‹ Œuvres complètes de Eugène Scribe (volume 4)Chapitre 126 sur 150 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

ABIGAIL, tenant nn lirre, et LÀ REINE, ayant h la main on ouvrage de tapisserie, entrent par la porte à droite* — Abigaîl reste deboat près de la reine, qoi Ta s'asseoir à droitot près du guéridon*

ABIGAIL.

Je ne puis revenir de mon bonheur, et quoique depuis deux jours je ne quitte plus Votre Majesté, je ne puis croire encore qu'il me soit permis, à moi, la pauvre Abigaîl, de vous consacrer ma vie.

Ah ! ce n'est pas sans peine I... Tu as dû penser, lorsque je t'ai si froidement accueillie, que tout était perdu. Mais, voi^-tu bien, ma fille, on ne me connaît pas... J*ai l'air de céder... je cède même pendant quelque temps; mais je ne perds pas de vue mes projets, et, à la première occasion qui se présente de montrer du caractère... C'est ce qui est arrivé!

ABIGAIL.

Vous avez parlé à la duchesse en reine I

LA REINE, naïvememt.

Non, je ne lui ai rien dit ; mais elle a bien vu à ma froi-

deur que je n*étais pas satisfaite... et d'elle-même, quelques heures après, elle est venue, d'un air embarrassé, m'avouer qu'après tout, et quels que fussent les obstacles qui s'opposaient à ta nomination, elle devait faire céder les convenances à ma volonté... et, exprès pour la punir... j'ai encore bésité quelques instants... et puis j*ai dit que décidément... je voulais!

ABIGAIL.

Que de bontés I (Montrant le Uvre qu'elle tient à la main.) Yotre Majesté veut-elle?... (La reine lui fait signe qa'eUe est prête A Tentendre. — AbigaU va chercher an tabouret, se place près de la reine,

ouTre le Urre et lit.) Histoire du parlement 1...

LA REINE, avec un geste d'ennui et posant la main sur le livre.

Sais- tu que j'avais bien raison de te désirer... car, depuis que tu es avec moi, ma vie n'est plus la même ! Je ne m'ennuie plus, je pense tout baut... je suis libre... je ne suis plus reine...

ABIGAIL, toujours le livre à la mda.

Les reines s'ennuient donc?

LA REINE, lui prenant des mains le livre qu'elle )ett« sur le guéridon,

qui est près d'elle.

A périr!... Moi surtout... S'occuper toute la journée de choses qui ne disent rien au cœur ni à l'imagination. N'avoir affaire qu'à des gens si positifs, si égoïstes, si arides I Avec eux j'écoute... avec toi je cause: tu as des idées si jeunes et si riantes !

ABIGAIL.

Pas toujours!... je suis si triste parfois!

LA REINE

Âh! il y a une tristesse qui ne me déplaît pas... comme hier, par exemple, quand nous parlions de mon pauvre frère, qu'ils ont exilé... et que je ne puis revoir ni embrasser, moi, la reine.*, que par un biU du parlement que je n'obtiendrai peut-être pas!

ÀBI6AIL.

Ah! c'est affreux.

LÀ REINE

N*est-ce pas?... Et pendant que je parlais, je t'ai vue pleurer ; et depuis ce moment-là ,toi qui as su me comprendre,je t'aime comme une compagne, comme une amie.

Âh 1 qu'ils ont raison de vous appeler la bonne reine Anne.

Oui, je suis bonne. Ils le savent, et ils en abusent... Ils me tourmentent, ils m'accablent d'embarras, d'affaires et de demandes ; il leur faut des places ; ils en veulent tons ! et tous la môme... tous la plus belle !

ABIGAIL.

Eh bien! donnez-leur des honneurs et du pouvoir... moi je ne veux que vos chagrins.

LA ^INE, 80 levant et jetant son onvrage sur le guéridon.

Ah ! c'est ma vie entière que tu me demandes, et que je te donnerai. Tu me tiendras lieu de ceux que je regrette, car nous sommes tous exilés... eux en France, et moi sur ce trône.

ABIGAIL.

Et pourquoi rester isolée et sans famille, vous qui êtes jeune... qui êtes libre.

LA REINE

Tais-toi... tais-toi!... C'est ce qu'ils disent tous, et, aies en croire, il faudrait se donner à un époux que je n'aurais pas choisi ; n'écouter que la raison d'État, accepter un mariage imposé par le parlement et la nation... Non, non... j'ai préféré ma liberté... j'ai préféré àTesclavage la solitude et l'abandon...

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ABIGAIL.

Je comprends... quand on est princesse, on ne peut donc pas choisir soi-même... ni aimer personne?

Non vraiment!

ABIGAIL .

Çommentl... en idée, en rêve, a n'est pas permis de pensera quelqu'un?

LA REINE, souriant.

Le parlement le défend.

ABIGAIL.

Et vous n'oseriez le braver? Vous n'auriez pas ce courage... vous, la reine!

LA REINE

Qui sait? je suis peut-être plus brave que tu ne le crois!

ABIGAIL, Tirement.

A la bonne heure !

LA REINE

Je plaisante !... Cesl, comme tu le disais. . un rêve ! une idée... un avenir mystérieux, des projets cliimériques ou l'imagination se complaît et s'arrête! des songes que Ion fait, éveillée, et qu'on ne voudrait peut-être pas réaliser... même quand ce serait possible. En un mot, un roman à moi seule que je compose. .. et qui ne sera jamais lu.

ABIGAIL.

Et pourquoi donc pas? une lecture à nous deux... à voix basse... que j'en connaisse seulement le héros.

LA REINE , fouriam .

Plus tard... je ne dis pas.

ABIGAIL.

C'est quelque beau seigneur, j'en suis sûre.

LA REINE

Peut-être ! Tout ce que je sais, c'est que depuis deux ou trois mois, à peine lui ai- je adressé la parole... et lui, jamais... C'est tout simple... à la reine!

ABIGAIL.

C'est vrai... c'est gênant d'être reine! Mais, avec moi, vous m'avez promis de ne pas l'être l... Alors, entre nous, à vos moments perdus, nous pourrons parler de l'inconnu... sans craindre le parlement!

LA REINE

Tu as raison!... ici il n'y a pas de dangers! et ce qu'il y a de charmant, Abiga'fl, ce que j'aime en toi; c'est que tu n'es pas comme eux tous, qui me parlent toujours d'affaires d'État!... toi, jamais!...

ABIGAIL.

Ah! mon Dieu!...

LA REINE

Qu'as-tu donc?

ABIGAIL.

C'est que justement j'ai une demande à vous adresser, une demande très-importante de la part...

LA REINE

De qui?...

ABIGAIL.

De lord Bolingbroke... Ah! que c'est mal!... ses intérêts que j'oubliais!... et qu'il venait de nous confier, à moi... et à M. Masham...

LA REINE, avec émotioii.

Alasham!...

ABIGAIL.

L'officier qui est aujourd'hui de service au palaîs. — Imaginez-vous, madame, qu'autrefois Bolingbroke avait rencontré dans son voyage en France un digne gentilhomme... un

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ami... qui lui avait rendu les plus grands services.., et il voudrait, à son tour, obtenir pour cet ami...

LA REINE

Une place?... un titre?...

ABIGAIL.

Non... une audience de Votre Majesté, ou du moins une invitation pour ce soir au cercle de la cour.

LA REINE

C*est la duchesse qui, en qualité de surintendante, est chargée des invitations, je vais donner son nom. (Passant près

de la table à gauche et s'asseyant poar écrire.) Quel est-il?

ABIGAIL.

Le marquis de Torcy.

LA REINE, TiTement.

Tais-toi !

ABIGAIL.

Et pourquoi donc?

LA REINE, toujours assise.

Un seigneur que j'estime, que j'honore!... mais un envoyé de Louis XIV, et si Ton savait môme que tu as parlé pour lui...

ABIGAIL.

Eh bien?

LA REINE

Eh bien!... il n'en faudrait pas davantage pour exciter des soupçons, des jalousies, des exigences... c'est l'amitié la plus fatigante... et si je voyais le marquis...

ABIGAIL.

Mais lord Bolingbroke y compte... il y attache une importance... il prétend que tout est perdu, si vous refusez de le recevoir !

LA REINE

En vérité I

3di COMÉDIES — DRAMES

Et vous, qui êtes la maltresse, qui êtes la reine... vous le voudrez, n'est-ce pas ?

LA REINE, avec em|>arra8*

Certainement... je le voudrais...

ABIGAIL, viTement.

Vous promettez?

I^A REINE

Mais c'est que... silence!

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