Œuvres complètes de Fléchier
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Ma três-gh&re sœub,
Si je n'étois assuré de votre vertu et de la sainte constance de votre esprit, j'apprëhenderois de vous renouveler une af&ictioa qui ne vous peut être que très-sensible, en vous consolant après la mort de notre très-honorée mère -, mais je sais que vous avez un cœur tout religieux, et que vous savez adorer la conduite et les jugemens de Dieu dans les occasions les plus funestes. Ce n'est pas que je condamne ces douleurs modérées, qui sont des effets d'une piété naturelle , et non pas des défauts de résignation -, il faut donner quelque chose à nos affections *, et la grâce de la vocation , qui nous fait vivre selon l'esprit de Dieu , ne nous ôte pas les sentimens raisonnables du sang et de la nature ; nous devons néanmoins plutôt considérer les ordres du ciel que la violence de nos mouvemens^ et, quoique notre perte soit très-fâcheuse, nous devons être fort modérés à la ressentir. Il faut
que les prières soient les plus fidèles interprètes de nos cœurs devant Dieu 5 et notre tristesse sejoit indiscrète et mal réglée , si elle ne commençoit par ce devoir de reconnoissance. Pour moi, je vous avoue que je fus extrêmement surpris , lorsqu'on me donna des nouvelles si désavantageuses à notre maison ; une mort si inespérée ne me permit pas de faire réflexion sur mon état, et je suivis peut-être un peu trop la force des inclinations naturelles ; mai& je crois que je ne suis coupable que par surprise -, et, après m'étre consolé avec Jésus-Christ, je suis de ce sentiment, qu'il falloit baiser la main qui nous afflige , et que Dieu ne sauroit être que très-doux dans ses plus rudes châtimens, et dans la plus sensible dispensa tion de ses amertumes. En eflèt, je m'imagine qu'il a voulu récompenser la vertu de notre très-honorée mère , et donner un petit exercice à la nôtre. Il faudroit ne l'avoir pas connue pour douter de son salut ^ tous ce» beaux actes de patience qu'elle a pratiqués me donnent quelque sorte d'assurance qu'elle nous servira dans le ciel, et pour notre avancement spirituel, et pour la prospérité de toute sa famille ; et nous avons tous lessujets du monde de croire qu'elle a été choisie pour le ciel, puisque sa vie ne fut qu'une préparation continuelle à bien mourir ; si bien que nous pouvons dire que nous avons encore notre mère, mais qu'elle ne doit plus rien à la nature ; et qu'elle est vivante d'une façon plus parfaite et plus assurée quenousqui sommes encore dans les dangers et dans les attaques contiouellas de nos passions 5 et certes, peut-être que Dieu
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nous veut priver des personnes si chères pour nous avertir de suivre ses lumières avec plus d*amour et de fidélité ^ c'est peut-être une punition de nos fautes^ ou une incitation à une plus haute perfection. Le Seigneur sait si bien nous attirer à lui par des petites croix, des afflictions inespérées , des accidens subits et des mortifications quelquefois sanglantes! Il dégage de la façon les attachemens du monde ; et , si nous prenons garde aux intentions adorables de notre bon Dieu , nous trouverons qu'il nous appelle à soi -, et ces occasions si fatales à nos désirs sont des voix fortes dont il se sert pour nous exciter à son service , et des instructions qui ne peuvent que nous toucher, puisqu'elles viennent de si près. Vous m'excuserez, ma très-chère sœur , si je vous parle des choses que vous pourriez m'enseigner depuis long-temps 5 vous avez trop de charité pour n'agréer pas la liberté que je prends. Je voudrois avoir plus de commodité de vous témoigner mes respects 5 les maladies que j'ai eues m'en ont un peu excusé jusqu'ici. Je serai dorénavant plus exact à vous écrire , comme étant , ma très-chère sœur, votre très -humble et très -obéissant serviteur et frère, etc.
A Draguigtian , ce i4 août i65S.
DB PIBTB sua LES MALADIES, A LA MEME.
Je reçus dernièrement votre lettre , ma très-chère sœur, et en même temps un sensible déplaisir du mau-
vais ëtat de votre santë et des incommoditës que von» apporte, sans doute, une fièvre violente. Je juge de vos douleurs par les miennes propres , et je ne saupois que vous plaindre beaucoup , puisque j'ai de la peine à ne me plaindre pas osoi-méme. Il y a deux mois que je suis ou malade ou languissant; et, après avoir souffert toutes sortes de petites fièvres, je suis enfin tombé dans la fièvre quarte , qui me donne un peu d'exercice , mais qui n est pas si rude ni si difficile que lé vôtre. Dieu , qui est un bon juge de la vertu, vous a donne plus de peine , parce qu'il a connu que vous auriez plus de patience ; c'est l'ordre qui le tient dans la dispensation de ses croix. Il sonde nos forces avant que de nous charger et distribuer le fiel de son calice à ceux qui le peuvent soufirir comme vous. Les maladies, disoit un grand saint, sont des leçons que Dieu nous fait pour nous détacher de la terre; car, en voyant la foiblesse de notre nature et l'inconstance de notre vie , nous sommes appelés intérieurement à une vie toute céleste, et nous tâchons d'avoir notre conversation dans le ciel. Saint Paul n'étoit jamais plus puissant que lorsqu'il étoit infirme *, et sainte Thérèse ne recevoit jamais plus de consolations spirituelles que lorsqu'elle étoit accablée de maux. Souffrons, ma chère sœur, en ce monde, le ciel vaut bien un peu de peine , et la couronne que votre époux vous prépare a quelques épines ici bas*^ mais dans le ciel , elle n'aura que des roses. Ce sont des témoignages d'amour que Dieu nous donne, il veut vous épurer comme l'or dans le feu de la tribulation *, re^
mettea^vous entre ses mains, c'est un bon économe de souffrances; il n'en donne jamais plus qu'il faut* Si mes prières pouvoient quelque chose , vous recevriez beaucoup de soulagement. J'en attends des vôtres qui sont plus efficaces. Je suis , etc^
A Narbonn*^ ce 8 novembre i6fi9c