‹ Œuvres complètes de Eugène Scribe (volume 4)Chapitre 28 sur 150 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

LUCIEN, à l'écart, près de la table oii sont les jonmanx, CECILE,

M»* DE SAVENAY

CÉCILE, gaiement à M"^^ de Savenay et sans voir Lucien.

C'est bien étonnant!... Comment, ma cousine, vous n'avez pas remarqué?...

M™* DE SAVENAY

Quoi donc?...

CÉCILE

Quand nous sommes entrées au salon, et pendant que nous le traversions, il s'est fait tout à coup un grand silence... et tout le monde avait un air si extraordinaire...

M™« DE SAVENAY

Un air de déférence... on sait dans ce pays ce qu'est la marquise de Savenay... et leur respect...

CECILE, toujours gaiement.

X Était bien grand !... ils baissaient tous les yeux... sans nous adresser la parole... et à peine étions-nous passées^., j'entendais derrière nous un bourdonnement... qui cessait dès que vous retourniez la tête.

M™ DE SAVENAY, grarement.

De nouvelles arrivées... surtout quand elles ont quelque distinction dans les manières... sont toujours sûres d'attirer l'attention... Ici, dans cette petite ville... où l'on n'a rien à faire qu'à regarder...

CECILE

Je le crois bien.*., tout à l'heure, dans la cour, quand ces pauvres pêcheurs sont venus me remercier... de la gralification que je leur avais fait obtenir du ministre...

LUCIEN, s'arancant.

C'est donc vrai I...

CÉCILE, TaperceTant.

Ah! monsieur... vous étiez là ?...

LUCIEN

Oui, mademoiselle... (vivement.) Mais cette gratification dont vous parlez?

CÉCILE

Vous savez... ces marins qui hier conduisaient notre barque, et qui, plusieurs fois déjà, ont exposé leurs jours pour des naufragés... ils sont bien misérables, et je voulais vous prier de parler en leur faveur ; mais mon tuteur est si bon ! il m*a enhardie... j'ai osé lui raconter leur dévouement... et jugez de mon bonheur!... ils ont eu une gratification et sont nommés gardes-côtes.

LUCIEN

Pas autre chose!... (Arec trouble.) Je veux dire... voilà tout.

CÉCILE

Cela suffit, puisqu'ils sont enchantés!... Et pendant qu'eux, leurs femmes et leurs enfants me remerciaient dans la cour avec tant de joie que j'en étais attendrie... je me retourne et je vois toute la société du salon, dont les figures étaient appliquées contre les carreaux des fenêtres... et ils me regardaient tous avec un air de raillerie que je ne puis vous rendre... Est-ce parce que j'avais des larmes dans les yeux? C'est très-mal... D paraît que dans ce pays ils sont très-moqueurs...

M"«DB SAVENAY

C'est possible... mais ils ont du bon... surtout une sévé-

nié de mœurs et de principes que j'approuve... Ce matin, et pendant que je prenais mon bain... les*femmes de chambre de rétablissement causaient entre elles d'une jeune personne d'ici.., qu'elles traitaient de la bonne manière.

CÉCILE

Pauvre jeune fille !...

M"*® DE SAVENAY

Et leur indignation m'a fait plaisir!... une demoiselle de haute naissance, qui, à peine âgée de dix-huit ans, a déjà eu quatre inclinations... pour ne pas dire plus!... Concevezvous cela?... concevez- vous un scandale pareil?...

CÉCILE, souriant.

Peut-être aussi est-ce un mensonge?... car cela me parait si invraisemblable...

M"^ DE SAVENAY

Invraisemblable ou non, j'admets... (car je suis toujours portée à l'indulgence...) j'admets qu'il y ait seulement inconséquence... ou étourderie... n'importe!... elle n'a que ce qu'elle mérite... Dès qu'une femme fait parler d'elle... elle est dans son tort... de ce côté-là... je suis sans pitié... Est-ce qu'on a jamais rien dit de moi?...

CÉCILE

Non, sans doute.

M"® DE SAVENAY

Pourquoi?... parce qu'il n'y avait rien... où il n'y a rien, le monde perd ses droits ; car je le répéterai sans cesse, au fond de tous les jugements humains... il y a toujours quelque chose !... n'est-ce pas, monsieur Lucien?... Eh! mon Dieu!... qu'avez-vous donc?... comme vous voilà pâle et troublé!...

LUCIEN, passant entre les denx femmes.

J'en conviens... mais c'est de colère... et d'indignation... car moi aussi... je connais la jeune personne dont vous parliez tout à l'heure...

U^ DE SAVENAT, souriant.

Ah ! la demoiselle aux quatre inclinations...

Oui, madame... et je cherche en vain à m*expliquer... qui a pu donner lieu à d'aussi absurdes suppositions?...

CECILE, TiTement et sautant do joie.

Elle n'est donc pas coupable... Ah! que vous me faites plaisir..^ (a m"" de Sarenay.) Vousvovezî je m'en doutais d'avance... parlez, monsieur... contez-nous cela!... Vous la connaissez donc?

LUCIEN, aroc trouble.

Oui... sans doute... et beaucoup...

M°^® DE SAVENAY, sèchement.

Je ne vous en fais pas mon compliment.

LUCIEN, aTec émotion.

J'ajouterai que vous, madame, vous pouvez l'apprécier encore mieux que moi... car elle est de votre société intime...

M"^ DE SAVENAY

Est-il possible?

CÉCILE, naïvement.

Alors... moi aussi, je la connais donc? (Avec joie.) Dieu, que je suis contente de l'avoir défendue... car de toutes mes amies de pension... il n'en est pas une, grâce au del, de qui un pareil soupçon puisse seulement approcher... Son nom, monsieur... son nom?...

LUCIEN

Oui, vous le saurez... oui, quelque coup que je puisse vous porter... je dois tout vous dire... ne fût-ce que pour chercher avec vous, et la cause de ces outrages... et les moyens de les punir...

U^ DE SAVENAY

Parlez donc !

CÉCILE

Parlez... cette jeune fille si indignement accusée...

LUaEN.

C'est vousl...

CECI LE y poussant un cri et passant près de M™^ de Sarenay.

Moi!... moi!... grand Dieu!...

H™^ DE SAVENAT, arec indignation.

Une personne qui est sous mon égide et ma protection... on ose Tattaquer... on ose avoir besoin de la défendre I ! I

CECILE, lui prenant les mains*

Ah! que je vous remercie!...

LUCIEN

Oui... je pense comme vous... oui, sa vue seule devrait réduire ses ennemis au silence... et cependant, ni vous, ni moi, ne pouvons empêcher les bruits les plus injurieux, les plus invraisemblables, de se glisser dans Tombre et de se répandre...

M"*" DE SAVENAY

Et comment?... et par qui?

CÉCILE

Oui, monsieur... achevez... je puis, je veux tout entendre; ce droit de défense que je réclamais pour une autre... on ne me le refusera pas, à moi, je Tespcre, et pour me défendre, il faut au moins connaître ceux qui m'accusent... Et d'abord... ces personnes qui m'aimaient... non, vous avez dit mieux... que j'ai aimées... quelles sont-elles?

LUCIEN

je l'ignore!... mais à quelques mots... que j*ai entendus, là, au salon... où j'écoutais incognito... à quelques railleries, que j'ai cru comprendre... (a Cécile.) et que m'a répétées madame de Guibert... la malignité s'exerçait sur la reconnaissance et sur l'amitié bien naturelles que vous portez à votre tuteur...

M"** DE SAVENAT.

Là... je VOUS Tai toujours dit!... vous en parlez sans cesse avec un enthousiasme, une exaltation!... ce matin encore... ici, quand tout le monde Tattaquait, vous avez pris hautement la parole... vous vous êtes posée son avocat...

CÉCILE

J'ai eu tort... sans doute... mais cependant...

M"*® DE SAVENAT.

Les jeunes personnes ne veulent jamais rien croire... il n'en faut pas davantage pour donner lieu aux remarques, aux commentaires, aux interprétations...

LUCIEN

Auxquelles la scène de tout à l'heure a prêté une noavelle force... cette gratification... cette place accordée à de pauvres gens...

M"*® DE SAVENAT.

Vous voyez bien!... Qu'aviez-vous besoin de solliciter pour ces gens-là?... vous saviez bien que le ministre céderait à vos instances... et que cela ferait jaser... car il ne sait rien vous refuser...

LUCIEN, aTOC inquiétade.

En vérité...

M™e DE SAVENAT.

Ce n'est pas comme à moi qui, dernièrement encore, n'ai pas même pu obtenir une place de garçon de bureau pour mon vieux valet de chambre... Mais, dès qu'il s'agit d'elle, tout est bien... tout est juste !... et c'est plutôt par la faute de Raymond que seront venus de tels bruits, car il fait partout de Cécile un tel éloge... c'est une telle admiration... que moi, qui vous parle, j'ai cru souvent qu'il l'aimait...

LUCIEN et CÉCILE.

Lui?...

M™^ DE SAVENAT, aree dignité.

En tout bien tout honneur, s'entend... car j*étais toujours là... et ce n'est pas devant moi, et dans ma maison, qu'on pourrait supposer...

LUCIEN, arec impatience.

Eh bien I c'est ce qui vous trompe... les suppositions ne respectent rien... et je ne voulais pas... je craignais de vous dire que vous-même n'étiez pas épargnée.

M™« DE SAVENAT, passant devant lui.

Moi, la marquise de Savenay 1... Je voudrais bien voir qu'on se permit...

J'ai entendu, à cété de moi, quelqu'un du pays, murmurer, à l'oreille de son voisin, que c'était vous qui aviez favorisé, ou du moins toléré de pareils sentiments.

M™" DE SAVENAT, poussant nn cri.

Ah I c'est une infâme et atroce calomnie, que rien au monde ne pourrait justifier I

LUCIEN

On ajoutait que c'était le prix de la pension de dix mille francs que vous venez d'obtenir du ministre...

M™« DE SAVENAT.

Mais c'est une horreur qui n'a pas de nom...

LUCIEN, -vivement et avec joie.

Ce n'est donc pas vrai?... cette pension n'existe pas?

M™* DE SAVENAT.

Si, monsieur I... mais d'abord, elle n'est que de cinq mille francs...

LUCIEN, avec impatience.

Eh I qu'importe le chiffre I...

M™« DE SAVENAT.

Il importe, monsieur, qu'elle avait été accordée, sous la Bftstauration, aux loyaux services du marquis de Savenay, et

que, supprimée arbitrairement à la révolution de juillet... elle m'a été rendue dernièrement avec justice...

Par qui?...

M™e DE SAVENAY.

Par le ministre... par Raymond.

LUCIEN, arec force.

Vous voyez donc bien qu'il y a, dans leurs mensonges mômes, une apparence de vérité... et comme vous le dites vous-même...

M"« DE SAVENAY

Mais c'est à étrangler toute la ville de Dieppe!... Il faudrait donc, pour leur complaire, renoncer à une pension qui m'est due...

CÉCILE

Ma pauvre cousine...

Mme DE SAVENAY.

Et c'est vous, mademoiselle, qui êtes cause Je tout cela... ce sont vos étourderies... vos inconséquences qui rejaillissent sur moi... et me compromettent.

CÉCILE

J'espère que non, madame, de pareils bruits sont trop absurdes pour que la raison n'en fasse pas justice... (Passant près de Lucien et areo dignité.) Mais si, malgré Icur invraisemblance, ils pouvaient, monsieur, influer, un instant, sur votre esprit ou sur votre cœur... vous êtes libre... je vous rends vos promesses... Ce mariage n'est connu que de mon tuteur et de sa famille, le reste du monde l'ignore, et la rupture n'en causera ni bruit, ni scandale...

LUCIEN

Moi, renoncer à vous, quand je vous aime plus que jamais... quand je voudrais, au prix de tout mon sang, confondre ces infâmes!...

CÉCILE

Laissez-moi achever... Je ne puis rien contre des outrages dont j'ignore l'origine et la cause ; je ne puis convaincre ceux qui m'ont jugée sans m'en tendre et sans me connaître... mais je puis vous dire à vous, monsieur : je ne suis pas coupable... je n'ai rien à me reprocher, et je n'en ai qu'une preuve à vous donner... mon serment... s'il suffit, à vos yeux, pour répondre à toutes les calomnies... si, dans ce moment, où tout m'accable, vous seul croyez en moi... ce sera un gage d'estime que je n'oublierai jamais... une marque de tendresse qui vous acquiert, dès aujourd'hui, cet amour que vous réclamiez hier.., et ma vie entière se passera à vous le prouver... Maintenant, monsieur, prononcez... j'attendrai votre réponse.

(EUo salao et sort.)

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