SCÈNE II
EDMOND, DENNEVILLE, GERVAULT.
DENNEVILLE, apereerant Edmond.
Eh ! le voilà, ce cher ami !
GERVAULT, à part.
C'est fini, tous mes calculs sont renversés.
Je t'attendais avec impatience 1
EDMOND
Ce n'est pas ma faute ; je rentre à Tinstant, et reçois ta lettre.
DENNEVILLE.
J'ai tant de choses à te confier! (a Gerrauit.) Mon cher Gervaultî
AIR : Ces posiiMons sont d'une maladresse.
N'oubliez pas ce courrier, cela presse :
Dans UD instant il faut qu'il soit parti.
(il Ta auprès de la cheminée arec Edmond ; ils causent bas.)
GERVAULT.
J'entends, monsieur, j'entends et je vous laisse
Avec votre meilleur ami.
L'ami du cœur, l'unique favori.
(a part.) Dès qu'il est là, je dois quitter la place; Car mes sermons ne sont plus écoutés,
(Prenant une liasse d'effets.) Et ma morale est mise dans la classe Des effets protestés!
(il sort.)
160 GdaiBIS9»^AUS« VILLES
SGEISaS III. EDMOND, DENNEVILLE.
DENNEVILLE.
Gommetit étais-tu d<Hic sorti de si bmne heure? car nous nous étions couchés hier au milieu de la nuit.
EDMOND
rayais, ce matin, des emplettes à faire.
Dfi.\NEVILL&.
Je tenais à te parler avant de voir ma femme, car j'ai besoin de toi, et il faut que nous convenions de nos faits.
EDMOND
Me voilà ! trop heureux d'obliger un ami.
DENNEVILLE.
A charge de revanche : parce que nous autres garçons... Quand je âls garpûnty c*e«t toat comme, je le suis par caractère... Eh bien! mon ami, cette beauté si sévère^ oeOe vertu invincible s'est enfin humanisée.
EDMOND
Je t'en fais compliment.
DENNEVILLE.
Ce n'est pas sans peine. Il y avait des rivaux : lord Albermal, et le comte de Scherédof. Ces Russes, maintenant, on les trouve partout, depuis Andrinople jusqu'aux couhsses de l'Opéra.
EDMOND, riant;.
Que veux-tu? l'esprit de conquête !
BENIUiVILLB»
Elle a un jeune parent à Vienne, pour qui elle désirerait •des lettres de recommandation. Je lui en ai proposé à con-
LA ftlBGOltSK àKKé% 161
dition qu*elle viendrait aù]éûrd*hui me les demander ellemême.
Bti0il0yi«x)ira?
C^êst éonVeûtl, à trois heufes, et 1hat>i qui eôâftds les usages et la politesse...
AIR d'ArMippe.
Fidèle à Tamour qui m'myile^ J'iraii solliciteur discret, J'irai lui rendre sa visite, Dès ce soir, après le ballet.
EDMOND
Quoi ! vraiment, après le ballet )
DENNEVILLE.
€*est rinstant où chaque déesàè Deé ftioneU écoute la Voit.
L'heure a soAftt§, la divinité t^se, L'htfMMtnité f^il9tld s«« di'oitil'.
EDMOND
Je n'en reviens pas I
Bien plus, nous devons souper ensemble.
EDMOND, tirt«l 4» ih pMï9 ûé Mn gilet me leHre^ ^'H j remet
QussitM.
C'est donc cela dont tu me parlais dans ta lettre : ce souper avec une jolie femme, je n'y concevais rien.
DENNEVILLE.
Oui, mon ami ; et vu qu'en tout il tout de Tordre et de réconomie, si, comme je te l'ai écrit, tu as toujours envie du Prince de Galles^ Aïon oheval aaglatft^ qui m'est inutile, et dont je veux me âêfaiW, jô te domie la préférence.
i.52 GOMéDIBS-VAUDBVILLES
EDMOND
Volontiers, je te remercie.
DBNNE VILLE, TiTement.
Nous en parlerons plus tard. Ce n*est pas de cela qu'il s*agit ; il faudrait, pour bien faire, que tantôt, à trois heures, je fusse seul ici, et pour cela je n*espère qu'en toi.
EDMOND
Et comment?
DENNEVILLE.
Si, tout à Theure, négligemment, et sans faire semblant de rien, tu me proposais à moi, et à ma femme, une promenade au Bois, au milieu de la journée, nous accepterions.
La belle avance I
DENNEVILLE.
Attends donc. Au moment de partir, il me surviendrait une affaire imprévue, un banquier en a toujours à volonté. Me voilà obligé de rester, ce qui est très contrariant ; mais les chevaux sont mis, je ne veux pas empêcher- ma femme de sortir, et c'est toi qui l'accompagneras dans ma calèche.
EDMOND
Mais, mon ami...
DENNEVILLE.
A moins que tu n'aimes mieux monter le Prince de Galles^ et escorter ma femme en écuyer cavalcadour.
EDMOND
Mais, permets donc...
AIR : De sommeiHer encor, ma chôre. {Arlequin Joêeph.) La bienséance, la morale...
DENNEVILLE.
C'est pour elle ce que j'en fais.
Par ce moyeu, pas de scandale,
Rien ne trahira mes projets.
Par Tintcnlion la plus pure Je suis guidé ; sois-le par Tamitié.
Je le rendrai ça, je le jure, Bôs que tu seras marié!
EDMOND
Si tu le veux absolument...
DENNEVILLE.
Je veux plus Aicore ; j*attends de toi un bien autre service... Ne vas-tu pas ce soir au bal chez madame de Merteuil, la tante de ma femme ?
EDMOND
J'y suis invité.
DENNEVILLE.
Tu sais que, de cette année, je suis brouillé avec elle.
EDMOND
C'est ce qui m'étonne : une femme si aimable, et d'un si grand mérite 1
DENNEVILLE.
C'est vrai. Des principes sûrs, excellents, une très-bonne maison pour une jeune femme. Mais il fallait y aller deux fois par semaine, c*était gênant ; tandis que, me brouillant avec elle, je n'empêche pas ma femme de voir sa tante, sa seconde mère ; je suis trop juste pour cela. J'exige même qu'elle s'y rende exactement tous les lundis et vendredis, jours d'Opéra; et, au lieu de deux soirées d'ennui, j'y gagne deux soirées de liberté.
EDMOND
C'est assez bien calculé.
DENNEVILLE.
N'est-il pas vrai? Par exemple, je vais toujours le soir la chercher ; mais aujourd'hui, ce sera bien gênant, tu comprends ?
G0llài>lB8-VÀUBBVlLl.BS
ParfaitemeQl.
EDMOND
BEîfflBVILLE
Et si lu voulais lui s
rvir de chevalier
la
ramener
Permets donc.
. tud
sposes ainsi
de
no
1 j'avais
peut-
*tre des projets,
DE NNE VILLE. f
C'est un service (T ami, c'est Te moyen que ma femme ne su doute de rieo ; car cette pauvre Caroline, je serais désolé de lui causer la moindre peine, de troubler son repos I et si je savais que cette aventure dùl jamais venir à sa connaissance, j'aimerais mieux y reaoDcer,
EDMOND, TitnoFni.
V ponse»-tDÎ
DBNNXVILLG.
Oui, mon ami, ma femme avant tout ! (fogibat.) Ge serait dommage, cependant, parce que cette petite ZiUa e«t si piquame, si jolie... moins que ma femme, j'en conviens ; mais c'est ml caprice, une idée.
Comme la en is sauvent.
C'est la dermére, je te le jure; et puis cela a'empiche pas d'aimer sa femme : au contraire.
C'est un trésor qu'un mari peu fidèle; La femme y gagne cent pour <«dI :
De soins, d'égards, on redoubla pour elle;
Car, à la fois volage et repentant.
Ou lui revient plus lendre el plus galant.
On la chérit au fond de l'àme.
En raison des torts que l'on a;
LA BiaSItBS ANItJB 156
Et c'est peut-AIro pmr t«la Qu« j'adore laujours ma femme I Toi ^r^, Sh m eoRiprends pas ctiU.
BdhoxD.
Si, vraiment ; mais il me répugoo tfstre tOB Coilâpliee.
IVëNneVIlle.
En revanche, je le servirai, d»ns l'OBiasioli, alipi*és de
tés comtesses et de tëi dachâsâes, Mr ta es dtminiiirt dltUs
tes amours : lu ne tiens pas à t'amuser, il te faut trois
«eots ans de noblese», et voili tout.
BOhoHK.
Quelle idfiË ! Tu d'as (|Ue cela à me répétet, Aier encore devadt la femine...
BBtnVTHAE.
C'est que cela est vrai, c'est par grâce que tu descends jusqu'à la Chaussée d'Antin. Moi, je préférerais de la beauté, de la gentillesse ', toi, des titres et des armoiries. Je prends mes maîtresses dans \ei Choeurs de I'Op<!ra, et toi, dans l'AlnianacIt Royal; chaoun son goftt... Je ne te blâme pas, mais je blâme ta discrétion ; je ne le cache rien, je te dis tout; et toi, tu fais le myslérieun avec moi, Ion meitlenr ami, et ton banquier !
EDMONn.
Tu le trompes.
DENNE VILLE
Non pas, je m'y connais, et pendant longtemps je t'ai vu triste, malheureux, tu ne prenais plus plaisir à rien, tu refusais toutes nos partieâ, tu ne dépensais plus d'argent ; enfin, hioa ami, tu te dâfangeals.
EDHDNb.
C'est vrai, j'étais amoureux, et sans espoir.
IHtMNHVIUH.
Dans VAhnatMtlt Hifgal 9
EDMOND, hésitant.
Oui, oui) mon ami ; une femme charmante, jeune, aimable, vertueuse, d'autant plus difficile à vaincre, qu'elle n'était ni prude, ni dévote, ni coquette, mais sincèrement attachée à ses devoirs.
DENNE VILLE
C'est là le diable. Cependant cela va mieux ; car, depuis deux ou trois jours, je te vois une physionomie à succès.
EDMOND
Oui, les circonstances sont venues à mon aide. Je crois qu'on me voit d'un œil plus favorable, on commence à se plaire avec moi. Hier, enfin, hier soir, enhardi par un regard qui était presque tendre, j'ai hasardé une déclaration.
DBNNEVILLE.
De vive voix?
EDMOND
Non, non, je n'aurais pas osé; mais j'ai glissé un billet.
DENNEVILLE.
Qu'elle a accepté?
EDMOND
Oui, vraiment.
DENNEVILLE.
Bravo ! c'est très-bien, il faut continuer.
C'est ce que je veux faire.
DENNEVILLE.
A la bonne heure ! profite de tes avantages, (on entend «on-
aer è deux reprises dans Tappartement de Caroline.) C'cst dans la
chambre de ma femme. Autrefois, quand j*étais garçon, j'avais fait des études sur les sonnettes des dames; j'aurais distingué, à la seule audition, le sentiment qui animait les personnes : c'est une musique comme une autre.
LA SBGONDB ANNEE 157
AIR du vaudeville du Premier prix.
Presto, presto, quand une belle Veut sa toilette ou ses bijoux ; DolcBy dolcey quand elle appelle Pour que Ton porte un billet doux ; Forte, c'est lorsque la sagesse ^
Se fâche et ne peut pardonner.
PianOj c'est lorsque la tendresse Retient la main qui va sonner.
(On sonne une seconde foii plus fort et plus précipitamment.)
Tiens, dans ce moment, ma femme s'impatiente ; il faut que ce soit un événement de la plus haute importance.