M«« DE CHAVANNES, BRESSON
BRESSON, commençant avec un peu d'embarras.
U m'a Tair, original, votre jeune agent de change... Du reste, un brave garçon !... D'abord, il s'en val... c'est bien à lui .. et puis il m'a appris des choses que je savais... mais qui m'ont fait plaisir.
M™® DE CHAVANNES
. Et lesquelles, mon ami ?
BRESSON
Mon ami I... voilà un mot de vous que je n'ai jamais pu entendre sans émotion... et pourtant il y a bien des années que vous me l'avez adressé pour la première fois.
LA ORAND*MÈflE 157
M°** DE CHAVANNES
Oui, je vous vois encore, blessé et couvert de sang, me ramener mon, mari que vous veniez de sauver I... une belle action !
BRESSON
Qui m'a coûté cher... C'est un des beaux traits de ma vie, qui m*a fait le plus de tort... pas dans le moment... mais plus tard... quand je me suis avisé de vous aimer... quand je vous aurais disputée au monde entier... Mais tout cela, vous l'avez oublié... ou plutôt vous ne l'avez jamais vu...
M"^^ DE CHAVANNES, souriant.
C'est égal... il y a de ces choses dont on ne s'aperçoit pas... mais dont on se souvient.
BRESSON
Au moins, vous me rendez justice ; j'ai fait tout ce que j'ai pu pour me guérir.
M™* DE CHAVANNES
Vous VOUS êtes marié...
BRESSON
Ou plutôt, on m'a marié... Notre empereur, qui se mêlait de tout, me dit un jour : « Bresson, tu perds ton temps. — J'en ai à perdre. — Madame de Chavannes a un mari. — J'attendrai. — Et, en attendant, tu es le plus pauvre de mes généraux. — C'est votre faute. — C'est vrai I aussi j'ai pensé à toi : je foffre un million de dot... la fille d'un de nos fournisseurs. — Mais le père? — Tu lui diras que je le veux. — - Mais la fille ? — Je le veux. — Mais, moi, sire ? — Toi, tu m'obéiras... sinon je te laisse à Paris, et nous allons sans toi nous faire tuer en Russie. » Que voulez- vous !... le lendemain j'étais marié, et quinze jours après sur la route de Moscou... Une rude épreuve!
M™® DE CHAVANNES
Que cette campagne-là !
i58 COMÉDIES — DRAMES
BRESSON
Eh non I... je vous parie de mon mariage I Une femme avec laquelle il n'y avait ni paix, ni trêve... Il est vrai, qu'eût-elle été charmante, vous étiez toujours là... je comparais I... Ce n'était pas sa faute... mais la vôtre... Enfin, la pauvre femme est morte, me laissant une fille qui est tout son portrait !... Depuis, et à là Restauration, j'ai déposé l'épaulette... Associé avec mon beau-père, j'ai parcouru le Mexique et le Brésil, faisant fortune pour tuer le temps, et revenant en France, riche... au moment où, par bonheur, vous ne l'êtes plusl
jiœe DE CHAVANNES.
Moi!...
BRESSON
Oui... oui; ce n'est pas pour rien que j'ai causé une demiheure avec votre agent de change. Je sais que M. de Cliavannes, qui agissait en grand seigneur, a dissipé plus que son patrimoine... que vous voulez vendre le vôtre pour payer ses dettes; et moi, votre ami, je ne le souffrirai pas... Oui, madame, mes biens sont à vous... disposez-en... et je vous dirai : Merci.
M°** DE CHAVANNES
Y pensez -vous !
BBESSON.
Ah ! si vous êtes fière... c'est autre chose... si vous ne voulez rien accepter de mon amitié... tant pis pour vous... prenez- y garde ! je vais me présenter comme mari.
j|œe D£ CHAVANNES.
Vous I
BRESSON
Voilà ce que vous y aurez gagné !... excepté que ce Q*est plus moi qui vous rends un service... c'est vous, au contraire, à qui je devrai tout; mais, moi, je ne suis pas comme vous,
LA grand'mere 159
je ne suis pas fier, je me résigne à la reconnaissance, et ma vie entière se passera à vous la prouver.
Âh!... je ne sais comment vous remercier.
BBESSON.
En acceptant 1...
M°** DE CHAVANNES
Je le voudrais... je vous le jure... mais je ne le peux.
BRESSON
Vous ne le pouvez pas ?
U™^ DE CHAVANNES, avec expansion.
Non, mon ami.
BBESSON, avec colère.
Âh! vous êtes une femme née pour mon tourment... une femmç...
U^ DE CHAVANNES, lui serrant la maUu
Qui est votre meilleure amie, et qui, pour cela même, ne veut pas compromettre votre bonheur... car vous exigez d*elle un sentiment qu'elle ne peut vous donner...
BBESSON.
Vous me donnerez ce que vous pourrez...
ll™« DE CHAVANNES.
Vous seriez malheureux...
BBESSON.
Qu'est-ce que ça vous fait? si c'est là mon bonheur...
M"*« DE CIU VANNES.
Vous auriez des regrets.
BBESSON.
Ça me regarde !
tfme D£ CHAVANNES.
£t moi aussi... moi, qui vous aime.«.
BRESSON
Dites plutôt que vous n'aimez personne... que votre cœur froid et indifférent ignore ce que c'est qu'une passion violente et durable...
M"*^ DE CHA VANNES, avec émotion.
Qu'en savez- vous?... qui vous dit que je n'ai point passé ma jeunesse à combattre et à vaincre ; à me cacher à tous les yeux, à tromper tout le monde, et vous tout le premier... . Ah I je peux tout dire maintenant, j'en ai le droit, par malheur... Eh bien ! oui... il a existé quelqu'un au monde qui a eu mes pensées, mon âme, ma vie tout entière, et il n'en a jamais rien sul... Il était jeune... il était brave... tout le monde Taimait... et il n'aimait que moi... Ami intime de mon mari, je le voyais tous les jours... et pour mieux cacher à ses yeux cet amour qui me consumait... il fallait affecter l'indifférence, l'éloignement, la haine... oui, il a cru que je le haïssais... et j'ai été témoin de son désespoir qui doublait le mien... Enfin, et prête à succomber... j'ai voulu mettre entre nous une double barrière... je l'ai marié... Je lui ai donné une femme jeune, riche, charmante... j'ai souri à leur union... j'ai fait des vœux pour leur bonheur... et vous croyez que je ne sais pas aimer I •
BRESSON
Je le crois I... je le crois maintenant... et celui-là, quel est son nom?... quel est-il?...
M™® J)E CHAVANNES
Il est mort I...
BBESSON.
C'est bien heureux pour lui.
M°^® DE CHAVANNES
Mort ! il y a bien longtemps de tout cela... bien des années se sont écoulées... bien des chagrins sont arrivés à mon aide, pour affaiblir celui-là; mais rien n'a pu l'effacer entièrement... Malgré moi, vous le voyez, je retrouve en
LA ORAND*UBRB 161
VOUS le racontant des larmes que je croyais taries... En vain je suis libre... en vain la mort de mon mari me rend maîtresse de ma main... il y a là des souvenirs qui vivent dans mon cœur et m'empêchent d'en disposer I... De ce côtélà, je ne suis pas veuve encore !... c'est un engagement plus fort que les lois, que ma raison!... que moi-même I... Et maintenant, mon ami, croyez-vous que je sache aimer ?
DRESSON.
Ah!... que trop !... que trop, mille fois I... Comme à l'ordinaire... vous avez raison! Et moi, je n'ai rien à dire .. mais si cependant un jour cela s'effaçait...
M"" DE CHAVANNES, rirement.
Je vous le dirais I
BRESSON
A la bonne heure... j'attendrai... C'est que voilà vingt ans que j'attends...
U^^ DE CHAVANNES, arec bonté, et prenant snr la table le biUet <{ue
lui a remis Didier.
Eh bien, alors... quand on a attendu vingt ans...
BRESSON
C'est juste... on peut biea encore... pourvu que vous me permettiez de vous en parler de temps en temps...
M"« DE CHAVANNES
Quand vous voudrez.
BRESSON
Eh bien, parlons-en... ce matin... ce soir!
M™« DE CHAVANNES, qui a lu le biUet.
Ah! mon Dieu!...
BRESSON
Qu'avez-vous donc? •
W^^ DE CHAVANNES
Rien... mais ce nom... cette signature..
BRESSON
N'est-ce pas cette lettre que vous a remise votre agent de change... un jeune homme qui demande à vous être présenté ?
U^^ DE GHAVANNES, se mettant à écrire.
Précisément.
C'est tout simple, et vous voilà tout émue...
M°»® DE CHA VANNES
Nullement... cela a rapport aune affaire que vous m'aviez fait oublier... que j'ai promis d'examiner... et dans ce moment...
BRESSON
Je vous gêne...
M»® DE CHAVANNES
Oh ! non!...
BRESSON
Cela veut dire oui... Je m'en vais!
M™* DE CHAVANNES
Pas pour longtemps, j'espère... je vous ai dit que je passais ici la soirée... je compte sur vous.
(Elle se lève et sonne.) BRESSON.
Et vous avez parbleu bien raison I
U^e de; CHAVANNES, à nn domestiiiae.
Cette lettre sur-le-champ... à son adresse... (An général.) Je ferai votre piquet... nous causerons de votre fille... de son mariage...
BRESSON
Et quant au nôtre, j'aurai de la patience... si vous me promettez que personne ne sera plus heureux que moi...
LA GRÂNd'mÈHE i(h{
M°»* DE GHÂVAI^INES.
Je vous le jure...
BRESSOX.
C'est toujours ça... adieu... à ce soir.
(il sort.)