintJean 1

(Elle se retourne yers Masham à qui elle tend la main.) BOLINGBROKE.

Lui-même, ma chère enfant ; et il faut que vous soyez née sous une heureuse étoile ! . . . la première fois que vous venez à la cour, y trouver deux amis !... rencontre bien rare en ce pays I...

ABIGAIL, gaiement*

Oui, vous avez raison, j'ai du bonheur !... surtout aujourd'hui...

MASHAM.

Vous voilà donc décidée à vous présenter chez la duchesse de Northumberland ?

ABIGAIL.

Vous ne savez pas I j*ai appris que la place était donnée...

MASHAM*

Et vous êtes si joyeuse?

ABIGAIL.

C*est que j'en ai une autre!... plus agréable, je croîs... et que je dois...

MASHAM.

A qui donc?

Au hasard.

Cela vaut mieux!... c'est le plus commode et le moins exigeant des protecteurs.

ABIGAIL.

Imaginez-vous que parmi les belles dames qui fréquentaient les magasins de M. Tomwood, il y en avait une fort aimable, fort gracieuse , qui s'adressait toujours à moi pour acheter... or, en achetant des diamants... on cause.

Et miss Abigaïl cause très-bien...

ABIGAIL.

Il me semblait que cette dame n^était pas très-heureuse dans son ménage... qu'elle était esclave dans son intérieur, car elle me répétait souvent avec un soupir : « Ah! ma petite Abigaïl, que vous êtes heureuse ici, vous faites ce que vous voulez. » Si on peut dire cela... moi qui, enchainée à ce comptoir, ne pouvais le quitter... et ne voyais M. Masham que le dimanche après la messe, quand il n'était pas de service à la cour... Enfin, un jour... il y a près d'un mois, la belle dame eut la fantaisie d'une toul^e petite bonbonnière en or, d'un travail exquis... presque rien... trente guinéesl... Mais elle avait oublié sa bourse... et je dis : « On

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enverra ce bijou à Thôtel de milady. » Mais milady, que cela semblait embarrasser, hésitait à nommer son hôtel, sans doute à cause de son mari... à qui elle ne voulait pas dire... il y a des grandes dames qui ne disent pas à leur mari... et je m'écriai : « Gardez, gardez, milady, je prends tout sur moi. — Vous daignez donc être ma caution ? répondit-elle, avec un sourire charmant... C'est bien, je reviendrai!... » Mais pas du tout, c'est qu'elle ne revint pas...

BOLINGBROKE, riant.

La grande dame était une friponne.

ABIGAIL.

J'en eus bien peur... car un mois s'était écoulé... M. Tomwood était bien mal dans ses affaires, et les trente guinées dont j'avais répondu, je les devais à lui... ou à ses créanciers... C'était là ce qui me désolait, et ce dont pour rien au monde je n'aurais osé parler à personne... mais j'étais décidée à vendre tout ce que je possédais... mes plus belles robes, même celle-ci... qui me va bien, à ce qu'on dit.

Très-bien.

MÂSHAM.

Et qui vous rend encore plus jolie, si c'est possible.

ABIGAIL.

Voilà pourquoi j'avais tant de peine à me décider... Enfin j'étais résolue... lorsque hier au soir, une voiture s'arrête à la porte, une dame en descend, c'était milady... « Bien des affaires trop longues à m'expliquer l'avaient retenue... et puis elle ne pouvait sortir de chez elle à sa volonté... et elle tenait cependant à venir elle-même s'acquitter. » Tout en parlant elle avait remarqué que j'avais encore des larmes dans les yeux, quoique je me fus*se hâtée de les essuyer à son arrivée. Il fallut bien alors lui raconter et ma détresse, et ma position, et l'embarras où je me trouvais... elle avait tant de bonté... et moi tant de chagrin!... Enfin, je lui parlai

de tout, excepté de M. Masham... et quand elle sut que je voulais, ce matin, me présenter chez la duchesse de Northumberland... c'est elle qui me dit : « N'y allez pas, vous seriez trop malheureuse... d'ailleurs la place est donnée... Mais moi, mon enfant, je tiens dans le monde et à la cour une maison assez considérable... où, par malheur, je ne suis pas toujours la maîtresse... n'importe, je vous y offre une place... voulez-vous l'accepter?... » Et je me jetai dans ses bras en lui disant : a Disposez de moi et de ma vie... je ne vous quitterai plus, je partagerai vos peines et vos chagrins... — C'est bien, me dit-elle avec émotion; présentez-vous demain au palstis, et demandez la dame dont je vous donne le nom. » Elle écrivit alors sur le comptoir deux mots que j'ai pris, que j'ai là... et me voici...

UASHAM.

C'est très-singulier...

Et ce papier, peut-on le voir?

ABIGAIL, lo lui donnant.

Certainement!...

BOLINGBROKE, souriant.

Ah! ahl rien qu'à sa bonté, je l'aurais devinée, (a Abigaïï.) Ce mot a été écrit devant vous, par votre nouvelle protectrice?...

ABIGAIL.

* Oui vraiment... Est-ce que, par hasard, vous connaîtriez cette écriture ?

BOLINGBROKE, froidement.

Oui, mon enfant... c'est celle de la reine.

ABIG41L, ayeo joie.

La reine I... est-il possible?

MASHAM, de même.

La reine vous donne une place auprès d'elle... et saprotec-

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tion!.,. et son amitié!... voilà votre fortune assurée à jamais I

BOLINGBROKE, passant entre eux denz.

Attendez, mes amis, attendez... ne vous réjouissez pas trop d'avance I

ABIGAIL.

C'est ia reine qui Ta dit, et une reine est maîtresse chez elle!

Pas celle-là... Douce et bonne par caractère, mais faible et s/ indécise, n^osant adopter un parti sans prendre Tavis de ceux qui Tentourent, elle devait nécessairement se laisser subjuguer par ses conseillers et ses favoris, et il s'est trouvé près d'elle une femme à Tesprit ferme, résolu et audacieux, au coup d'oeil juste et prompt, qui vise toujours droit et haut!... c'est lady Churchill, duchesse de Marlborough, plus grand général que son mari lui-môme, plus adroite qu'il n'est vaillant, plus ambitieuse qu'il n'est avare, plus reine enfin que sa souveraine, qu'elle conduit et dirige par la main... la main qui tient le sceptre.

ABIGAIL.

La reine aime donc beaucoup cette duchesse?

Elle la déteste!... en l'appelant sa meilleure amie!... et sa meilleure amie le lui rend bien!

Et pourquoi ne pas rompre avec elle... pourquoi ne pas se soustraire à une domination insupportable?

Cela, mon enfant, est plus difficile à vous expliquer... Dans notre pays... en Angleterre, Masham vous le dira, ce n'est pas la reine, c'est la majorité qui règne; et le parti wigh, dont Marlborough est le chef, a non-seulement pour lui l'année, mais le parlement l.«. La majorité leur est acquise)

et la reine Anne, dont on vante le règne glorieux, est forcée de subir des ministres qui lui déplaisent, une favorite qui la tyrannise et des amis qui ne Taiment pas. Bien plus... ses intérêts de cœur, ses désirs les plus chers l'obligent presque à faire la cour à l'altière duchesse, car son frère, le dernier des Stuarts, que la nation a banni, ne peut être rappelé en Angleterre que par un bill du parlement, et ce biU, c'est encore la majorité, c'est le parti Marlborough qui peut seul l'appuyer et le faire réussir... La duchesse l'a promis... aussi tout cède à son influence. Surintendante de la reine, elle ordonne, règle, décide, nomme à tous les emplois, et un choix fait sans son aveu excitera sa défiance, sa jalousie, son refus peut-être. Voilà pourquoi, mes amis, la reine me paraît aujourd'hui bien hardie, et la nomination d'Abigaïl bien douteuse encore!

ÂBIGÂIL.

Ah! s'il en est ainsi... si cela dépend seulement de la duchesse, rassurez-vous... j'ai quelque espoir!

MASHÂH.

Et lequel?

ABIGÂIL.

Je suis un peu sa parente.

Vous, Abigaïl?

ABIGAIL.

Eh! oui vraiment... par mésalHance! un cousin à elle, un Churchill s'était brouillé avec sa noble famille en épousant ma mère !

MASHAM.

Est-il possible?... parente de la duchesse!

ABIGAIL.

Parente bien éloignée... et jamais je ne m'étais présentée devant elle, parce qu'elle avait refusé autrefois de recevoir et de reconnaître ma mère... mais moi... pauvre fille..* qiû

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ne lui demanderai rien, que de ne pas me nuire... que de ne pas s^opposer aux bontés de la reine...

Ce n'est pas une raison... vous ne la connaissez pas... Mais cette fois du moins je puis vous servir, et je le ferai... dusséje m'aitirer sa, liaine !

ÂhJ que de bontés!

MASiHAU.

Comment les reconnaître jamais?

BOLINBROKE.

Par votre amitié.

ABIGAIL.

C'est bien peu !

C'est beaucoup!... pour moi homme d'Etat... qui n'y croit guère... (vivement.) Je crois à lavôlre et j'y compte !... ( Leur prenant la main.) Entre uous désormais... alliance offensive et défensive !

ABIGAIL, souriant.

Alliance redoutable I

Plus que vous ne croyez peut-être, et, grâce au ciel, la journée sera bonne! deux succès à emporter!... la place d'AbigaïI... et une autre affaire qui me tient au cœur... une lettre que je voudrais à tout prix faire arriver ce matin entre les mains de la reine... j'en attends et j'en cherche les moyens... Âh! si Abigaïl était nommée ! si elle était reçue parmi les femmes de Sa Majesté, tous mes messages parviendraient en dépit de la duchesse.

MASHAM, Tivement.

N'est-ce que cela?... je puis vous rendre ce service.

IfÀSHAll.

Tous les matins à dix heures, et les voici bientôt, je porte

à Sa Majesté, pendant son déjeuner, (prenant le joamal snr la

table  droite.) la Gazette du monde élégant et des gens à la mode, qu'elle parcourt en prenant son thé ; elle regarde les gravures, et parfois me dit de lui lire les articles de bals et de raouts.

BOLINGBROEE.

A merveille !... quel bonheur que la royauté lise le journal des modes... c'est le seul qu'on lui permette... (Glissant une lettre sons la couverture du journal.) La lettre du marquis au milieu des vertugadins et des falbalas. Et pendant que nous y sommes...

(Tirant un journal de sa poche.] ABIGÂIL.

Que faites-vous?

Un numéro du journal ï Examinateur que je glisse sous la couverture. Sa Majesté verra comment l'on traite le duc et la duchesse de Marlborough... elle et toute sa cour en seront indignées... mais ça lui donnera quelques instants de plaisir... et elle en a si peu!... Voilà dix heures, allez, Masham... allez!

MASHAM, sortant par la porte à droite.

Comptez sur moi !

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