‹ Œuvres complètes de François Arago (volume 3)Chapitre 155 sur 161 · EUSÈBE SALVERTE · texte numérisé non relu

EUSÈBE SALVERTE

immortelles et d'égarements déplorables, jusqu'à l'épreuve d'une condamnation à mort prononcée sur le motif le plus futile, sans être ébranlé dans ses convictions généreuses, sans avoir un moment la pensée d'aller demander un refuge aux contrées d'où il aurait vu s'élancer ces hordes innombrables qui croyaient marcher à la curée de la France.

Salverte était trop bon Français pour rester insensible aux gloires de l'empire; il était, d'autre part, trop ami de la liberté pour ne pas apercevoir les fers pesants et fortement rivés que couvraient d'abondantes moissons de lauriers. Aussi, jamais un mot d'éloge sorti de sa bouche ou de sa plume n'alla s'ajouter aux torrents d'adulation qui égarèrent si tôt le héros de Castiglione et de Rivoli. Notre collègue consacra toute l'époque de l'empire à la retraite et à rétudc. C'est alors que, par des travaux persévérants, il devint dans les langues, dans l'érudition, dans réconomie politique, un des plus savants hommes de notre temps.

Salverte ne s'abusa point sur les mesures réactionnaires dans lesquelles la seconde Restauration serait inévitablement conduite à se précipiter. Il crut que, malgré le texte formel de la capitulation de Paris, la foudre des passions politiques tomberait sur plusieurs de nos sommités militaires; il devina que ces actes sanguinaires seraient excités ou du moins encouragés par les généraux alliés; il prévit que le midi verrait renaître ces odieuses dragonnades que l'histoire a rangées parmi les plus déplorables taches du règne de Louis XIV. Salverte sentit son cœur se serrer en présence d'un avenir si lugubre. Il

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résolut, surtout, de se soustraire au spectacle humiliant de Toccupation militaire de la France, et partit pour Genève.

Madame Salverte, cette femme si éminemment distinguée, si capable de comprendre notre ami, de s'associer 5 ses nobles sentiments, et dont la destinée avait été de s'unir à deux hommes qui, dans deux genres différents, ont également honoré la France, accompagna son mari dans cet exil volontaire qui dura cinq ans.

La vie publique, politique, militante de Salverte ne commença, à proprement parler, qu'en 1828. C'est en 1828 qu'un arrondissement électoral, composé des 3* et 5* arrondissements municipaux de Paris, confia à notre ami r honneur de le représenter à la Chambre des députés. Cet honneur, sauf quelques semaines d'interruption, lui a depuis été toujours continué par un arrondissement, le 5% où le patriotisme constant, inébranlable des électeurs a su comprendre et mettre en action l'adage bien ancien , mais si plein de vérité : « L'union fait la force. » Pendant ses onze années de carrière législative, Salverte a été un modèle de fermeté, d'indépendance, de zèle et d'assiduité. Si quelquefois les procès- verbaux de nos séances ont été lus en présence d'un seul député, ce député était M. Salverte. Je ne sache pas que jamais il lui soit non plus arrivé de quitter la séance avant d'avoir entendu sortir de la bouche du président les paroles sacramentelles : « La séance est levée. » Notre siècle est devenu éminemment paperassier. Bien des personnes ont mis en doute la nécessité des innombrables distributions officielles de discours, de rapports, de tableaux, de

st£iti^U(}U?s. de toute nature qui j^Quraellenient envabiascAt pp^ dero,eures. Qn a, été jusqu'à soutenir que pas u* député n'a eu jusqu'ici le temps et le courage da lire ^ tot^IUé de ces imprimés : je mçj trompe, Messieurs, an a fa^t une çxcepUpn, une seule, et c'est M. S^lverte que le public a cité.

Il n'est personne qui, mettant de côté tout esprit dç parti 3j ne se soit empressé de rendre hommage à Is^ loyauté du député du 5* arrondissement de Paris. Peutrêtre n'a-t-on pas été au^si juste à d'autres égards. Ne Yous étonnez donc pas que je regarde comme ua devoir 4e repousser ici, çn présence de cette tombe, les reproches d'ambition, d'étroitesse de vues eu matières de finances, de froideur, qui ont été bien légèremeut adressés à notre excellent ami.

L'ambitieux Salverte, puisque je suis condamné à rapprocher deux mots si peu faits pour se trouver ensemble; l'anjibitieux Salverte n'a même jamais accepté aucun de ces colifichets, qui, sous le nom, de décorations, de croix, de cordons, sont si étrangement recherchés de toutes le^ clfi^sses de la société. L'ambitieux Salverte, après les trois immortelles journées, refusa la place importante de directeur-général des postes. Plus tard, l'ambitieux Salverte répondit à l'offre d'un ministère par des conditions si nettes, si précises, si libérales qu'elles élaieut dans sa pensée, et qu'elles furent, en effet, considérées comme l'équivalent d'un rejet formel.

Quand on se rappelle l'excessive facilité des votes législatifs en matière d'impôt, la réserve, la rigueur de Salverte, loin d'être un texte de reproche, me semblçi un

dcs.lraiHs ks plus hoDorables de sa çamèr^ parlf^iD^iiT taire. D'ailleurs, Messieurs, dans les queatiQP^ ^ rboD-r Beur, la dignité, les libertés de la France étaient en pfPr blême, toutes les fois qu'il fallut stipuler des secours w faveur des victimes de l'absolutisme, j'allais ajouter d«B victimes de notre faiblesse, de notre pusillanimité, le vote apprpbatif de notre collègue fut*il jamais incertain?

Quant à ceux qui, se laissant abuser par certaines apparences, se sont trompés au point de prendre l'auatér rîté de Salverte pour de la froideur, pour de la sécher^ssç d'âme , je leur demanderai s'ils ne l'ont pas vu bondir sur son siège pendant la discussion des lois de septembre; s'ils ont oublié la vigueur, la vive persisitance de s^ attaques contre la loterie, cet impôt immoral, injustifiable;, que l'administration prélevait naguère sur l'ignorance rt la sottise.

N'est-ce pas, en très-grande partie, h l'indignation profonde, aux répugnances passionnées que toute institution contraire aux strictes règles de la morale excitait dans l^ cœur noble et élevé de notre ami, que la ville de Vws est redevable de la suppression de ces maisons privil^ giées, peuplées d'agents de l'administration publique, (3t qui n'en étaient pas moins de hideux tripots où la fortune et l'honneur des familles allaient chaque jour s'engloutir.

Salverte, dites- vous, était un homme froid, compassé? Vous avez donc oublié, grand Dieu ! les colères juvéniles auxquelles il s'abandonnait , quand le journal du matin lui apportait la nouvelle d'un de ces revirements subits d'opinion, d'une de ces capitulations de conscience qui|, si fréquemment, hélas l depuisi iSiSO, sont venus a(QigQr

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les âmes honnêtes? Vous ne voyez donc plus de quels flots de mépris il accablait ces êtres, rebut de l'espèce humaine, parasites de tous les partis, de toutes les opinions, et dont le métier est de chercher à arriver aux dignités par Tavilissementî

Oui, Messieurs, celui-là avait le cœur chaud, qui brisé par une année de cruelles souffrances, qui vivant parmi les morts et mort parmi les vivants , suivant la belle expression d'un savant illustre, rassemblait, il y a cinq jours encore, les derniers restes de ses forces, pour s'associer à l'œuvre de progrès que ses amis politiques viennent d'entreprendre; qui nous prêtait l'appui de son nom vénéré ; qui nous permettait d'invoquer au besoin l'autorité, toujours si respectable, des vœux et des paroles d'un mourant.

Adieu, mon cher Salverte. Repose en paix dans cette tombe que lu avais toi-même choisie, à côté de la compagne dont la mort prématurée a si tristement contribué à abréger tes jours. Ta mémoire n'a rien à redouter des atteintes empestées de la calomnie. Elle est sous une quadruple égide : les larmes d'une famille adorée, les bénédictions d'une population rurale parmi laquelle tu répandais tes bienfaits avec tant de discernement, la profonde vénération de tous tes collègues, la confiance illimitée d'un des arrondissements de la capitale les plus populeux et les plus éclairés. Vois ces électeurs h qui tu avais voué une si profonde affection ; ils se pressent en foule autour de tes restes inanimés; ils viennent rendre hommage au député fidèle, incorruptible, persévérant, à l'homme qui ne croyait pas combiner de vaines paroles.

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lorsqu'en 1813, dans une épitre à la liberté, il écrivait cet alexandrin, devenu depuis son invariable devise :

Le mensonge et la peur sont des vices d'esclaves.

Ton souvenir, mon cher Salverte, est gravé dans le cœur de ces excellents citoyens en traits profonds; il sera durable comme le bronze de la médaille qu'ils t'offrirent en 1 834, pour te dédommager du court moment d'oubli d'un très-petit nombre d'entre eux.

Adieu, Salverte I adieu !

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