LETTRE CCXX
DB CIVILITB BT SB PIBTB , KM. LB PBLlBTIBBy SVB LB RB090VBBIBSIIV DB SA SARTi.
J'appris, monsieur, votre guérison plus tôt que votre maladie, et je priai le Seigneur qui vous conservoit que ce fût pour votre sanctification autant que pour la consolation de ceux qui vous honorent comme je fais. Votre retraite du monde vous, en a sans doute non -seulement séparé, mais encore détaché. Vous goûtez depuis plusieurs années les douceurs d'une solitude chrétienne , Dieu vous ayant fait la grâce de vous tirer des horreurs d'un siècle qui devoit Are aussi malhévïreux et aussi corrompu que celui-ci.
L*âge atançant toujours , et la pieté croissant avec rage ati milieu de votre repo3 ^ vous vous préparez à bien mourir. Les maladies même dont vous êtes quel^ quefois affigé, et que vous supportez avec tant de résignation , sont comme des essais d'une mort qui ne peut guère être éloignée. Rien ne peut vous faire regretter ce que vous avez quitté. L'état où vous voyez les aflbires présentes ne donne envie à personne d'y avoir part -, et la seule tentation que vous pouvez avoir dans votre désert ^ c'est d'être trop sensible aux malheurs de la république. Mais tant que nots vivons nous sommes citoyens de la Jérusalem terrestre. Nous devons être touchés de tout ce qui blesse la gloire du roi ) à qui nous sommes, si redevables , ou la douceur et la tranquillité d^un État que nous avons vu si florissant. C'est une triiàtesse qui est selon Dieu , pourvu que la piété civile ne trouble pas la chrétienne, et qu'elle retienne dans le cœur la résignation et la confiance.
M. le duc de Roquelaure et M. de Basville ont passé ici au retour de leur expédition du Vivarais. Ih ont étouffé dans sa naissance une rébellion qui ailoit devenir très-dangereuse. La disette du blé donne de grandes inquiétudes aux peuples, et celle de l'argent donne* de grands embarras aux riches.
Je preiKis la liberté de vous envoyer encore un mandement fait depuis peu , à l'occasion des prières pour la prospérité des armes du roi après la rupture de la paix. Je vous prie de croire que je pense souvent aux promenades et aux conversations de Ville*-
neuve, et que j'ai eu quelquefois d'assez fortes tenlations de yous.y aller renouveler le respectueux attachement avec lequel je suis , monsieur, votre, etc.
A Niâmes, ce i«' août 1709.
LETTRE CCXXL
A X. POKTAIrBS, POUR LB DIMOADMl Dl 8B PAIIV PRETRE.
Votre lettre, quoique longue, monsieur, ne m'a pourtant pas ennuyé. J'ai lu tontes vos aventures, et j'y ai fait toutes les réflexions que vous pouvez souhaiter. 11 me semble que tout se réduit à savmr si , vos ]>s^rens vous pyant voué à l'Église et au sacerdoce^ et vous de temps en temps vous y croyant appelé, vous devez prendre ce parti et vous y disposer, quoique dans un âge déjà avancjé, par des études convenables. Si vous me demandez mou avis, je vous dirai que vous n'y êtes pas obligé , et que même il ne vous convient pas à présent de vous faire prêtre. Le vceu de vos parens ne vous engagea rien. 11 faut que les vœux soient volontaires, et personnels. La vocation doit venir de Dieu, non pas des hommes. D'ailijeurs, ces parens mêmes qui vous avoient destiné pour l'Église ne s'en souvinrent plus, et ne vous donnèrent pas une éducation conforme à cet état ; ainsi vous ne devez avoir sur cela aucun scrupule. Outre cela, yous êtes dans un âge où il vouss seroit difficile d'acquérir les capacités nëces^ saires. Votre évéque a été d'avis que vous demeu-
rassiez daiis vos petits emplois, où vous pouvez yoiis sanctifier en vous appliquant à Finstruction d'une petite jeunesse que vous porterez à la pieté, et gagnant ainsi votre vie selon Tordre où la Providence vous a mis , car, pour des pensions ou des gratifications de la cour, le temps ne permet ni d'en espérer, ni d'en demander. Si j'avois qiielque occasion de vous servir et de vous employer utilement dans mon diocèse , je le ferois avec plaisir , vous assurant que je suiii véritablement, monsieur, tout à vous, etc. Je me charge de faire dire les trois messes à Saint- Gervasi.
A Plîsmes, ce'i3 août 1709.
LETTRE CCXXII.
BS NODVBI.LB8, L M. L^BBB MBflAHD.
Le ciel n'est pas encore bien pour nous, monsieur. La dernière affaire auroit pu être heureuse si le général n'eût été blessé, et si le nombre n'eût enfin prévalu sur la valeur. On peut dire que nous n'avons pas perdu la bataille, mais que nous ne l'avons pas gagnée. Les ennemis ont plus souffert que nous. Nous avons pris de leurs drapeaux ; ils ont été chargés plusieurs fois-, mais enfin ils sont demeurés maîtres du champ de bataille , et nous nous sommes retirés sous nos places comme vaincus après d'assez graiides pertes. Je suis fort touché de la blessure de M. le maréchal de Yillars/soit par le besoin qu'on;
a de lui, soit par ramilië* qu'il a pcmr moi. Je vous prie de me faire savoir les nouvelles qne voa$ apprendress: de sal)Iessure, et de me croire autant qœ je le sois^ monsieur, votre, etc.
A Nismes , ce ào teptewbre i.709>
LETTRE CCXXIII.
COMPLIMENT A M. DB BA8VILLB SUR LA MOBI DB M. DB LAMOIGMON , SOK FEBRB.
J'ai appris, nionsieur, la mort die monsiear voire frère 5 j'en suis touché pour lui et pour vous. Vous avez toujours vécu dans une si parfaite umon de cœur et d'esprit , vous faisant dans les temps heureux un bonheur commun i dans Us isemps difficiles , vous servant de consolation Tun à l'autre, toujours également frères. Qu'il est aisé de juger de votre douleur! On me mande qu'on ne peut pas être plus regretté qu'il l'est. Je u'en ai pas douté 5 il ne peut presque Bicwrir personi^* de votre ucna que ce ne soit nm perte publique ^Mï de iamoignon surtdut,. qui s'étoît acquis depuis long-temps l'estime et l'amitié de b cour et de la ville , par cette droiture et cette bonté qui le faisoient l'arbitre de tous les différends ,. et le reftdoient agréable et utile i^ tout le monde.. Ces séparations,, monsieur,^ sont bien sensU^s; mais à quoi ne doit-on pas être, accoutumé dans la vie ? Je voodcois bien pouvoir vo^iis êlre de quelque usage, dans votre alHiciion, mais vous n'avez besoin, que die vousmême , et votre sagesse vous en inspirera plus q«we je
DE FLÉCHIER. ^gi
ne sauEois vous en 4ire. Il me suffit de vous assurer que je prends part à. votre douleur, que je sen» la mienne , et que je suis , etc.
Septembre i^og»
LETTRE CCXXIV.
eONSOLATIOH A H. LB PILLBTIEl^ WK LE» IffVIEHlTBl »B Là VIBaiiBSSB.
La visite, monsieur, que je viens de faire à H. le duc d'Uzès, arrivé depuis peu dans cette province ,^ m'a empêché de répondre à votre lettre. Je vois que vous ave» quitté votre solitude de Villeneuve avant que la saison de la campagne fut avancée. Il faut ménager une santé foible ; Tair de Paris est moins subtil , les secours y sont plus présens; et, quand on approche Fâge des patriarches, il faut se mettre sous les soins d'une famille , et recevoir de ses enfans le» fruits de la bonne éducation qu on leur a donnée. La confidence que vous me faites de l'état où vous êtes et où vous réduit le poids des années me toucheroit davantage si vous n'en parliez pas si bien, et si je ne voyois par là encore tout votre esprit dans votre lettre, et dans celles que M. de N... m'a communiquées. Mais enfin votre appréhension est raisonnable; tout ce qui tend à sa fin diminue nécessairement ; la vigueur passe, les organes s'usent, l'esprit s'afibiblit avec le corps ; le feu qui nous anime s'éteint insensiblement, et la raison aussi bien que les sens suc-
combent quelquefois sous les infirmités de la vieillesne. Ceut qui comme vous ont mené une vie taujours occupée, qui ont été chargés de pénibles et importantes affaires, qui ont pris à cœur les intérêts de TLtat comme ceux de leur famille , qui sont vivement touchés des malheurs présens et des misères de la patrie j ceux-là , dis-je , ont' à craindre que Tapplf cation et Tusage qu'ils ont faits de leur esprit n'y causent enfin quelque défaillance. La nature cesse aussi souvent d'elle-même. Il y a peu de ces vieillesses heu l'élises qui se soutiennent jusqu'à la fin, et où le temps n'ôte à l'homme quelque partie de lui-même; et celte bénédiction que Moïse prononça iSicut cUes fu^entutis tuce y ita senectutis tuœ ,Mïe se^ renouvelle guérie. Nous avons vu, vous et moi , monsieur, des hommes dont on àvoit estimé le jugement et la sagesse, après avoir rempli les premières charges et les premiers emploie du royaume, traîner un reste de vie dans une indolence pitoyable , sans raisonnement, sans întelligence , oublier leur propre nom. J'avoue que cette espèce de mort vivante est une humiliation quand on la sent ou qu'on la prévoit. L'homme ne fait jamais plus Ae pitié que lorsqu'il commence à rentrer dans son néant. La mort naturelle est la peine du péché ; la mort civile ou morale en est la pénitence. Il faut s'y résigner quand on la voit approcher; et, dans le danger de ne pouvoir plus offrir à Dieu aVec liberté le sacrifice des bonnes œuvres et de la louange , lui en faire un de sQn injiction et de sou silence. Après cela, il faut se consoler
DE. FLéGHI£R. 297
de tout. L'Apôtre nous apprend que, soit c^ue nous vivions ou que ngus mourions, nous sommes au Seigneur. Nous devons croire que toute affliction, comme toute consolation vient de lui, que c'est toujours un bien que sa volonté s'accomplisse en nous. En nous ôtant ce qui sert aie connoitre et aie servir, il nous ôte en même temps ce qui peut induire à Toffenser. Cef afibibJissement que vous croyez remarquer en votre personne est une marque de Tattentiou que vous avez vers vous-même. Il u est pas étonnant que vous éprouviez quelque changement et quelque diminution de force , que votre imagination se refroidisse, que votre^application se relâche, que vos prières soient moins ferventes , que vos pensées et vos actions soient moins vives, que le corps qui se corrompt appesantisse l'âme. Vous touchez ce terme fatal de la vie dans lequel il n'y a plus que travail et douleur, selon l'Écriture. La réflexion que nous avons à faire, monsieur, car, à deux ou trois années près, nous sommes dans le même cas, c'est de nous regarder sur le déclin de l'âge comme des serviteurs qui vont devenir inutiles 5 de mettre à profit les heures que pieu nous laisse avant que le temps vienne, où, selon rÉvapgile, il ne sera plus libre de travailler pour le salut. Hâtons-nous de lui offrir des connoissances et des affections qui seront tous les. jours plus usées ; et prious-ie que, s'il veut npus punir avant notre mort de laprivation des douceurs temporelles et spirituelles de la vie, il:Cpnserye du moins dans nos cœurs mortifiés un fond de religion, de foi, d'humilité et de
patience. C'est une grâce et une bénëdiction du ciel pour vous d'être, an milieu de votre famille, aimé et honoré de vos enfans, qui adouciront vos peines, qui respecteront jusqu'à votre foiblesse, et qui, toacbës de tendresse , de pieté et du désir de vous prolonger un reste de vie , auront les mêmes soins de votre vieillesse que vous avez eus de leur enfance. Quoique je sois persuadé que vous n'avez pas besoin dermes leçons, et qu'un esprit solide et tranquille comme le vôtre ne soit pas wdinairement sujet à de pareils dérangemens, j'ai bien voolu vws obéir, monsieur, et vous témoigner avec quelle déférence je^uis , votre, etc.
A Niâmes , ce 9 naTesibre 1 709.
LETTRE CCXXV.
B]| CIVUITK, A M. GOKIHlEai, ABCBEYEQOB oVvtGIVON.
MoNSEIGKEUR,
On vous a dit vrai; nous sommes ici souvent ensemble. On y voit un concile de dix-huit évêques travailler pour le bien public, et chercher les moyens de soutenir l'État et la province. Des affaires d'ellesmêmes assez tristes ont bien besoin de quelques intervalles de gaîté. Nous en profitons -, heureux si vous vouliez en profiter vous-même , et venir recevoir les complimens du clergé de France, peut-être moins polis, mais peut-être aussi plus sincères que ceux d'Italie sur le gain de votre pension pamphi- •
iièoe} Je vous les réitère encore avec tous les sentimens de respect avec lesquels je suis , monseigneur, de v(rtre excellence , le, etc.
AMaofpalUery ce m décembre 1709.