DANS LES AFFAIRES D'ESPAGNE
Une révolution n'est autre chose que la destruction du pouvoir : tandis qu'il subsiste, on sait où est l'État et où sont les lois ; mais, le pouvoir détruit, tout est détruit. Il n'existe donc pas d'autre moyen de finir une révolution que de relever le pouvoir qu'elle avait abattu ; et , jusqu'à ce qu'il soit rétabli complètement, la société , partagée entre Fautorité légitime qui cherche à s'affermir et la révolution qui s'efforce de la renverser, est en proie à une guerre intestine et permanente.
C'est dans cet état de trouble et de désordre , cet tat de demi-révolution vanté par de demi* révolu-
tionnaires comme la perfection de l'ordre social, qu'on a essayé de placer l'Espagne en conseillant au roi de reconnaître aux factieux le droit de l'attaquer dans de certaines limites , et aux factieux de rendre au roi le pouvoir de se défendre dans les mêmes limites. Voulez-vous assurer la paix , leur a-t-on dit, érigez la discorde en loi fondamentale. Mais, au milieu de leurs intrigues, une haute autorité est venue apprendre à ces officieux conseillers qu'il n'y aura de tranquillité pour FEspagne que lorsque Ferdinand VII sera libre de donner à ses sujets les institutions qu'ils ne peuvent
CONDUITE AMBlGrE DU MINISTERE FRANÇAIS.
tenir què de lui (1) ; parolrs Traîmenl royales el JigDesd'undeacmdanliluinoiiarquequi trouva dans sua dme ce mol si proFood : L'Étal c'est moi ; non, sans doute, que l'Élal lui ap|iarlliit comme unlrouprau appartient à son maître, mais parce i]ue l'État n'existe que par le souverain, el ne jwut être rérilabletncnl représenté que par lui (2).
Que ia royauté est grande dans sa force ! elle est la vie et le salut des peuples. A peine Louis XVIll a-t-il prononcé les paroles que nous Tenons de rappeler, toute l'Espagne se réveille, l'espérance renaît ilans les coeurs, tous les bras s'arment pour délivrer le roi captif; les factieux Toient flotter aux portes de Madrid l'étendard de la fidélité : ils lreml)lciit au pied du trùne qu'ils ont profané ; quelque chose leur dit qu'ils sont vaincus.
Portez ensuite vos re[;ards sur ia France^ voyez l'enthousiasme des soldats , la confiance de leurs cheh, la joie du peuple, la terreur des ennemis de la ro)'aulé , et comprenez ce que c'est que le pouvoir \
Oo ne doit pas croire cependant que les hommes il'ititri^ie aient perdu l'espérance et moins encore k désir de transiger avec les communer.os , cl de Irsosporter en Espagne des inslitutlons étrangères à SCS idées , à ses mœurs , à ses habitudes. Ils seconderont de toutes leurs forcesia politique de l'AngleleriT, occupée d'alfermir la domination disses armes et de son commerce par la domination de ses lois, et qui. ne craignant rien tant que l'union des nations coDtiaenlales , cberche à les diviser |>ar la nature m^me de leurs gouvernements, et à se créer ainsi lur le Midi de l'Europe un nouveau genre de suprématie. El certes , quand on la volt ménager avec un soin li persévérant et la révolution d'Espagne, cl la révolution de Portugal , et toutes les révolutions qui éclatent cbei les autres peuples ; refuser conslammeDl d'intervenirpourles étouffer, y applaudir an contraire, les encourager par ses vœux olticielleinnit exprimes , el mettre autant d'ardeur à propager ses institutions qu'à répandre les produits de M* fabriques : il est clair qu'un puissant intérêt PaniiDe. et l'on a peine à concevoir que des gouver- 'ncments sages, nous ne disons pas favorisent, mais coDtemplenl sans inquiétude le dévelop|>emenl d'un systèmesi menaçant i>our la sécurité et la prospérité de l'Europe.
Après ce qui s'est passé dans la Péninsule , négotàer arec les corlés ce serait négocier avec l'anar- (Ue, l'impiété, l'atbéisme; ce serait sanctionner la réroltc , légitimer les proscriptions , et presque le régicide.
Qu'on ; prenne garde , c'est de l'existence de la
société qu'il s'agit. Il n'y aura plus de civilisation, plus de monarcbie, du moment où il sera établi que la rétkeltion a aussi des droits , que la force crée la souveraineté, el qu'elle peut, aidée du crime, changer uncomité de conspirateurs en un véritable gouremcraenl.
Qu'est-ceque les cortès aux yeux de nos ministres? Les regardent-ils comme une réunion desimpies individus sans autorité ? 11 est absurde de traiter avec lies individus, (^ue peuvent-îls décider? que peuventils promettre? que peuvent-ils garantir?
Les cortès sont-elles un pouvoir public et légal? est-ce ainsi que les ministres les considèrent? Ils reconnaissent donc que lu révolte peut être le Fondement d'un pouvoir légal, el, de plus, ils reconnaissent k la fois deux pouvoirs opposés, celui du roi el celui des ennemis de la royauté.
Diront-ils que Ferdinand a légitimé, par son libre assentiment, le pouvoir des cortès? Ce serait dire que la France fait aux cortès une guerre injuste, jiuisque le motif avoué de la guerre est de délivrer Ferdinand de la tyrannie des cortès.
Les ministres ne peuvent donc négocier avec celle assemblée de factieux sans se mettre en contradiction avec eux-mêmes , et sans consacrer des principes destructifs de la société.
Surquoi, d'ailleurs, porterait une transaction avec les rebelles ? Voudrail-on prudemment obtenir leur aveu , ou s'aider de leur zèle pour reconstituer la monarchie qu'ils ont renversée? Étendrait-on jusqu'en Espagne la politique des concessions? Seraitil décidé que là aussi les révolutionnaires peuvent avoir autre chose à demander que leur pardon? ou t'Utin entrerait-il dans les vues de quelques hommes de se servir d'eux pour diriger en un certain sens la nslauration de ta Péninsule? Nous ne saurions le croire : il est trop visible qu'un pareil projet échouerail infailliblement.
On le sait aujourd'hui mieux que jamais, nil'Ëspiigne ni son roi n'ont besoin de conseils étrangers. Entouré de ses sujets fidèles, qui se sont si héroïquement dévoués pour le IrAne, Ferdinand fera, n'en doutez nullement , tout ce qu'attendent de lui les vrais Espagnols ; et, pour assurer le bonheur de son peuple, inséparable de la dignité de sa couronne, rien ne l'obUgcra de chercher audehora des modèles ni des leçons.
( I83S) L'histoire racontera tout ce qu'on a Fait pour soutenir par l'intrigue la révolution espagnole vaincue par les armes. Ce qu'elles avaient décidé , en , apparence immuablement , a été remis en question
avec trop de succès dans le cabinet de quelques ministres ; et le sort de l'Espagne , au moment où nous écrivons , est encore incertain. Puisse cette
DE L'OPPOSITION
belle nation , inTariabie dans sa foi , inlleidUe dans sa résistance, triompher du fonestegénîeqni pousse FEurope rers de nourelles calamités !
DE L^OPPOSITION-
La société humaine, composée d'êtres imparfaits, est nécessairement soumise à des forces contraires : ici-bas, le bien et le mal se combattent perpétuellement ; et l'opposition , dès-lors toujours inéritable, est souvent un devoir.
Qu'est-ce que la religion ? une grande et permanente opposition contre toutes les erreurs et tous les désordres : et le gouvernement aussi est ou doit être une grande et permanente opposition contre les doctrines et les passions qui troublent la société ; il la défend contre l'opposition de tout ce qui se révolte contre ses lois.
Il y a donc deux oppositions, l'une du bien , l'autre du mal : et, selon que cellcH^i ou celle-là prévaut , rÉtat est tranquille ou agité ; les peuples sont heureux , ou parcourent ce long cercle de calamités et de crimes qu'on appelle révolution.
En 1789, une opposition violente et préparée de loin s'éleva contre la religion et la royauté : elle prévalut, le trône s'écroula ; il entraîna dans sa chute les institutions, les lois, la société entière.
La Vendée avait opposé , avec plus de gloire que de succès , son héroïsme aux fureurs de la Convention ; il se forma dans la Convention même une opposition contre les dictateurs du meurtre. Peu s'en fallut plus tard qu'une opposition monarchique , dont la force principale résidait dans les journaux , ne renversât le Directoire. Les chefe manquèrent de résolution , ils se laissèrent prévenir. Comme il arrive souvent , tout fut perdu faute d'une tête et d'un bras.
Un homme décidé fit ce que n'avaient pu faire des milliers d'hommes sans volonté. Bonaparte monta d'un pied ferme sur les débris amoncelés par la révolution. Il dit : La France est à moi ; et on le crut, parce qu'on croit toujours la force qui ne doute pas d'elle-même.
Il voulut ôter aux partis l'espérance de le ren-
verser, et U y parvint. Il y eut des conspînlîoii contre sa personne, et, jusqu'à l'époque de sa désastres , aucune contre son pouvoir. Sooa le despotisme impérial, l'opposition se retira au fond des âmes : elle éclata enfin en 1814, lorsque, après une suite d'événements au-dessus de toute prév<^yanee, l'Europe eut brisé nos fors et les siens.
Le retour des Bourbons fût célébré par la joie des peuples; ce fot comme la fête de la civilisation. Us nous ramenaient l'ordre; et Tordre , on le tentait alors , est la véritable gloire des nations.
Trop de confiance et trop d'oubli détruisirait en peu de moments cette félicité qui s'était montrée dans l'avenir aux yeux des Français. Le pouvoir ne se relâche jamais sans danger ; qu'est-ce donc quand il semble s'abandonner lui-même ! Une opposition nouvelle commença contre les Bourbons , ses progrès furent rapides ; elle ne trouva nulle part d'obstacles réels , parce qu'elle ne rencontra nulle part la puissance. Tout sommeillait autour du trônie; personne n'agit. On sait le reste. Bonaparte revient, traverse la France , apparaît aux Tuileries comme l'ombre du passé , et va terminer à Waterloo ses destinées étonnantes.
Tout ce qu'il y avait de caché |dans les cœurs s'était manifesté pendant les cent jours. La tâche du pouvoir devenait alors facile ; il connaissait ses amis et ses ennemis : s'entourer des uns pour contenir les autres, substituer les maximes et les institutions monarchiques aux institutions et aux maximes de la révolution , c'était le seul parti qui parût, nous ne disons pas sage , mais possible. Le ministère embrassa un parti différent ; au lieu de s'aj^uyer sur la France fidèle , il imagina , dans un pays où il n'existait que deux intérêts et deux opinions , de ne s*attacher à aucune et de les combattre toutes deux. Il se plaça entre l'opposition des adversaires du trône et l'opposition de ses défenseurs, entre la
DE L'OPPOSITION
rtmIatioB et la ramurdiiK. se privant ainsi de loulc fortx véritable , et ne se soutenant que par la ruse , le mensonge et la corruption.
L'histoire ne fournit aucun autre eiierople d'un pareil excès d'are u g le ment j on ne conduit pas un peuple en s'isolant de lui, et il n'est point de goulernemenl qui put subsister dans celte position inilt'cise. Le gouvernement n'est pas un modérateur rnlre l'anarcbic et la société; il est établi pour [irocurer le triomphe décisIF du bien , et non pour proléger la lulle entre le bien et le mal.
On n'a point oublié les efforts généreux des royalistes pour arrêter ce système Funeste. Le Consereateur éclaira l'Europe sur ses conséquences ; et peu de personnes auraient pu prévoir à celteépoque que, parmi les hommes qui l'allaquaient avec tant de courage et de talent, il s'en trouverait qui, parvenus à la tMe des affaires, sembleraient avoir pris l'en gage m eut de le perpétuer. C'est pourtant ce que nous avons vu ; car on ne saurait se dissimuler que le tY*\èmc du ministère actuel n'est que la conlinuattOD, le développement du système que les royalislM ont combattu pendant sept ans.
Nous n'eiaminerons point les causes qui ont entraîné si loin de leurs principes des hommes qui avaient mérite l'estime des Français attachés au Irdne cl à la religion. Nous ne voulons ici qu'établir un fait, le changement survenu, non sans doute ■Uns leurs sentiments , mais dans leurs maximes publî<]ues, depuis qu'ils sont arrivés au pouvoir. Onl-ib fait ce qu'ils ont tani répété qu'il Fallait faire? leur conduite présente esl-elie conforme â leurs ■nciens discours ? Personne ne répondra atfirmalivemcnl à ces questions, et eux-mêmes ils ne l'oseraient pas.
Hais, si leur système politique est fondamcnlalement le même système que les royalistes ont Kttaijué si longtemps , dont ils ont prédit les suites ilésastreuses . comment s'étonnerait-on que des ru} altstes , invariables dans leurs jugements et dans Ir-ur* opiatons, redisent aujourd'hui ce qu'ils ont toujours dit. combattent ce qu'ils ont toujours combattu, conservent une persuasion qui était naguère celle de tous les amis Je l'ordre et de la monarr-hre, celle des minisireseux-mêmes, et conlinucnl l'npposilioii commencée par ceux-ci? Est-ce des ^t'Himcs ou des choses qu'd s'agit? N'avions-nous \»mt but que de [lorter tel ou tel homme au minisl'fr , ou voulions-nous sauver la royauté des périls [iii l'environnent? Ne nous est-il plus permis de l^tiKr maintenant ce que nous pensions, ce que luui le monde pensait sous le ministère précédent 7 '^ peui-on ré)>éter les paroles des ministres , sou- 'tiiir les principes qu'ils ont soutenus , les presser •l'cDinr <lans la voie qu'ils ont déclarée ttre la seule
voie de salut, sans couHr le risque d'être représcnlé comme leur ennemi personnel ?
Esl-on l'ennemi personnel d'un homme en place parce qu'on lui dit : Vous vous égares; , vous compromettez ['existence de l'État , vous lui préparez un avenir terrible ; et , à cet égard . nous en appelons â votre autorité même : c'est elle que nous vous opposons ; ne nous croyez point , ne nous écoutez point, si nos avis vous sont importuns, mais au moins ne nous refusez pas de vous écouter, de vous croire vous-même : nous n'avons contre vous aucun sentiment d'amertume; vous nous trouverez toujours prêts à vous défentlre , à vous applaudir , toutes les fois que nous aussi nous vous retrouverons semblable à vous-même , semblable â ce que vous étiez, lorsque , proclamant les maximes immuables sur lesquelles repose l'ordre social , nous signalions de concert les vices du système qui est malheureusement devenu le vôtre ?
Point de milieu : ou vous avez eu tort de tenir le langage que nous tenons aujourd'hui , ou vous avez tort de nous le reprocher. La vérité ne change point : qui a changé de nous ou de vous?
Et quelle autre pensée que celle du devoir pourrait, dans ces temps difficiles, déterminer des chrcliens A remplir la fonction pénible d'avertir le pouvoir de ses erreurs , et de dissiper les illusions [langereuses dont il se fintte 7 Ce n'est pas là , que nous sachions , le chemin de la faveur. On peut s'attacher à un parti dans des vues d'inlérêl ; mats la religion et la royauté sont-elles des partis? La vérité est-elle un parti? et que promet-elle à ses défenseurs? Tandis que les méchants l'attaquent sans relâche; elles bons, fatigués de combattre, n'aspirent qu'au repos, et s'irritent contre tout ce qui trouble leur fausse sécurité : ils se familiarisent peu à peu avec le mal , ils tScbent de se persuader qu'il est inévitable, et, désespérant de sauver l'ordre, ils cherchent â se faire une demeure commode et tranquille dans ses ruines.
Pendant le^ discordes qui préparèrent les derniers deslinsdela république, on vit des Komains, effrayés des devoirs qui leur étaient imposés, abandonner l'empire aux factieux , et, retirés au fond de leurs palais , s'environner de l'oubli comme d'un rempart contreravenir. Mais l'avenir esttelqu'on se le fait, fo soldat , un simple esclave , en leur apporlant l'ordre de mourir, apprenait a ces lâches Romains que Marius ou Sylia , Antoine ou Octave , avait triomphé.
Qu'on ne s'y trompe pas : la question qui agite la société n'est pas de savoir quel est l'homme qui occu|iera telle on telle place, mais qui l'emportera de l'athéisme ou de la religion, de l'anarchie ou de la royauté. Dans celte guerre décisive , le pouvoir jusqu'à ce jour semble être resté neutre; el c'est