‹ Œuvres complètes de Eugène Scribe (volume 5)Chapitre 32 sur 115 · NANINE · texte numérisé non relu

NANINE

Maman, ce n'est pas ma faute... vous avez voulu faire une grande toilette.

M™* SABATIER

Pas d'observations!... (En s'adressent A Lacerai.) Monsieur, ne pourriez-vous pas nous faire entrer par faveur ?

LUGBVAL.

Je n'ai point ce crédit-là, madame, je ne suis ni juré, ni magistrat... je suis simplement avocat stagiaire.

M™° SABATIER

C'est dommage... car je n'aime point à être derrière les autres... Je viens ici chercher des émotions fortes pour ma

LA COUR d'assises 81

santé... il m'en faut absolument... Vous me direz : on en trouve à la Galté, à V Ambigu..,

AIR : Elle a trahi ses serments et sa foi.

G*est un tissu de charmantes horreurs; Chaque théâtre offre les mêmes pièces...

Ce sont partout des bandits, des chauffeurs Et des Toleurs de toutes les espèces.

LUGEVAL.

Voilà pourquoi le public, maintenant.

Craint a bon droit d'y porter son argent.

M"»« SABATIER

Mais je l'éprouve, cela ne suffit pas... la fiction ne vaut pas la réalité... la réflexion détruit l'effet. Au théâtre, vous ii*avez que des coupables de convention, des scélérats â tant par soirée... c'est un état... c*est presque toujours la même figure qui représente tous les crimes... M. Beauvallet ou M. Marty.,. et une fois qu'on les connaît, adieu Tillusion... Ici, le drame est bien plus énergique... c'est une suite de sensations qui déchirent Tâme d'une manière délicieuse.

LUCEVAL

Je conçois... (Montrant Nanine.) C'est votre fille qui vous accompagne ?

M™« SABATIER

Oui, monsieur... A son âge, il ne serait pas convenable qu'elle restât seule à la maison... aussi je l'emmène partout avec moi.

LUCEVAL

J'applaudis à votre prudence... mais, entre nous, vous pourriez la conduire à meilleure école.

AIR : T'en souviens-tu.

Quand le coupable, abjurant l'espérance, Entend sonner l'heure du jugement,

$2 GOMÉDIBS-VAnDEVILLES

Pâle, abatto, dans un affrevx silence.

C'est un spectacle horrible et déchirant...

Il peut flétrir un cœur encor novice.

Ne montrcMis pas à des yeax kigénas Le châtiment qui doit frapper le vice, Mais la couronne assurée aux vertus.

M"^^ SIBATUSR.

Gela peut ôtre vrai, monsieur... mais uoe fille ne risque jamais rien avec sa mère.

NA.NINE, à part, vtgaréBat dbof 1« coolisse.

Je crois que fai aperçn M. Théophile!... Comme le cœur me bat !

M™* SABATIBII.

Viens avec moi... Il faut essayer d^acheter une place en tête de la queue.

(iM€9féi fl*él«igiM' «a nooMot et «a canser avec un aroeot qui passe dans

lesgateriM.)

M"** 6IR0UX

Eh î c'est M"*® Sabatierî une bourgeoise de notre rue.

(a une femme qui se troure è côté d'elle.) Ma VOlsine, gardez-moi

ma place... (au gendarme.) Gendarme, on me garde ma placé.

M™« SABATIER

Comment! vous ici, M"»* Giroux?

M"*® GIROUX

Prête à vous servir, madame, si j*en étais capable : madame est-elle contente de la rampe en fer que mon mari a eu Thonneur de poser à son escalier? Il vous a fait attendre... mais nous sommes si occupés!

M™« SABATIER

Ce qui ne vous empêche pas de passer ici votre matinée.

M"*® GIROUX

Je n^aurais pas voulu pour tout au monde manquer la séance... Je n*en manque jamais une... Aussi, dès ce matin, j'ai dit à mon honmie que j'allais passer la journée chez

LA COUR b'assisrs 83

ma cousiae, qui demeure à la montagne Sainte -Geneviève.

M"** SABATIER

Et vous n'y êtes pas allée...

M™® GIROUX

C'était un prétexte pour venir ici... Il faut bien que les femmes aient un peu de bon temps... J'ai laissé à la maison mon mari, qui enrage de ne pouvoir venir. Ce sera si intéressant !

M™* SABATIER

Vraiment !

Nous avons d'abord une affaire de fausses clefs... Ce ne sera pas grand'chose...

. M^^^ SABATIBA.

Ëasuile?

M™« GIROUX

Une cause d'outrage à la pudeur.

M"*® SABATIER

Ah I mon Dieu ! je suis bien fâchée d'avoir amené ma ûlle...

M"® GIROUX

Cela se plaide à huis clos...

M"'<' SABATIER, entre les denU.

Quel dommage 1

M"*® GIROUX

C'est ce que je dis ; les détails ne sont que pour le tribunal... Les magistrats sont toujours favorisés... Enfin nous aurons l'affaire de M. Germeuil, un voleur de bon genre , qui habite la Chaussée d'Anlin.

M°*® SABATIER

Vraiment !

84 COMÉDIKS-VAUDEVILI.FS

M™* GIROUX

Oui... il paraît même qu'il n'est pas le seul dans ce quartier-là ; mais c'est le premier que Ton prenne : il y a commencement atout.

M"^° SABATIER, cherchant à se rappeler.

Germeuil 1 n'est-ce pas ce jeune homme qui volait l'été dernier dans les maisons de campagne?

M'"° GIROUX

Précisément ! un parliculier très connu...

M°"® SABATIER

Qui est, dit-on, très-riche.

M"® GIROUX

Il trouvait peut-être qu'il ne l'était pas encore assez.

M^^ SABATIER

Et nous qui l'avons rencontré l'été dernier au bal de Saint- Mandé!

AIR : Ah ! si madame me voyait. (Romagnesi.)

Ah ! comme l'on est exposé !

Avec lui tu dansas, ma fille ; 11 te trouvait même gentille, Car avec lui moi j'ai causé, Moi-même avec lui j*ai causé.

M"® GIROUX

Il vous a pris quelque chose peut-être?

M"^* SABATIER

Non... mais, par l'ombre favorisé,

Il pouvait... Ahl dans un bal champêtre,

Voyez comme on est exposé !

Ah ! comme l'on est exposé !

Toute la Chaussée d'Antin y sera... et vous verrez quel coup d'œil... C'est une affaire à toques et à marabouts... presque pas de bonnets ronds.

LA COUR D*ASSISRft ' 85

Page 1