SCENE PREMIERE
LÉON, M"" DE LDCEVAL.
LÉON, suirant madame de Lnceral, qui marcIie précipitamment.
Gomment, madame, il y a an jeune homme ici, dans le château?
M™e DE LUGEVAL.
Oui, monsieur...
LÉON
Et il est arrivé ce matin avec son gouverneur?
M*°* DE LUCEVAL
Précisément...
LÉON
Et comment est-il î... que dit-il? quels sont ses intentions, ses projets? qui Tamène ici?... De grâce, répondez, répondez-moi donc...
M"® DE LCCEVAL.
Eh mais ! j'attends que vous le permettiez. A laquelle de vos questions voulez-vous que je réponde d'abord?
LÉON
Mais à la plus importante... celle qui regarde Sophie... vous disiez tout à l'heure, je crois... que vous vous doutiez qu'il venait l'épouser...
M"*^ DE LUCEVAL
Je m'en doute jusqu'à un certain point, vu que mon oncle, M. de Menneville, m'a dit positivement que c'était le mari qu'il réservait à sa fille...
LÉON
AIR des VUitandines.
Grand Dieu ! quel contre-temps fatal !
C'en est fait, on me sacrifie!
N'importe, malgré mon rival, Je serai l'époux de Sophie.
M™« DE LUCEVAL
Cédez, croyez-en mes avis, Car chez nous un usage austère Jusqu'à présent n'a pas permis De prendre à la fois deux maris.
Du moins par-devant notaire.
LÉON
Et VOUS croyez que je le souffrirai... moi qui l'aime... mo qui l'adore I... Ëi^fin, depuis trois mois que cette blessure me retient au château et que je guéris le plus lentement passible... vous savez ce que j'ai fait pour plaire à Sophie, pour mériter sa main...
M"*® DE LUCEVAL
Oui... je sais que vous avez une très-mauvaise tête... beaucoup d'amour et pas le sens commun ; voilà votre beau côté. Aussi ces qualités-là n'ont pas manqué de produire leur effet sur le cœur de ma cousine... mais vous avez vingt-
cinq-ans, vous êtes capitaine, et vous n'avez rien qu'un oncle très- riche qui ne meurt pas... voilà le mauvais côté... et je trouve, tout naturel qu'en attendant la succession, M. de Menneville s'occupe à chercher pour sa fille quelque jeune homme aimable et disponible... et notre futur a toutes ces qualités... il est jeune, bien fait... en outre, monsieur, une figure très-extraordinaire...
LÉON
Allons, vous allez m'en faire l'éloge... Il semble que vous preniez plaisir à me désespérer.
M"e DE LUGEYAL.
Ah ! si vous pouviez m'écouter, je vous en dirais bien davantage... mais pour cela... il faudrait être calme, ne pas m'interrompre...
LÉON, à part.
Morbleu!...
M"*« DE LUCEVAL
Et surtout ne pas s'impatienter...
LÉON
Eh bien! madame, voyons... voilà une heure que je me contiens...
M™® DE LUCEVAL
C'est bien. M. de Boissec, son père, était un des plus beaux hommes de Paris... il croyait que sa taille, sa figure devaient le mener atout... Elles ne le menèrent qu'à être un fat... et la' fatuité le perdit... il se fit des ennemis non-seulement parmi les hommes, ce qui est un demi-mal, mais encore parmi les femmes... et dès ce moment rien ne lui réussit...
AIR : Un homme pour faire un tableau. (Len Hasards delà guerre.)
Sans cesse devant un miroir, D'autres soins ne roccupaient guère, II oubliait, dans son boudoir,
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Et ses plaisirs et ses affaires; Il perdit, dans le même mois, Son bien, sa maîtresse et sa place.
Pour être resté chaque fois Une heure de trop à sa glace.
De désespoir il se maria, fit un mauvais ménage... et viot se réfugier dans son château, à quelques lieues d'ici... Il venait d'avoir un fils...
LÉON
Ah ! nous y voilà enfin.
M"® DE LUCEVAL
Le jeune Narcisse de Boissec... votre rival... qui, dès son enfance, annonçait devoir être beau comme le jour... c'est ce que m'a dit mon oncle... qui Ta vu à cette époque... Mais son père, convaincu alors que chez un homme une jolie figure était plutôt un mal qu'un bien... craignant pour son fils les effets de celte fatuité qui lui avait été si fatale... conçut le projet le plus raisonnable et le plus héroïque qu'on puisse imaginer... il fit enlever toutes les glaces de son château... ce qui acheva de le brouiller avec sa femme... en outre il ' mit auprès de son fils un gouverneur chargé de surveiller toutes ses actions... et qui s'en acquitta si bien que M. Narcisse est arrivé à l'âge de dix-huit ans sans avoir la moindre connaissance de ses traits...
LÉON
Mais c'est une chose impossible... quand il ne se serait vu que dans la première rivière...
M™« DE LUCEVAL
D'abord, monsieur, 'leur château est situé sur'une montagne.
LÉON
A la bonne heure... mais il est mille choses qui auraient pu lui donner au moins une idée confuse de sa figure.
M"*« DE LUGE VAL
El ce gouverneur, monsieur, qui ne le quittait pas, qui n'avait rien à faire qu'à surveiller son élève... qui était payé pour éloigner de ses yeux les moindres objets qui auraient pu réfléchir son image!... qui épiait sans cesse les pas, les gestes, les regards du jeune Narcisse... croyez-vous qu'il n'a pas bien gagné son argent?... Enfin, je vous le répète, grâce aux précautions que l'on a prises, cet intéressant jeune homme n'a pas encore la moindre idée de sa physionomie...
LÉON
La belle avance!... et mérite-t-elle au moins tout le ma qu'on s'est donné pour elle?...
M"»* DE LUCEVAL
C'est selon!... d'abord c'est une figure qui n*esl pas commune... qui môme est très-originale... moi... je la trouve fort bien..
AIR du vaudeville de Les Maris <mt tort.
Il a la taille la plus leste^ . La jambe fine et le corps droit, Il est d'un embonpoint modeste.
Et rien n'égale son sang-froid.
Mais en traits heureux il abonde.
Je ris sitôt que je le voî.
Et je gage que tout le monde Penserait ici comme moi.
Enfin, tout ce que je puis vous dire... c'est que ma cousine... a la plus grande envie de le voir... Tenez, la voilà qui, j'en suis sûre, vient m'en demander des nouvelles!...