‹ Œuvres complètes de Eugène Scribe (volume 5)Chapitre 115 sur 115 · PHILIPPE, M"" D'HARVILLE · texte numérisé non relu

PHILIPPE, M"" D'HARVILLE

u"' D'rAH VILLE.

Eh bien ! Philippe, Tavez-vous vu î lui avez-vous signiHé mes ordres î

PHILIPPE, BDiilTantli pgrM 1 glDcl».

Parlez bas, madame, il esl là.

m'" D'HAR VILLE.

Li! (nagirdsnt. Philippe.) Que s'est-il donc passS? vos Irails sonl bouleversés.

Je suis arriva à temps, il allait se battre.

Il'" D'IIARVILLB, elbtjia.

Se battre I

PHIUPPE.

Avec voti-e neveu.

li"> d'hauvillb.

ciel! il iallait le lui défendre.

e que j'M fait, je l'ai consigné dans sa chambre,

PHILIPPE 321

et jusqu'à nouvel ordre, il n'y arien à craindre; mais en me servant de mon autorité, il a bien fallu lui prouver que j'en avais le droit, il sait que je suis son père.

m"« d'harville.

Grand Dieu I

PHILIPPE

Rassurez-vous, il n'en sait pas davantage : le reste du secret ne m'appartenait pas, je l'ai respecté. Mais il ne faut pas s'abuser, madame ; les demi-mesures ne mèneraient à rien, ces jeunes gens se sont défiés, et plus tard...

M^^® d'harville.

Malgré votre défense?

PHILIPPE

A leur âge, quand on a de l'honneur, la défense de se battre n'en donne que plus d'envie. Je sais ce que j'éprouvais, ce que j'éprouve encore à l'idée d'un affront; il n'y a qu'un moyen d'empêcher ce malheur, et vous seule pouvez l'employer.

m"« d'harville.

Moi, Philippe!

PHILIPPE

En faisant disparaître entre eux tout motif de cuerelle.

m"' d'harville.

Et comment?

PHILIPPE

Frédéric aime votre nièce.

V}^^ d'harville, arec impatience.

Je le sais.

PHILIPPE

M. de Beauvoisis n'aime que sa dot; il lui sera facile d'y renoncer, et d'abjurer tout projet de vengeance, si vous le lui ordonnez. Quant à Frédéric, je réponds de lui s'il obtient la main de Mathilde.

3S2 GOMÉDIBS-VÂUIVEVILLES

V}^^ D*HARV1LLE, virrairat.

La main de Malhilde ! qu*osez-vous dire ?

PHILIPPE, froidement.

Il le faut, madame.

M^^' D'HARVILLE

Vous avez pu croire que je consentirais à une pareille union?

PHILIPPE

Il le faut, vous dis-je.

M^^* d'harvillb.

Vous n'y pensez pas, Philippe; m^ abaisser à ce point I donner des armes contre moil

PHILIPPE

Eh! qu'importe? il y va de la vie.

m"® d'harville.

Je trouverai un autre moven de sauver votre fils ; mais je ne puis accorder ma nièce à un jeune homme obscur.

PHILIPPE

Je vous le demande comme une grâce.

M^^« d'harville.

Non, vous dis-je. (Arec hauteur.) Finissons, Philippe; c'est oublier étrangement ce que vous me devez, et qui vous êtes.

PHILIPPE, arec une indignation concentrée.

Qui je suis! c'est vous qui l'oubliez, mais je vous le rappellerai.

M^^^ D'hARVILLE, inquiète.

Philippe !

PHILIPPE, lui prenant la main.

Écoutez-moi. Lorsqu'un arrêt de proscription frappait et vous et votre famille, lorsque seule, séparée d'une mère chérie, vous alliez payer de votre tête l'éclat de votre nom, où vînles-vous chercher un refuge? sous la tente d'un sol-

dat, sous la mienne, car alors ce n'était que là que Ton trouvait la pitié, et des milliers de cœurs généreux battaient sous le modeste uniforme. Je vous reçus, je vous cachai, au risque de ma vie.

AIR : Soldat français, fils d'obscurs laboureurs.

Pour VOUS sauver en ce momeat d'horreur, Sur mes dangers je devins insensible, - Et ces dangers même avaient pour mon cœur Je ne sais quoi de doux et de terrible.

Alors, vous le rappelez- von s ?

II n'était plus de rang ni de distance \.

Le trépas nous menaçait tous; Et quand la mort est si proche de nous.

Déjà Tégalité commence.

M^^^ d'hARVILLB, se cachant la figure.

Philippe I

PHILIPPE, continuant.

Oui, j'étais jeune, j'étais brave; mais je n'étais rien... qu'un soldat... vous Tavez oublié un moment; et de ce jour votre sauveur est devenu votre esclave.

H^^® d'hàRVILLE, effrajée, et montrant la porte de Frédéric.

Plus bas, de grâce !

PHILIPPE

Alors, ému de vos regrets, de votre désespoir, je me soumis à tout; plus tard, pour rendre le calme à votre conscience, vous vouliez uu mariage, j'y ai souscrit. Pour le monde, pour votre orgueil, vous avez exigé qu'il fût secret, j'y ai consenti. Et votre époux ignoré, confondu dans la foule de vos gens, n'a jamais laissé échapper une plainte, un murmure. (Arec une émotioit profonda.) Savez-vous Cependant ce que je vous sacrifiais? je ne vous Tai jamais dit, madame; mais, au fond de mon village, près de mon vieux pèreune jeune fille douce, modeste, attendait le retour du pauvre soldat I elle avait reçu mes serments ; elle m'aimait, elle était fîère de moi, celle-là, et mon bonheur eût été son ou-

824 GOIféDIES-VAUPEYILLES

vrage. Eh bien! je lui écrivis que je Tavais oubliée, que je ne l'aimais plus, qu'elle ne me reverrait jamais ! Bien plus, pour rester près de mon fils, je me résignai à le voir orplielin, élevé par pitié dans la maison de sa mère, qui, pour cacher sa faute, le prive de ses droits ; je me condamnai à ne jamais le serrer dans mes bras, à ne l'aimer qu'en secret, à la dérobée; et pour prix de tant de courage, je ne vous demande qu'une chose, qu'une seule, le bonheur de votre enfant, et vous me le refusez !

m"® d'harville.

Je le fais à fegret; mais je le dois, et je suis surprise d'un pareil éclat; après vingt-cinq ans de silence, je ne m'attendais pas que vous, Philippe, vous auriez une préten. tion qui peut m'enlever en un jour ce que j'ai de plus cher au monde, l'estime et la considération de tous ceux qui m'environnent. Le mariage de Mathilde et de Frédéric me les ferait perdre sans retour ; car il m'accuserait d'oubli de mon rang, de ma naissance ; il trahirait une faiblesse dont on chercherait la cause, et que la malignité aurait bientôt expliquée ; et si cette faute que je déplore depuis si longtemps, si ce fatal secret étaient connus, oh! dieux! je frémis d'y penser, je n'y survivrais pas, Philippe ! Ainsi brisons là, je vous prie, ne m'en parlez plus, ce mariage est impossible, et ne se fera jamais.

Jamais ?

M"« d'hARVILLE, voulant sortir.

La'ssez-moi.

PHILIPPE, U ramenant areo force.

Non, madame, je ne vous quitte pas ; j'ai pu me sacrifier à votre repos, à votre vanité ; mais en échange de tant de supplices, de tant d'humiliations, il me faut le bonheur de mon fils, il me le faut; je le veux, et je l'obtiendrai par tous les moyens, même ceux que vous redoutez,

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