SCENE vm
LE VICOIirrE, RAYMOND, DE GUIBERT.
DE GUIBERT, étonné.
Qu'y a-t-il donc?... Coquenet vient de me raconter que vous étiez furieux contre moi.
RAYMOND, à de Guibert. •
Et ce n'est pas sans raison !... Vous avez osé dire...
LE VICOMTE, vivement à Raymond.
Vous ne m'avez pas laissé achever... Tout ce qu'il a avancé était faux... (Montrant de Goibert.) Oui, monsieur... et cependant par mon imprudence, par mon étourderie, par ma faute, enfin... il avait le droit de parler ainsi... et je dois convenir que même en se trompant... même en calomniant, il était de bonne foi...
DE GUIBERT, avec bonhomie.
Certainement, je suis toujours de bonne foi... qui ose en douter?...
RAYMOND, au vicomte.
Achevez, monsieur... achevez!... Comme tuteur de Cécile... j'ai droit à une explication...
LE VICOMTE, avec trouble.
Je le sais, monsieur...
DE 6UIBERT.
Et moi aussi, pour moi-même qui, aux yeux de mon beaufrère, suis calomnié!...
RAYMOND, lui faisant 8ig:ne de se taire.
II suffit...
LE VICOMTE, A Raymond.
Certainement... je ne demanderais pas mieux... mais l'embarrassant est de vous la donner, cette explication, sans compromettre, peut-être, d'autres personnes...
RAYMOND
Vous ne les nommerez pas, je ne vous demande pas les noms... mais les faits.
LE VICOMTE
C'est qu'ils sont, eux-mêmes, difficiles à raconter... ici... dans ce moment, sans y avoir réfléchi... sans y être préparé...
RAYMOND
. Bah !... un jeune homme d'esprit, comme vous, doit avoir le talent de tout dire.
LA CALOMNIE i9A
DE GUIBERT
D*ailleurs nous comprendrons à demi-mot...
LE VICOMTE, à Raymond.
raimerais mieux ne confier cet aveu qu'à vous seul...
RAYMOND
Impossible!... ce n'est pas devant moi... c'est devant mon beau-frère que la calomnie s'est produite... c'est devant lui, surtout, qu'il importe de la rétracter.
(il fait passer le yicomte entre de Guîbert et lui.) DE GUIBERT.
C'est de toute raison... et de toute équité...
LE VICOMTE, avec hésitation.
Je le sens bien... et malgré cela... (comme prenant da cou rage.) Ëb bien! donc, messieurs... il y a six mois, à Rouen, où je me trouvais... il y avait, à l'hôtel d'Angleterre... une femme.
Mariée?...
LE VICOMTE, froidement.
Non... une veuve...
DE GUIBERT
Peu importe... il y a des veuves fort aimables.
LE VICOMTE
Et celle-là était charmante... jeune... spirituelle et distinguée...
DE GUIBERT
Gomme elles le sont toutes...
LE VICOMTE
Enfin, elle était seule avec une femme de chambre... je l'avais connue à Paris, je l'avais saluée souvent dans sa loge, aux Italiens... je la retrouvais à Rouen!... Deux Parisiens... en pays étranger... c'est-à-dire en province... Elle aimait les
arts... nous faisions de la musique... nous chantions des romances...
RAYMOND
Très-bien... très-bien...
LE yiCOMTE.
Des mélodies de Schubert.
Nous comprenons...
LE VICOMTE
Et un jour... celui de son départ... à la suite d'une discussion... une discussion musicale... des plus vives... nous ne devions plus nous revoir... (a Raymond.) comme en effet, je ne Tai plus revue... je vous le jure...
DE GUIBERT
Peu importe!...
LE VICOMTE
Je sortais de chez elle, lorsque, dans un corridor de Thôtel, je me trouve vis-à-vis (Montrant de Guibert.) de monsicur...
DE GUIBERT
J*arrivais de Paris, par le bateau à vapeur... quatre heures du matin... la rencontre était romantique... Ah ! mon gaillard, lui dis-je, en riant, d'oîi venez- vous?...
LE VICOMTE
Et dans ma surprise... dans mon trouble... ne voulant ni compromettre, ni nommer la personne véritable... je lui désignai, de la main, et à tout hasard, la porte d'un appar- . tement qui était près de moi... en lui recommandant le silence...
DE GUIBERT
Porte en citronnier, n9 12... je la vois encore...
LE VICOMTE
Le soir, une jeune personne charmante traverse, avec sa vieille parente, le salon de Thôtel, pour monter en voiture,
et quitter la ville... Et quel fut mon étonnement en entendant M. de Guibert, qui ne la connaissait pas alors plus que moi... et d'autres jeunes gens de Thôtel, à qui il avait raconté cette histoire... me féliciter, en riant, sur ma bonne fortune I Ici, monsieur, commence une faute inexcusable et que je ne me pardonnerai jamais... Certes, je me défendis de l'honneur qu'on m'attribuait...
DE GUIBERT
C'est vrai, j'en suis témoin.
LE VICOMTE
fl
Mais pas aussi bien, peut-être... que je le devais... Que voulez-vous? ces dames étaient inconnues dans l'hôtel... je ne les avais jamais vues... je ne devais plus les revoir... et Tamour-propre... la vanité de jeune homme... d'autres raisons... plus puissantes encore peut-être, la crainte de compromettre une personne à qui je devais le secret... vous comprenez...
RAYMOND
Je comprends, monsieur, qu'alors, vous ayez cru pouvoir agir ainsi, mais, maintenant, les choses sont arrivées au point que la justification de Cécile ne peut plus être complète, que par le nom de cette personne...
LE VICOMTE, vivement.
Jamais, monsieur... jamais I... Sa position, le rang qu'elle occupe dans le monde... Plutôt mourir que la perdre de réputation.
RAYMOND, sévèrement.
Cette femme est-elle donc tellement respectable dans sa faute, qu'il faille lui sacrifier l'honneur d'une jeune fille, pure et innocente ?
Non, sans doute I Mais si ce n'est pas pour elle... c'est pour les siens... c'est pour sa famille... de nobles et d' honnêtes parents... que j'estime, que je respecte...
RAYMOND
Qu'importe, monsieur 1... les fautes sont personnelles... la vérité avant tout!... votre devoir est de la faire connaître...
DE GUIBERT
Oui, jeune homme... vous parlerez... vous direz tout...
LE VICOMTE, à Raymond.
J'ai dit tout ce que je pouvais dire... ne m'en demandez pas davantage!... Du reste... parlez... ordonnez!... prescrivez-moi ce qu'il faut faire!... j'obéirai... mais, je vous en prie... je vous en supplie...