‹ Œuvres complètes de Eugène ScribeChapitre 162 sur 186 · SCÈNE VIL · texte numérisé non relu

SCÈNE VIL

NARCISSE, seul.

Les voilà partis; tant mieux, je préfère être seul... (sam déplier le feuiUet.) Me voilà donc... je suis donc là- dedans, et je vais enfin me voir... Je n'ose... Ce n'est pas que je craigne de me trouver changé... Mais si ça n'allait pas répondre à l'idée que je me fais maintenant ! Allons, du courage. Il me prend un battement de cœur... Grands dieux!... qu'ai-je vu?... Comment, c'est moiî... comment, me voilà!... Eh ! mais, si je ne me trompe, (Tirant le portrait de sa poche.) ce sont les mêmes traits, la même physionomie... (Regardant le

portrait.) Moi... (Regardant le papier.) Moi... (Se touchant le visage.)

Encore... moi... toujours moi!... Comment! cette image chérie, cette image adorée, c'était la mienne!... c'est mon gouverneur qui m'aura laissé tomber de sa poche... Et moi, qui me croyais un monstre ! c'était pour moi que mon cœur innocent brûlait en secret d'une flamme coupable... mon père! que vous aviez bien raison... de cacher une physionomie aussi redoutable. Je le vois maintenani, on craignait les ravages, et ma détention n'était autre chose qu'une mesure de sûreté publique. fatale beauté! pourquoi t'ai-je connue?... Mais pouvais-je m'attendre que ma figure me ferait tourner la tête ? Je vous demande si, physiquement

parlant, cela devait arriver I Et cependant, quelle passion

illégitime fut jamais plus excusable ! (Tenant le portrait d'une main et se caressant lafîgore de Vautre.) Quels traits charmants!...

quels yeux... quel coloris!... et tout cela est bien moi. Oui, je voudrais en vain me le dissimuler 1 oui, je t'aime, je fadore ; j'aurais peut-être mieux fait de renfermer en moimême ce secret plein d'horreur. Mais mon trouble, mon émotion, ma pïlleur pourraient-elles ne pas me trahir à mes propres yeux ? ardeur qui me consume ! ô sang brûlant qui circule en mes veines !

AIR : Je raime ! je raime ! (£« BilUt de loterie.)

Je m'aime ! je m'aime ! ( .„. .

Je m'adore moi-même i Plus qu'on ne peut jamais aimer, Plus que je ne puis Texprimer.

Qu'ai-je dit?... on vient... cachons ma faiblesse dans mon cœur, et ce portrait dans ma poche!...

Page 1