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que, dans les jours de combat, elles m*excitent et m^encouragent.
Tu ignores donc ce que Ton a dit et imprimé !... On prétend que cet emprunt vaut des sommes immenses, et que tu les partages avec ton beau-frôrc.
RATICOND, froidement.
Vraiment! ils disent cela? Parbleu, j*en suis charmé, et tu me fais grand plaisir... Es^ce tout?... n*as-tu rien de mieux à m'annoncer?...
LUCIEN
En vérité, je t'admire, toi et ton sang-froid !... une pareille attaque me ferait bouillir le sang dans les veines...
RAYMOND
Toi, je le crois bien... tu n'y es pas fait... tu n'y es pas nabitué!... Nous avons pris tous les deux des chemins différents, qui aboutiront, peut-être, au môme but... moi, ma^ chant sur la calomnie et l'attaquant de front... toi, tremblant à son approche, et courbant la tête pour la laisser passer. Soins inutiles!... quelque basque Ton smcline, fût-ce même dans la fange... on l'y trouverait encore... c'est là qu'elle habite, et je te le prédis, mon pauvre Lucien, tu ne la dé* sarmeras pas plus que moi... tu as beau prodiguer les caresses et les poignées de main, t'abonner à tous les journaux, faire la cour à tout le monde ...
LUCIEN, areo tierté.
Excepté au pouvoir.
RATMOND.
Eh morbleu ! il y a peu de bravoure à l'attaquer aujourd'hui... le courage serait, peut-être, de le défendre, et tu ne l'oses pas.
LUCIEN
Je défends ce que le monde approuve... je repousse ce qui est blâmé par lui... et toi, au contraire, tu prends à
lâche de le froisser dans ses opinions, de le heurter dans ses jugements I... frondeur et misanthrope, tu semblés estimer les gens en proportion du mal que Ton en pense ! S'il est au contraire quelqu'un que tout le monde s'accorde à louer, et qui réunisse tous les suffrages...
RAYMOND
Celui-là n'aura pas le mien.
LUCIEN
Et pourquoi?
RAYMOND
Parce qu'il y a vingt à parier contre un que ces suffrages sont usurpés!... Si un joueur gagne à tous les coups, c'est que les dés sont pipés... si toutes les opinions, tous les journaux s'accordent à louer quelqu'un... c'est qu'ils sont gagnés ou vendus... car l'approbation universelle est impossible!... les jugements humains se composent de blâme plus que de louanges... d'erreurs plus que de vérités... et celui dont le mérite et le talent sont en discussion, celui qui a quelques amis et beaucoup d'ennemis... celui-là... je l'eslime, je l'aime et je le défends... mais l'ami de tout le monde doit être... selon moi...
LUCIEN, riant.
Un réprouvé...
RAYMOND, s'échaoffant.
Oui, sans doute, car pour être l'ami de tout le monde, il Ta donc été des méchants, des sots, dos intrigants... non, non, il faut avoir ceux-là pour antagonistes, pour adversaires... il faut se faire honneur de leur haine, se glorifier de leurs outrages... et, comme chez nous, tu ne peux pas le nier, les méchants sont en grand nombre... en immense majorité... j'en conclus que celui qui a le plus d'ennemis...
LUCIEN, riant.
Est le plus honnête homme !
RATMOND.
Certainement! je m'en vante... et à chaque nouveau pamphlet, à chaque nouvelle injure... je me frotte les mains et je me dis : « Courage I... poursuivons ma route !... j'ai donc en chemin marché sur quelque reptile puisqu'il siffle et qu'il mord. »
LUCIEN
Et ces morsures multipliées te laissent toujours invulnérable !...
RAYMOND
Autrefois... dans les commencements... je ne dis pas que j'eusse la force d'âme d'y rester insensible... mais quand j'ai vu comment se forgeaient et se propageaient les calomnies, quand j'ai vu surtout d'où elles partaient, et comment, une fois lancées, il n'y avait plus moyen de les retenir... quand j'ai vu les gens les plus raisonnables, les plus spirituels, accueillir des absurdités, par cela môme qu'elles étaient en circulation, et qu'on les répétait autour d'eux... j'ai pris le parti, non de les discuter, mais de les fouler aux pieds... et de les repousser dans leur bourbier natal !... Si tu savais quelle a été ma vie!... je ne te parle pas de ma carrière politique, qui appartient à tout le monde ! je ne te rappellerai pas les reproches dont ils m'accablent !... avilir ma patrie, la livrer à l'étranger, la partager même... ils l'ont dit!... comme si cela était possible!... moi... un ministre du roi!... moi! un Français, moi qui donnerais ma vie pour la prospérité et la gloire de mon pays... (Avec émotion.) enfin, ils l'ont dit!... peu importe!...
LUCIEN
Cette idée seule t'émeut.
RAYMOND
Non... non... cela m'est indifférent... je le le jure; mais ce qui ne l'est pas, ce qui ne pouvait pas l'être... c'est quand je me suis vu attaqué dans ma vie privée, dans mes sentiments les plus chers... Fils d'un vigneron de la Bourgogne, qui a donné pour mon éducation le peu qu'il possédait, j'ai eu le bonheur
de répondre dignement à ses soins et à ses sacrifices... mais si, grâce à lai, j*ai fait de brillantes études et remporté des prix dans nos concours ; si plus tard, comme avocat, je me suis distingué dans quelques affaires importantes, si j'ai obtenu au barreau une réputation d*honneur et de talent, que Ton ne contestait pas alors, Dieu sait que ces couronnes et ces succès, je les rapportais tous à mon père... Eh bieni quand après de pénibles luttes et de glorieux combats, soutenus pour la défense de nos droits, la cause de la liberté eut enfin triomphé ! quand le vote de mes concitoyens m*eut porté à la Chambre, et que plus tard la confiance du roi m'eut appelé au pouvoir... en entrant dans le somptueux hôtel du ministre , moi , fils de paysan , ma première pensée fut pour mon père... j'allai le chercher et voulus remmener avec moi. « Non, me dit-il, je suis bien vieux! le « séjour de Paris m'effraie... je préfère mon repos et ma « retraite... c'est mon désir, mon fils!... » Ce désir, je de vais le respecter... cette retraite, je Fembellis de mon mieux... je l'entourai de toute l'aisance que je pouvais lui donner... et un matin, je lis dans une feuille publique, que moi, sorti de la classe du peuple, je rougissais de devoir le jour à un paysan... à un vigneron... et que j'avais chassé mon père de mon hôtel.
LUCIEN
Chassé I
RAYMOND
C'était imprimé !... et mille voix le répétaient à ma honte... Hors de moi, éperdu... je courus chercher mon père... « Que vous Te vouliez ou non, cette fois, lui dis- je, il faut venir, il y va de mon honneur... on accuse votre fils d'être un ingrat, d'être un infâme... venez!... » J'avais ce jour-là, dans mon salon, des députés, de hauts dignitaires, l'élite de la société de Paris... J'amenai mon père, je le leur présentai, et m'inclinant devant lui, je m'écriai : a Dites-leur, mon père, dites-leur à tous si votre fils vous respecte et vous honore. »
LUCIEN
C*était bien!... très-bien... il n'y avait rien à répondre à cela.
RATMOND, avec ironie.
Âh ! tu le crois?... tu crois qu'on impose jamais silence à la calomnie?... le lendemain tous répétaient que, reconnaissant l'indignité de ma conduite, j'avais voulu la réparer par ce coup de théâtre qu'ils tournaient en ridicule... en vain mon père proclama hautement et attesta ma tendresse et mes soins pour lui... on prétendit que ces réclamations tardives étaient dictées par moi; que je Favaîs forcé à les écrire ; que la pension que je lui faisais en était le prix ; que je la retirerais, s'il parlait jamais et disait la vérité... Et maintenant, j'aurais beau dire et beau faire, les plus honnêtes gens du monde ont cette conviction; quand on parle d'un mauvais fils, tous les regards se tournent de mon côté... ou plutôt se détournent de moi!... Que faire?..., quel parti prendre ?... se brûler la cervelle... j'y ai pensé d'abord... je l'avoue.
LUCIEN
ciel!...
RATMOND, arec amertume.
Mais, loin de désarmer la calomnie, c'eût été pour elle une preuve de plus... Voyez-vous, auraient-ils dit, l'effet des remords!...
LUCIEN
Y penses-tu?
RAYMOND
Oui, mon ami, oui, tu ne les connais pas... et plus tard, quand la vieillesse, quand les chagrins, peut-être, termineront les jours de mon père... ils diront que j'en suis cause... ils diront que je Fai tué... ils m'appelleront parricide I... je m'y attends... Eh bien! soit! redoublez vos clameurs, je les brave et les méprise... Un mot, mon père...
QQ seul mot)... votre bénédiction au parricide!... et que ûiea nous jugel...
LUCIEN) avec émotion.
Raymond...
Mais quant aux jugements des hommes... jugements d'iniquité et d'erreur... je ne veux pas môme en appeler, ni leur faire Thonneur de me défendre devant ce qu'ils appellent le tribunal de l'opinion publique... « Fais ce que dois, advienne que pourra : » c'est maintenant ma seule devise, et je marche bravement au milieu de leurs injures, qui peu à peu me sont devenues indifférentes, et qui, maintenant, font mon bonheur... [Avec exaltation.) Oui... pamphlétaires et calomniateurs, je ne ferais pas un pas pour vous désarmer ; si je savais qu'une mesure me rendît populaire à vos yeux, je serais tenté de la rétracter! c'est votre estime, ce sont ▼os éloges que je redoute.. ^ et approuvé par vous, je dirais presque comme cet Athénien que le peuple applaudissait . « Est-ce que j'ai dit quelque sottise?... »
LUCIEN, souriant.
Allons, allons... te voilà comme toujours! ardent, exagéré, dépassant le but, et allant trop loin.
RAYMOND
Je ne te ferai pas le môme reproche.
LUCIEN
Je m'en félicite!
Tant pis pour toi.
RAYMOND
LUCIEN
Tant mieux... Taisons-nous; voici ta pupille.