XII. i
guerre de ricochets. Mes antagonistes, au surplus, ont trop compté sur les célèbres paroles de Basile. Plein de confiance dans le bon sens, dans la droiture du public, je dirai, moi, en les retournant : Calomniez^ calomniez toujours^ il n'en restera rien.
Je te le demande, ne con^mettrais-je pas une énorme faute si, en matière de science, je me reconnaissais justiciable du premier venu ; si je m'abaissais à examiner des sentences non motivées? Le droit de discussion appartient à tout le monde. Aa contraire, la prétention de prononcer magistralement sur la valeur, sur l'importance, sur l'originalité de travaux scientifiques, serait à peine tolérable chez les hommes privilégiés et toujours très-peu nombreux qui, comme toi, honorent leur siècle et leur pays. Aussi, lorsque le bruit public m'apprit qu'un article inqualifiable venait de paraître dans le journal la Presse, j'attendis que les démarches de mes amis m'en fissent connaître l'auteur. Ces démarches n'ayant amené aucun résultat certain, j'abandonnai la diatribe à l'appréciation des honnêtes gens, et je m'abstins de la lire. J'en dirai tout autant de la lettre insérée dans la Revue des deux Mondes. Malgré mes instantes prières, l'auteur qui l'a écrite a refusé obstinément de livrer son nom à la publicité. En vérité, quel cas pouvais-je faire d'une œuvre qu'on n'osait pas avouer? Et le Journal des Débats? va-t-on dire. Dans ce journal la critique marche tête levée et à découvert. La difficulté est peu embarrassante : je tiens les articles des Débats pour complètement anonymes, quoiqu'ils portent, dit-on, la signature de M. Donné.
A M. ALEXANDRE DE IIUMBOLDT. 3
Garde-toi donc de te préoccuper des prétendues colùres que le journaliste microscopique s'imagine exciter en moiy quand il critique le plan, les détails de mes éloges académiques, ou les communications que je fais dans nos séances hebdomadaires. M. Donné ne s'est pas moins trompé, si, comme on me l'assure, il a, de temps à autre, annoncé que par ses remontrances il était parvenu à modifier jusqu'au timbre de ma voix; s'il prétend avoir attiédi l'antipathie que la médiocrité vaniteuse et le charlatanisme m'inspirent, 11 y a une très-bonne raison pour que de telles choses ne soient point arrivées : depuis plus de deux ans je n'ai pas seulement aperçu de loin un article de journal signé Donnée les nombreuses occupations qui m'accablent m'imposant le devoir de borner mes lectures aux écrits où j'ai quelque chance de trouver soit le mérite du fond, soit le mérite de la forme. J'avoue que je viens d'enfreindre cette règle, à l'occasion d'une lettre de M. Gustave de Pontécoulant. Mais, en descendant dans l'arène, ou du moins en abaissant sa visière, cet écrivain se présentait avec deux palmes académiques; mais les titres de Membre de la Société royale de Londres, de Membre de l'Académie de Berlin, lui donnaient une sorte de position officielle qui devait éblouir des lecteurs inattentifs; mais des personnes de bonne foi pouvaient se laisser prendre au ton d'autorité que M. de Pontécoulant s'arroge. Je vais donc répondre à l'appel qu'il a eu l'imprudence de me faire ; je vais, pièces en main, tracer sa biographie scientifique; chacun jugera ensuite si mon silence serait, comme il l'insinue, de l'impuissance ou bien de la longanhnité.
Comme je ne veux, à aucun prix, encourir le reproche d'avoir été l'agresseur dans une discussion qui, scientifiquement parlant, placera M. de Pontécoulant sous un jour très-peu favorable, tu me permettras d'indiquer ici, avec quelques détails, l'origine ostensible du débat.
En publiant son ouvrage intitulé Précis d'Aslronoryne, M. de Pontécoulant a fait une comparaison des observatoires de Paris et de Greenwich, dont je devais être blessé, surtout dans l'intérêt des jeunes astronomes que le Bureau des longitudes a mis sous ma direction. Il a insinué aussi, en termes fort clairs, qu'il pourrait bien y avoir de grosses erreurs dans la mesure de l'arc du méridien compris entre Barcelone et Fermentera. J'ai fait, sur ces deux points, la réclamation la plus modérée, dans les Comptes rendus des séances de l* Académie^. Voilà
1. [Cette réclamation est mentionnée, dans les termes suivants, au compte-rendu de la séance de l'Académie du lundi 30 mars IS/iO. (U X des Comptes rendus, page 536)] :
M. Arago a réfuté verbalement deux passages du Précis (VAstro' nomie que M. de Pontécoulant adressa à TAcadémie lundi dernier. Dans le premier de ces passages, Tauteur avance que : « M. Puissant a signalé dans la mesure de Parc compris entre Mont-Jouy jet Fermentera une erreur qui ne s'élèverait pas à moins de 68 toises.» M. Arago n'a pas eu de peine à prouver qu'il n'est jamais entré dans la pensée de M. Puissant de signaler une prétendue erreur dans la mesure de l'arc du méridien compris entre Mont-Jouy et jFormentera. L'exactitude de la partie géodésique de l'opération frappe, en effet, tous les yeux à la simple inspection des triangles : il suffit de voir la manière dont ils se ferment. La latitude de Fermentera, déterminée en 1808, a été vérifiée pendant un voyage postérieur de M. Blet. Il n'y a dans tout cela rien d'incertain, rien d'équivoque. M. Puissant, dent l'autorité est si impesante en pareille matière, croit qu'il s'est glissé une erreur dans le calcul de la longueur de l'arc géodésique que trois commissaires du Bureau des longitudes déduisirent des triangles empruntés à MM. Méchain,
A M. ALEXANDRE DE IIUMBOLDT. 5
cependant la cause, disons mieux, voilà le prétexte de l'incroyable lettre que tu auras lue dans le Journal des Débats.
Qu'a-t-on dit à Berlin de ce prétendu règlement, sorti du cerveau de M. de Pontécoulant, qui interdirait aux membres de l'Académie toute observation relative à un ouvrage imprimé en français? Ne vois-tu pas ces pauvres
Biot et Arago. CTest en partant des mômes données que M. Puissant trouve une long:ueur différente. La discordance est actuellement soumise à une nouvelle vérification. Quel qu'en soit, au reste, le résultat, il ne saurait infirmer les mesures, les opérations faites sur le terrain : le seul moyen de contrôler ces mesures, ces opérations, serait d'aller les recommencer.
CM. Puissant prononce, de sa place, quelques paroles desquelles il résulte que M, Arago a très-exactement interprété sa pensée.)
Le second passage dont M. Arago a cru devoir se plaindre est conçu ainsi : « Sans doute le nombre et la beauté des instruments (de l'Observatoire de Greenwich) est ce qui m'a frappé d'abord; mais ce qui m'a étonné et charmé davantage , car nulle part je n'avais rien vu de pareil , c'est la régularité avec laquelle se font les observations, n
a Voilà, a dit M. Arago, une accusation en forme contre TObscrvatoire de Paris, car M. de Pontécoulant a été admis à le visiter tant qu'il Ta voulu. Le directeur pourrait, à toute rigueur, dédaigner cette attaque; mais je manquerais à mon devoir en ne saisissant pas l'occasion qui m'est offerte de rendre pleine justice au zMe, à la persévérance des astronomes adjoints placés sous mes ordres.
« Peu de mots suffiront. Voilà les feuilles imprimées des observations de Paris pour 1837. Je mets en regard les observations correspondantes de Greenwich, et je trouve :
a Que les six astronomes-adjoints de Greenwich pourvus d'une lunette méridienne et de deux cercles muraux, ont fait 7680 observations;
« Et qu'à Paris, trois astronomes-adjoints, aidés momentanément de M. Plantamour, de Genève, et n'ayant encore à leur disposition qu'une lunette méridienne et un cercle, ont fait, dans le môme espace de temps, 11700 observations.
« Après avoir cité ces chiffres, je n'ai plus rien à ajouter. »
académiciens, critiqués, pillés, caricaturés dans des livres qui, du bureau du président, iraient tous les lundis s'étaler sur les tablettes de la bibliothèque de l'Institut, sans que les malheureuses victimes se fussent réservé le droit de se défendre, de dévoiler la mauvaise foi, de dénoncer le plagiat et de confondre la calomnie !
Comment le correspondant du Journal des Débals a-t-il pu trouver toutes ces belles choses, dans la suppression, que je provoquai du reste moi-même, de concert avec M. Double, des rapports verbaux officiels, des rapports verbaux faits par ordre de l'Académie, et qui absorbaient un temps précieux? Comment, depuis la suppression de ces rapports officiels, n'a-t-il pas vu, cent fois pour une, de longues discussions rouler sur des livres imprimés ; des Commissions appelées à examiner la critique d'une théorie, d'une démonstration, d'une formule contenues soit dans des ouvrages d'académiciens, soit dans des traités dus à des étrangers? Au nombre de ces traités, faut-il donc que je cite le m* vol. de la Théorie analytique du Système du monde^ de M. de Pontécoulant, publié en 183/i, oii M. Le Verrier a trouvé des erreurs signalées par lui à l'Académie dans un Mémoire sur lequel il vient d'être fait un rapport?
En vérité, je n'aurais jamais cru que Tamour-proprc blessé pût, d'un seul et même coup, obscurcir à ce degré le bon sens, la mémoire et la logique.
M. de Pontécoulant assure, dans sa lettre au rédacteur du Journal des Débats, « qu'il n'a jamais établi aucune espèce de comparaison entre cet Observatoire (l'Observatoire de Greenwich) et celui de Paris. » Moi, j'avais lu
A M. ALEXANDRE DE lîUMBOLDT. 7
dans rintroduction du Précis d'Astronomie^ page xxvi : « Ce qui m'a à la fois étonné et charmé davantage (à Grecnwch), car nulle part je n'avais rien vu de pareil, c'est la régularité avec laquelle se font les observations, etc. » ; et à la page suivante, à la page xxvii : « Si, dans le coup d'oeil que nous venons de jeter sur les progrès récents des sciences astronomiques, la France paraît un moment descendue du haut rang qu'elle avait occupé aux deux siècles précédents dans l'astronomie pratique, d'un autre côté, etc. •
Je m'étais naïvement imaginé que M. de Pontccoulant, qui maintes fois visita l'Observatoire de Paris, faisait une comparaison, quand il déclarait n'avoir rien vu de pareil à ce que lui offrait l'Observatoire de Greenwich. J'avais aperçu la môme intention dans la phrase de la page XXVII, Je consens à reconnaître mon erreur, pourvu qu'on m'accorde que, sous la plume de M. de Ponté^ coulant, les mots de la langue française perdent leur acception ordinaire.
M. de Pontécoulant accepte actuellement comme exactes les opérations fondamentales {Joitrnal des Débats) que nous fîmes jadis en Espagne, M. Biot et moi, pour la mesure d'un arc du méridien. Voici ce qu'il disait dans l'Introduction du Précis^ page xxiii : « M. Puissant a signalé, dans la mesure de l'arc compris entre Mont-Jouy et Fermentera, une erreur qui ne s'élèverait pas à moins de 68 toises : ne serait-il pas à désirer qu'un fait aussi important pour la figure de la Terre et pour l'exactitude des opérations qui ont servi de base à notre système métrique fût désormais mis hors de doute? »
s LETTRE
Ce passage a un sens très-clair ; celui-là même que je lui avais attribué. Avec ce sens il prouverait, M. de Pontécoulant le dit lui-môme, que l'auteur du Précis était complètement étranger aux procédés employés par ' les astronomes pour la détermination de la figure de la Terre (paroles tirées de la lettre au rédacteur des Débats). M, de Pontécoulant ne veut absolument pas admettre que j'aie pu le supposer coupable d'une pareille ignorance.
Je me suis toujours piqué d'une grande sincérité ; je n'ai donc nul besoin de repousser la conclusion de M. de Pontécoulant. Je dirai seulement que le mot calcul y dont il s'est servi dans une phrase de son Précis entièrement différente du passage que j'avais cité, ne saurait atténuer la force de ma plainte. Ne vient-on pas de lire : mesures ^ exactitude d'opérations ^ et non pas calculs?
En thèse générale, on ne peut pas, on ne doit point admettre le mode de justification dont M. de Pontécoulant paraît vouloir faire usage à son profit. Si vous signalez quelque part dans ce qu'il a écrit une erreur bien nette, bien claire, bien explicite, attendez-vous à le voir arriver avec tel ou tel autre passage, antérieur ou postérieur, dans lequel l'erreur sera peut-être moins forte, moins apparente. 11 irait bientôt, si on ne l'arrêtait, jusqu'à argumenter de sa correspondance particulière ou de manuscrits qui n'ont jamais vu le jour. N'hésitons pas à le dire : par la nature même de leurs travaux, certains compilateurs ne peuvent éviter d'être tour à tour dans le vrai, dans le faux ou dans l'entre-deux.
A M. ALEXANDRE DE IIUMBOLDT. 9
Quelquefois, après avoir choisi un bon guide, ils se contentent de copier ; alors leur mérite est , ni plus ni moins, celui de l'ouvrage mis à contribution. Lorsque pour dissimuler, pour masquer de fréquents emprunts , ils se décident à opérer des intercalations nombreuses et de leur propre fonds, les erreurs, les bévues, les non-sens surgissent à chaque pas. Aux interpolations moins étendues, moins significatives, correspondent ces états intermédiaires dans lesquels on voit bien qu'un auteur n*entend à peu près rien à la matière qu'il traite, sans qu'on puisse toutefois le prouver malhématiquement. Ces trois manières se trouvent souvent réunies dans une même page de M. de Pontécoulant : orthodoxe au commencement, hétérodoxe à la fin, indéfinissable au milieu, il n'a jamais de route nettement tracée. Dans l'espace de quelques lignes, vingt directions différentes paraissent le tenter : on le dirait atteint d'une sorte de tournis intellectuel.
J'arrête là, et mes réflexions générales sur le caractère spécial des écrits de M. de Pontécoulant , et les éclaircissements destinés à montrer que si je vais grêler sur le persil, comme disait un illustre académicien, c'est que, détachées par une bouffée de vent, des feuilles de la plante potagère sont venues se jeter dans mes yeux, et m'incommoder tout autant, bien entendu, qu'un tourbillon de feuilles de persil puisse le faire.
J'arrive maintenant, mon cher Humboldt, à la biographie que je t'ai annoncée.
M. Doulcet de Pontécoulant entra à l'École polytechnique en 1811. J'avais alors l'honneur d'y être profes-
^0 LKTTRE
seur. Je puis donc me rappeler que son numéro d'admission était le 123% et qu'en passant de la seconde à la première division, il ne put pas s'élever au-dessus du 103* rang. Aussi quand un officier dont les débuts avaient été si faibles se fut jeté dans les hauts calculs de la Mécanique céleste, ses camarades en témoignèrent le plus vif étonnement. J'éprouvais bien, pour ma part, quelque chose qui ressemblait aussi à de la surprise, mais je remarquai que les formules du néophyte étaient une œuvre de pure patience, qu'elles ne supposaient aucun esprit d'invention, et, qu'en tout cas, il n'est pas absolument impossible que, chez certaines personnes, l'intelligence se développe très-tard. Francaleu ne dit-il pas :
Dans ma tôte un beau jour ce talent se trouva, Et j*avais cinquante ans quand cela m'arriva.
Les encouragements que plusieurs académies accordèrent au zèle et à la persévérance tournèrent la tète du jeune calculateur; il se crut un mathématicien. Dès ce moment on le vit attaquer tour à tour les plus habiles géomètres, les Poisson, les Poinsot, les Plana, etc.; arriver, chose singulière, par des défaites répétées à l'opinion que la première place d'académicien , dans les sections d'analyse ou d'astronoipie , ne saurait, sans injustice, lui être refusée. Pendant que M. de Pontécoulant s'abandonnait ainsi à ses rêves dorés, j'étais l'objet de toutes ses prédilections. M. Duchâtel, ministre du commerce, irrité, spontanément ou par ordre, de l'effet qu'avaient produit mes lettres sur les forts détachés^,
i. Voir t. VI des OEuvres, t. Ill des Notices scient., p. 218 à 257.
A M. ALEXANDRE DE IIUMBOLDT. U
effaçait-il, en 1834, mon nom de la liste des membres du jury pour les produits de l'industrie, M. de Pontécoulant s'écriait, avec une indignation que j'étais loin de ressentir au même degré : « Depuis que le monde est sorti des ténèbres de la barbarie, on ne trouverait peutêtre qu'un trait de brutalité comparable à l'exemple que nous venons de rappeler^ : c'est celui de M. de Corbière dépouillant, le même jour, M. de la Rochefoucauld- Uancourt des quatorze emplois gratuits que remplissait ce bienfaiteur de l'humanité. » ( Notice sur la Comète de llalley.) Sans s'arrêter à ce qu'il y avait d'étrange à insérer de telles choses dans la préface d'une dissertation astronomique, M. de Pontécoulant racontait à la France, car pour mon compte je m'étais bien gardé d'en faire
1. Au moment où j*allais envoyer ces lignes à rimprimerie, on iD*apprend que M. de Pontécoulant est un des auteurs de l'article en neuf colonnes que le journal la Presse, du 10 avril 1840, a publié de nouveau contre moi. Dans cet article, M. Duchâtel est presque déifié pour m'avoir écarté du jury de Texposition; on y vante surtout le courage et rintelligence dont il fit preuve. Va pour le courage. Quant à l'intelligence, le jury lui en expédiait un brevet en bonne forme, lorsqu'il décidait, le 17 juin, que je serais prié de venir à son aide. Voici la lettre que M. Thenard m'écrivait, en m'adrcssant, comme président, la délibération de ses collègues :
« Mon cher ami,
c Vous le voyez, nous avons besoin de vos lumières. Nous ne pouvons prononcer sans vous sur le mérite des chronomètres et des lunettes. Ayez donc la bonté, je vous prie, de nous donner les renseignements qui nous sont nécessaires. Le jury s en rapportera à votre déclaration : c'est vous qui serez juge, vous seul pouvez l'être.
« Adieu, mon cher ami,
a Tout à vous,
a Signé Thenard. h
parade, que deux villes anglaises avaient voulu me dédommager de la brutalité ministérielle; qu'à cette même époque les villes d'Edinburgh et de Glasgow « s'honoraient de conférer les droits de citoyen à notre savant astronome, » [Ibid.) L'auteur allait jusqu'à rap-i porter , ce qui assurément n'intéressait personne , que l'empereur Nicolas avait confirmé ma nomination comme membre de l'université de Moscou. En ce temps -là M. de Pontécoulant n'avait garde de citer la plus humble de mes productions sans la qualifier d'excellente. Par une réminiscence de son ancien métier de vaudevilliste, il essayait même de me consacrer des madrigaux; témoin ces paroles placées en tête d'une citation et qui désignent le rédacteur des Notices de V Annuaire comme t celui de nos savants qui sans doute a le moins à se plaindre de l'indifférence des gens du monde pour les connaissances scientifiques. » (Ibid.) Témoin encore cette ligne de la page 35 du Précis : « M. Arago a proposé dernièrement à l'Académie une série d'expériences trèsdélicates qui, si elles sont laites comme ce savant sait les exécuter, etc. »
Comment en un plomb vil l'or pur s'est-il changé 7
Comment?... Eh! mon Dieu, la transformation s'est faite brusquement, sans aucune transition, par la seule influence de cinq voyelles et de quatre consonnes : je suis tombé du faîte aux derniers rangs le jour où , appelé à voter dans un scrutin académique, j'ai écrit sur mon bulletin, au milieu d'un carré de papier de quatre
A M. ALEXANDRE DE IIUMBOLDT. 43
centimètres de côté, le nom de M. Liouville au lieu du nom de M. de Pontécoulant.
M. de Pontécoulant ne reconnaît pas de vérités absolues. Pour lui, les dates, les chiffres changent complètement de valeur, suivant qu'ils concernent ses amis , ses admirateurs, ou ceux qui ont le malheur de n'appartenir ni à Tune ni à l'autre de ces catégories. Le traité élémentaire de Physique céleste ou Précis d'Astronomie , qu'il vient de publier, offre cent exemples d'une si étrange disposition d'esprit. Rapproche , mon cher ami , dans ce livre, dont l'impression a duré très-longtemps, les chapitres antérieurs à la nomination de M. Liouville, des chapitres écrits postérieurement, et tu trouveras, par exemple, page 371 : « Ce fut en 1819 que, sur la vue des éléments paraboliques d'une comète qu'on observait en ce moment, M. Arago reconnut leur analogie avec ceux d'une comète qui avait paru en 1805; » tandis que dans l'introduction imprimée après que l'Académie eut donné la préférence à M. Liouville sur M. de Pontécoulant, on lit, page ix : « M. Encke reconnut le premier la périodicité du nouvel astre. » Pages 294 et 305, les aplatissements de Jupiter et de Saturne auxquels l'auteur donne la préférence sont ceux dont M. Arago a déterminé la valeur, puisqu'il n'en cite pas d'autres. M. Liouville devient académicien au lieu de M. de Pontécoulant, et cette préférence n'est plus méritée, et dans l'introduction de son livre, à l'occasion des mêmes éléments, M. de Pontécoulant remplace le nom de M. Arago par ceux de MM. Struve et Bessel. Avant le vote académique, c'eût été la plus criante injustice, c'eût été même un
manque scandaleux de patriotisme que de ne pas citer, au sujet des étoiles doubles, un Mémoire très-élégant de M. Savary; les méthodes simples que l'auteur y a données pour déterminer les éléments de l'orbite elliptique que dans les groupes binaires la petite étoile décrit autour de la grande; la première application numérique qui ait été faite des lois de l'attraction au déplacement relatif de ces étoiles multiples; la première preuve, enfin, dont la science ait été en possession , que l'attraction en raison inverse du carré des distances régit les mouvements célestes au delà de notre système solaire; que l'attraction que nos pères avaient prématurément appelée universelle, mérite complètement cette qualification. Aussi, le nom de M. Savary se lit-il à la page 87 du Précis (T Astronomie. Je sais bien que l'auteur met, sur ce point, « M. Encke en première ligne », quoique le travail de notre ingénieux compatriote ait précédé le Mémoire du célèbre observateur allemand, et que, dans sa loyauté, celui-ci en ait fait une mention expresse et des plus honorables; mais, enfin, il y avait citation, et avec un astronome tel que M, de Pontécoulant, il ne serait pas juste de se montrer trop difficile. Disons maintenant que dans l'introduction du Précis la citation a complètement disparu ; qu'aucun savant français ne paraît plus avoir apporté son contingent à la branche nouvelle de l'astronomie qui traite des étoiles doubles. M. Savary est véhémentement soupçonné d'avoir préféré M. Liouville à M. de Pontécoulant; dès ce moment, n'est-il pas naturel que ses travaux aient perdu tout leur mérite ? le méfait du scrutin ne devait-il pas rendre les
A M. ALEXANDRE DE IIL'MDOLDT. io
rurinules, les mélliodes de M. Savary inexactes, surannées? Au fond, il doit se féliciter qu'on ne l'ait puni que par le silence.
Je veux être juste , même envers ceux qui le sont si peu : je reconnais donc, sans hésiter, que M. de Pontécoulant est de bonne foi quand il se pose comme un habile géomètre; qu'il se croit bien réellement supérieur à M. Liouville ; qu'aujourd'hui encore, nous qui ne partageâmes pas ses illusions, nous sommes à ses yeux des prévaricateurs. Eh bien , qu'il sache donc ce qui nous a détournés de lui accorder notre suffrage; qu'en ce qui me concerne, les révélations consciencieuses du comité secret académique reçoivent une entière publicité.
L'auteur se présentait tenant à la main sa Théorie analytique du syslime du monde. Le premier livre de cette théorie n'est rien autre chose qu'un traité de statique et de dynamique. En pareille matière, la route avait été tracée par des mains si habiles, si fermes, si illustres, qu'il semblait impossible de s'égarer. Des ouvrages justement célèbres offraient tous les éléments d'une excellente compilation; mais, l'expérience le prouve, ne compile pas qui veut avec intelligence : alors même que dans a»tte opération les ciseaux remplissent le principal rôle , j1 faut bien, çà et là, intercaler des mots, des phrases, (3es formules s'il s'agit d'algèbre, qui fassent disparaître, ou du moins qui dissimulent les solutions de continuité produites dans l'œuvre primitive par les mouvements répétés des deux lames de l'instrument acéré. Quoique le public n'ait que ces quelques mots, que ces quelques formules de remplissage, pour juger si le livre qu'on lui
présente est l'œuvre d'un copiste inhabile ou celle d'un homme instruit , il ne lui arrive guère de rester flottant entre les deux hypothèses. M. de Pontécoulant a subi la loi commune. Ce qui dans la Théorie analytique vient de son propre fonds a un caractère tout spécial : personne certainement ne pourra confondre cette partie avec les pages empruntées, presque textuellement, aux ouvrages classiques dans lesquels l'auteur a puisé à pleines mains.
Donne-t-il, par exemple, les conditions d'équilibre d'un corps solide, p. 27 et suivantes, M. de Pontécoulant ne voit pas, p. 30, ligne 5, que trois forces situées dans trois plans coordonnés rectangulaires peuvent être contenues dans un quatrième plan et de telle manière qu'une de ces forces soit égale et directement opposée à la résultante des deux autres. Combien de candidats à l'École polytechnique ont été rejetés pour des fautes plus légères!
Depuis les ouvrages de M. Poinsot, les couples jouent en mécanique un rôle important. L'examen spécial des cas où les forces se réduisent à des couples ne saurait aujourd'hui être négligé; le seul M. de Pontécoulant s'affranchit de cette obligation. Il a décidé, lui, que des forces situées dans un môme plan ont nécessairement une résultante unique (p. 30).
Qu'on en dise ce qu'on voudra, il y a certainement quelque chose d'antique à se poser ainsi, seul, absolument seul, contre l'autorité de tous les géomètres passés, présents, j'allais dire futurs, et, qui plus est, contre un véritable axiome.
De la statique passons à la dynamique; de la page 30 allons à la page 63, et nous verrons l'auteur user dé la
même indépendance, de la même fierté de caractère. Pour trouver la pression qu'un point soumis à des forces accélératrices quelconques exerce sur la courbe le long de laquelle il se meut, l'aufeur ajoute la pression provenant de ces forces à Texpression • de la force centrifuge. S'il avait dit que la pression totale est la résultante des deux, M. de Pontécoulant se fût trouvé d'accord avec tout le monde, mais jiussi personne n'eût remarqué sa phrase. En se traçant line route particulière, il a donné, au contraire, à la page 63 une véritable célébrité.
La page 88 n'a pas moins de titres à cette célébrité d'un nouveau genre, dont^M. de Pontécoulant se montre si avide.
Les mécaniciens y verront avec une admiration profonde, que six équations doivent suffire pour déterminer toutes les circonstances du mouvement de cent points, par evomple, liés entre eux d'une manière quelconque, de cent points ne formant pas un corps solide. Jusqu'à la publication du Traité analytique y on avait cru, d'après les règles vulgaires du sens commun , d'accord en cela avec l'analyse, que la détermination, * en fonction du temps, des 300 coordonnées de cent points, exigerait 300 é(iuations. M. de Pontécoulant réduit ce nombre à G. Ouel géomètre au monde opéra jamais une si immense simplification? Qu'on le remarque bien : les Eulcr, les d'Alenibert, les Laguange, Ics.Laplace avaient passé par là ; c'est dans leurs ouvrages que M. de Pontécoulant a faurho des nuées d'équations parasites, superflues ; avec six équations, ni plus ni moins, il vous déterminera, lui, les orbites des millions d'étoiles dont le firmament est
Xil. 2
parsemé 1 Au reste, cette page 88, comparée à quelques autres où Fauteur semble conduit par des principes différents, est précisément ce qui m'a donné l'idée du tournis intellectuel.
En allant ainsi de plus fort en plus fort, M. de Pontécoulant est arrivé dans des régions extraordinaires. Quand le calcul différentiel naquit, divers géomètres, d'ailleurs fort habiles, ne se prêtèrent pas sans répugnance à introduire dans l'analyse les changements qu'une quantité éprouve en conséquence des variations infiniment petites des éléments dont elle dépend. Qu'auraient-ils dit si l'on avait osé leur annoncer qu'au milieu du XIX' siècle un géomètre ferait entrer dans ses formules les variations qu'une quantité V doit subir à raison des changements d'un élément œ dont V ne dépend ni explicitement ni implicitement? C'est pourtant là le phénomène que réservait à leurs descendants la page 186 de la Théorie analytique du sysihme du monde. L'auteur de cet ouvrage laisse bien loin derrière lui ce qu'on appelait jadis les mystères de l'algèbre et de la géométrie.
Nous venons de quitter la page 186; franchissons vingt-une nouvelles pages, et nous verrons M. de Pontécoulant, sans doute pour ne pas laisser en repos Tétonnement de son lecteur, déduire de la seule équation des forces vives les équations générales du mouvement d'un système ; enfin, comme s'il avait pris en pitié le pauvre critique à qui manquaient les moyens de mettre de pareilles découvertes à la portée des personnes étrangères aux mathématiques, l'auteur donne, à la page 287, une théorie dont le monde tout entier pourra être juge. Là ,
M. de Pontécoulant déduit de ses formules la conséquence qu*un corps dont la vitesse initiale, ou bien, car c'est la même chose, dont la vitesse à une époque quelconque de son mouvement, est perpendiculaire à la ligne menée de ce corps au centre d'attraction, décrit ensuite une orbite circulaire ; or les arcs d'ellipse situés aux deux extrémités du grand axe sont perpendiculaires aux lignes qui les joignent au foyer : ainsi, lorsque chaque planète arrive à ces deux points de son orbite , elle se trouve dans les conditions qui, d'après M. de Pontécoulant, doivent l'amener à décrire un cercle. Cela arrive, respectivement, à Mercure, à Vénus, à la Terre, deux fois tous les 88 jours, — deux fois tous les 225 jours , — deux fois tous les 366 jours. Si donc ces trois planètes continuent à circuler dans des ellipses autour du Soleil, c'est que vraiment elles y ont mis de la mauvaise volonté. Tôt ou tard il faudra bien qu'elles se décident à décrire les cercles que M. de Pontécoulant leur assigne. La même chose arrivera à Jupiter, à Saturne, à Uranus, et alors, grâce à la mécanique pontécoulanienne , le mot excentricité devra être rayé de nos Tables, et toutes les complications qui, depuis l'origine des sciences, résultent de l'influence de cet élément auront disparu ; ce sera enfin l'âge d'or de l'astronomie, et quand nos neveux en jouiront, ils ne manqueront pas de se rappeler, grâce à mes remarques, que cet âge fortuné avait été prédit par M. de Pontécoulant.
Parlons sérieusement, et, pour ne laisser aucune objection sans réponse, examinons si, dans l'intervalle de la publication du premier à la publication du second
montrerai beaucoup moins difficile : je . supposerai le temps nul dans vos formules, et je verrai ce qu'elles disent de Tépoque actuelle.
Quel fut le résultat de Tépreuve? Pour les excentricités de Vénus, de la Terre, de Mars, de Jupiter, de Saturne, d'Uranus, la formule donna successivement : 1016 au lieu de 69; 775 au lieu de 168; 81 au lieu de 93 ; 56 au lieu de l\S ; 3/i au lieu de 56 ; 57 au lieu de 471
Quant aux longitudes des périhélies des mêmes planètes, la formule disait 214*' au lieu de 129''; 211'' au lieu de 99°; 79* au lieu de 332»; 33'' au lieu de 11*; 23'' au lieu de 89", et 175" au lieu de 168* !
La révélation de ces énormes, de ces incroyables erreurs dans des formules que l'auteur voulut défendre jusqu'au dernier moment, produisit à TÂcadémic une sensation profonde. Les juges du concours où M. de Pontécoulant avait figuré se faisaient naturellement cette question : Le calculateur, si inhabile, des inégalités séculaires n'a-t-il pas pu, j'allais écrire n'a-t-il pas dû se tromper de la même manière dans la détermination des perturbations de la comète de Halley? D'autres, interrogeant leurs souvenirs avec inquiétude, cherchaient s'il ne leur serait pas arrivé, comme au respectable M. Legendre, d'écrire à la hâte, par simple politesse, avec la légèreté de nos mœurs faciles, une de ces lettres de félicitation qui pèsent ensuite sur la conscience comme un remords. Au reste, dans ce pêle-mêle de regrets, de préoccupations que la foudroyante communication de M. Le Verrier venait de soulever, M. de Pontécoulant eût pu faire en-
tendre une plaiûte légitime. Si, en s' adressant à tous ceux qui soutenaient que ses fonnules ne servaient absolument à rien, il avait parlé ainsi : Mes formules sont fausses ; donc les conséquences qu'on en déduira seront toujours contraires à la vérité ; donc elles auront Tutilité d*un renseignement négatif; donc elles serviront comme ces donneurs d'adresses qui vous disent, sinon oii demeure la personne que vous cherchez , du moins où elle ne demeure pas ; donc, vous exagérez en réduisant absolument à rien le fruit de mes travaux. Je le demande, qu'aurait-on opposé à cette vigoureuse argumentation ?
Je viens d'analyser les mérites du candidat. Passons à un ouvrage publié après la nomination académique , au livre qui vient de paraître sous le titre de Précis d'astro^ nomie théorique el pratique. N'y avait-il pas là, pour Fauteur, une occasion admirable de faire le procès à tous ceux qui lui refusèrent leur suffrage? Au contraire, M. de Pontécoulant semble avoir pris à tâche de les justifier. Dans cette sorte de plaidoyer en faveur de ses adversaires, il a développé un tel luxe de preuves , le Précis renferme un si grand nombre de non-sens, d'erreurs étonnantes, de colossales bévues, que, n'osant en croire ses yeux, le lecteur éprouve incessamment le besoin de revenir au titre, afin de s'assurer qu'il lit réellement l'ouvrage d'un membre de la Société royale de Londres et de l'Académie des sciences de Berlin.
J'ouvre ce livre sans pareil. Le hasard m'amène à la page 47, et j'y trouve : t On a découvert de nos jours un mélange de deux espèces de verres, le flint-glass et le crown-glass, qui a la propriété de réfracter également
Si LETTRE
les rayons solaires. » Eh bien , que dis-tu de ce verre, mélange de flint et de crown, auquel, par un acte de sa toute-puissance, M. de Pontécoulant donne la propriété de réfracter également les rayons de diverses couleurs dont la lumière se compose ? Que penses-tu d*un astronome qu'il faut renvoyer à une simple lorgnette d'Opéra, pour lui apprendre que l'objectif achromatique est formé, non d'une seule lentille d'un prétendu verre résultant du mélange de flint et de crown, mais de deux lentilles superposées, faites, chacune séparément, avec l'une des deux natures de verre citées? Se serait- on imaginé que les deux verres des lorgnettes sur lesquels les gants jaunes de nos élégants se promènent délicatement au spectacle, lorsque la vapeur ou la poussière les a ternis, pouvaient être un secret pour l'auteur d'un Traité d'astronomie?
Si, entraîné par ton indulgence naturelle, tu voulais ne voir dans le mot mélange qu'une expression grammaticalement impropre, tu serais aussitôt arrêté dans cette bienveillante explication par la phrase suivante : t Des lunettes de cinq pieds dont Içs lentilles sont faites de pareil verre (au singulier) remplacent, etc. » ; et, plus bas, tu trouverais que Newton avait lui-même propagé l'erreur commune, sur l'inutilité de chercher des lunettes achromatiques, en soutenant dans son Optique : t l'impossibilité de construire une lentille, de quelque substance que ce fût et quelque forme qu'on voulût lui donner, qui réfractât également tous les rayons solaires. »
11 faut s'y résigner! Les lunettes achromatiques à objectif simple, formé d'un verre mélangé, ont pris rang
A H. ALEXANDRE DE HUMBOLDT. f5
parmi les stigmates indélébiles réservés comme juste punition à tous ceux qui veulent entretenir le public de choses quMIs ignorent. M. de Pontécoulant aura beau s'écrier qu'il a pris sa théorie de T achromatisme dans la brochure ou plutôt dans la mystification qui parut il y a quelques années sur les habitants de la Lune; on lui répondra par une modification légère d'un proverbe connu : 0 Dis-moi qui te dirige, et je te dirai qui tu es. »
Veux-tu savoir, mon cher Humboldt , pourquoi , dans les systèmes pontécoulaniens, les lunettes ont un champ très-restreint ; pourquoi , par exemple, celles dont on se sert dans les observatoires ne nous font pas voir la totalité du Soleil ou de la Lune? Tu l'apprendras à la page 44. a L'espace du ciel, dit l'auteur, que l'on découvre en se plaçant à l'oculaire, se nomme le champ de la lunette. Tout objet dont l'image, au foyer, dépasse le diamètre du tube, ne peut être vu tout entier dans la lunette : c'est ce qui explique pourquoi l'on n'aperçoit qu'en partie le Soleil et la Lune dans les lunettes méridiennes »
De quel tube l'auteur entend-il parler? Est-ce du grand tuyau à l'extrémité duquel se trouve l'objectif? est-ce du tuyau, ordinairement moins large, et portant une plaque où est enchâssé l'oculaire ? Qu'importe , d'ailleurs, puisqu'on avait cru jusqu'à présent que les tuyaux proprement dits ne jouent en tout ceci aucun rôle; que l'effet dépendait de la portion découverte, de la portion à nu de la lentille oculaire ; que cette portion allait toujours en diminuant avec la puissance amplificative.
Vive Dieu ! Que de belles choses nous allons faire par une simple opération de chaudronnerie; quand nous
substituerons dans nos lunettes » aux tuyaux coniques en métal ordinairement évasés vers l'objectif, des cônes qui s'élargiront du côté opposé : au lieu d'observer les étoiles une à une, comme nos pères, nous verrons, nous, les heureux contemporains de M. de Pontécoulant, des constellations entières. Je prévois bien quelques objections, mais je réponds d'avance qu'elles ne me regardent pas; il faut s'adresser à M. de Pontécoulant. Dès qu'on me promet de me montrer la Lune tout entière, avec le grossissement d'un millier de fois, moi qui jusqu'à présent n'ai réussi à la voir distinctement dans nos meilleurs instruments que par très petites portions, que tache à tache, pour ainsi dire, je n'écoute plus rien, je m'abandonne aux douces espérances que le réformateur de l'optique fait naître dans mon esprit.
Si je me suis montré de si bonne composition au sujet du champ des lunettes; si j'ai admis, sans trop y regarder, la théorie nouvelle de M. de Pontécoulant, si j'ai consenti à ranger les fabricants de tuyaux, les chaudronniers, parmi les artistes dont l'astronomie et l'optique peuvent attendre les plus grands progrès, je me vois maintenant forcé de rentrer dans mon rôle de critique. A la page 37 l'auteur nous dit : c La pupille fait pour l'œil l'effet d'une lentille; les rayons de lumière qui la frappent obliquement éprouvent des réfractions différentes, etc., etc. »
Non, Monsieur, la pupille ne fait absolument rien de ce que vous dites. La pupille est la porte de l'œil ; une porte circulaire située au milieu de l'humeur aqueuse, au miUeu d'un fluide homogène. Dans une ouverture
semblablement placée, il ne saurait y avoir de réfraction. Prenez garde qu*on n'aille malicieusement vous demander quelle est la distance focale de la porte de T arc-detriomphe des Champs-Elysées, en quel point se réunissent les rayons lumineux qui la traversent?
Je ne sais ce que M. de Pontécoulant veut dire lorsque, à la septième ligne de cette même page 37, il écrit : t Si ce point de concours (des rayons partant d*un point donné) était placé en deçà ou au delà (de la rétine), la rétine coupant le faisceau lumineux avant ou après leur point de jonction, il s'ensuivrait que Tœil, recevant à la fois l'impression des divers rayons émanés d'un même point, n'en percevrait plus qu'une idée confuse. »
Pourquoi la réunion des rayons sur un seul point de la rétine empêche-t-elle que l'œil en reçoive à la fois l'impression? On s'y perd. M. de Pontécoulant passe, dit-on, dans un certain monde, pour un oracle. Il me sera donc permis de faire remarquer que les oracles anciens prononçaient toujours des paroles à double sens, et que mettre en circulation des pages, même des chapitres, qui n'ont aucun sens quelconque, c'est s'éloigner par trop des usages de l'anliquilé.
Je trouve, page 40 : t Le but d'une lunette est d'éclairer et d'amplifier les objets : ces avantages résultent de sa construction. En effet, les rayons reçus sur la surface de l'objectif sont réunis au foyer dans un espace moins étendu : l'objet en paraît donc mieux éclairé et plus facile à distinguer. •
Est-il possible! l'auteur ne songe seulement pas que
les rayons concentrés au foyer de la lunette, sont observés avec la lentille à court foyer de Toculaire ; que la dilatation de l'image qui se forme ainsi sur la rétine, peut dépasser de beaucoup l'effet résultant de la largeur de l'objectif; que par cette raison, dans les lunettes à trèsforts grossissements, l'objet paraît considérablement moins éclairé qu'à l'œil nu.
En parcourant, au coin du feu, le premier chapitre du Précis â^ astronomie j je faisais une corne à chaque feuillet où je voyais une ou plusieurs grosses erreurs; ne voilàt-il pas que tous les feuillets, sans exception, portent deux cornes : l'une pour le recto, l'autre pour le verso! H faut donc que je m'arrête, sauf à reprendre cet inépuisable sujet si les circonstances l'exigent. Je dirai, cependant, que M. de Pontécoulant m'a mis dans la pénible obligation d'infliger la corne réprobatrice même à ses planches : en particulier à la première. Dans cette première planche, qui arrachera, j'en suis sûr, de vives exclamations de surprise à tous les honnêtes marchands, jeunes ou vieux, du quai des Lunettes, on voit, fig. 18, un large objet placé en face d'une lentille. Les rayons lumineux la traversent de telle manière que ceux qui partent du haut, du bas, du centre de l'objet, se réunissent en un point, en un foyer unique. C'est pourtant à l'aide de cette fabuleuse figure, que M. de Pontécoulant prétend expliquer pourquoi les lunettes à deux verres convexes présentent les objets renversés! Eh, grand Dieu! comment ne s'est-il pas rappelé que dans le daguerréotype, les objets vont se peindre sur diverses parties de la couche d'iode qui couvre la plaque située au foyer de la
lentille; qu'il se forme à ce foyer une miniature générale; que, dans cette miniature, Timage réduite de chaque objet a une place distincte?
Si les rayons lumineux suivaient les routes que M. de Pontécoulant leur assigne; si ceux qui proviennent des régions les plus distantes entre elles se réunissaient en un seul point, en un foyer unique, il n'y aurait plus dans le monde ni lunettes, ni microscopes, ni chambres noires, ni daguerréotype, etc. Il serait difficile de grouper, autour d'une page de raisonnements et d'une figure, autant de conséquences en opposition directe avec des faits constants, élémentaires, vulgaires.
Il était aisé de prévoir que l'homme qui écrivait ainsi à tort et à travers sur l'optique ne se montrerait guère plus fort en astronomie. Au reste, la prévision s'est-elle réalisée? Quelques citations te mettront à même de prononcer :
A la page 249 l'auteur nous dit qu'une planète est en conjonction avec le Soleil, quand elle se trouve du même côté que cet astre par rapport à la Terre et sur le même grand cercle passant par les pôles de l'écliptique, ce qui est vrai. Il ajoute plus bas : « Dans les conjonctions, les j longitudes de la planète et du Soleil sont les mêmes, mais
les latitudes peuvent être très-différentes » Ceci est
encore exact. De ces promisses il tire enfin la conclusion que, dans les conjonctions (avec des latitudes qui peuvent être très-différentes), « la planète et le Soleil passent alors en même temps au méridien; ils ont môme lever et môme coucher. » Ah! monsieur de Pontécoulont! ma conscience m'empêcha naguère de vous donner mon
et de Berlin? Apprenez donc. Monsieur de Pontécoulant, je vous en conjure, que la machine parallactique ou parailatique des observateurs modernes s'appelle ainsi, parce qu'elle est destinée à suivre les astres dans leurs parallèles diurnes; apprenez que nul astronome ne songerait à l'employer à la détermination de la parallaxe du Soleil.
Page 270. « Quelquefois, dans l'intervalle qui s'écoule entre la disparition et la réapparition de cette planète (Mercure), on aperçoit sur le disque du Soleil une tache qui est formée par l'ombre qu'elle y projette I »
Nous avions cru jusqu'ici que la tache noire en question était la portion du Soleil dont Mercure, interposé entre cet astre et la Terre, nous dérobait la vue; maintenant la petite planète projette une ombre, non à l'oppositc de l'astre resplendissant dont la lumière l'éclairé, non à l'opposite du Soleil, mais vers le Soleil lui-mcme! Voilà pourtant jusqu'où va M. de Pontécoulant quand il n'a pas de guide, quand il est abandonné à lui-même !
Page 301, M. de Pontécoulant nous dit que « les diamètres des satellites sont insensibles, même dans les meilleures lunettes », et, à la page suivante, Maraldi se trouve avoir observé le retour d'une tache sur un de ces mêmes disques insensibles. En descendant à la page 306, on y lit : « Il faut d! excellents instruments pour parvenir seulement à reconnaître les satellites de Saturne ; çepcndant on a cru apercevoir des taches à la surface de l'un d'eux ! M Observer, apercevoir des taches sur des satellites dont le diamètre est insensible! M. de Pontécoulant ne veut réellement nous laisser aucune de nos anciennes croyances : tout à l'heure il jetait l'ombre d'un globe
A M. ALEXANDRB DE HUMBOLDT. 33
opaque du côté du corps éclairant; et voilà que, ne comprenant pas rénorme différence qu'il faut établir entre des conséquences déduites de mesures d'intensité et des observations immédiates, il rend la partie plus visible que le tout ; il se met en o;,position radicale avec cet axiome aussi ancien que le monde : Le tout est plus grand que la partie»
Malgré tout ce qui précède, tu auras de la peine à croire que M. de Pontécoulant se soit complètement fourvoyé, en s'occupant d'une question si capitale, si nette, si souvent traitée que celle de la vitesse de la lumière, dans ses effets sur la position apparente des astres. Eh bien , lis ces deux passages : « Lorsque nous apercevons un astre éloigné, nous ne le voyons jamais à la place qu'il occupe réellement à l'instant où sa lumière nous arrive; mais dans la position qu'il avait à Tinslant qui a précédé celui-ci de l'intervalle de temps employé par la lumière à venir depuis l'astre jusqu'à nous. » ( P. 236. ) t Nous ne voyons jamais le Soleil qu'à la place qu'il occupait 8" 13* avant l'instant où nous l'observons , et lorsque nous Tapercevons, à l'horizon, il y a déjii 8" 13' qu'il est levé ou qu'il a disparu. Une remaïqiuî semblable s'applique à tous les autres astres. • (P. 351.)
Appliquons^ comme le prescrit M. de Pontécoulant, sa remarque sur la nécessité de tenir compte du temps de la transmission de la lumière, quand il s'agit de fixer la position des astres relativement à l'horizon, quand il faut déterminer les moments de leurs levers, et nous trouverons de singuliers résultats.
Le Soleil, dit M. de Pontécoulant, est réellement levé xir. 3
dcpuîs 8™ 13" quand on commence à l'apercevoir à l'horizon. Pour Jupiter qui , en opposition, est 4.2 fois plus loin de la Terre que le Soleil , l'intervalle compris entre le lever réel et le lever apparent, sera donc de près de 35"" ; pour Saturne de près de 70™ ; enfin, pour Uranus, avec le multiplicateur 18.2 on trouvera plus de 149". Ainsi, cette planète est déjà levée depuis près de 2 heures et demie lorsqu'elle commence à poindre à l'horizon ! En appliquant ces mêmes raisonnements, ces mêmes calculs aux étoiles, nous n'aurons pas besoin de les transporter beaucoup au delà d' Uranus pour en trouver qui paraîtront se lever à l'instant même de leur coucher réel ; pour reconnaîlre que suivant leurs distances à la Terre, des astres pourront sembler en contact , quoiqu'ils occupent les régions de l'espace les plus éloignées, pour voir enfin que le groupe, si concentré des Pléiades, est peut-être composé d'étoiles uniformément distribuées tout autour du zodiaque !
Tu vois qu'en l'an de grâce 18ft0 , trois siècles après la publication de l'immortel ouvrage de Copernic, trois siècles après la démonstration du mouvement de translation et de rotation de la Terre, M. de Pontécoulant donne pour des réalités les objections qu'Aristote opposait il y a 2000 ans au système d'Empédocle sur la lumière, mais dans l'hypothèse de l'immobilité de notre globe!
Ah I mon cher ami, M. de Pontécoulant vient de nous ôter le droit de parler jamais de la diffusion des connaissances à notre époque.
Certain rimailleur à qui l'on montrait des vers faux dans un poëme qu'il venait de publier, se justifiait de la
 U. ALEXANDRE DE HUMDOLDT. 35
façon la plus singulière : « Vous croyez, disaît-il, me prendre au dépourvu : pure illusion 1 aux vers trop courts de cette page, de cette tirade, correspondent plus loin des vers trop longs, et, tout compte fait, la compensation est exacte, i M. de Pontécoulant appartient à Técole du prétendu poète. Le prétendu astronome s'est aussi réservé le moyen d'offrir, en compensation des mille et mille erreurs dont son ouvrage fourmille, certaines propositions d'une si immense vérité, qu'on les croirait empruntées à des refrains populaires très-connus. Vois ces cinq lignes de la page 89, et dis ensuite si j'exagère : t Nous avons vu dans le premier chapitre que les étoiles , dans les plus forts télescopes, ne présentaient aucun disque
appréciable Les diamètres apparents des étoiles
doivent donc être extrêmement petits ! »
Tout à l'heure nous verrons M. de Pontécoulant (cette citation en vaudra bien une autre ) opérer sur c un gaz incandescent, chauffé au point d'être lumineux I »
11 faut, de toute nécessité, que je te donne quelques échantillons du savoir de M. de Pontécoulant en matière de physique du globe et de constitution des corps célestes.
Une étoile filante est pour l'auteur du Précis : « une lumière très-vive qui traverse l'espace avec rapidité et vient s'éteindre en touchant l'horizon (p. 11).» Oh I combien la condition de s'éteindre à l'horizon va détrôner de millions d'étoiles filantes. Ce que c'est, cependant, qu'une bonne définition I
En lisant M. de Pontécoulant, on va de surprise en surprise. Sais-tu « pourquoi les plus grandes chaleurs de
Tété n*ont lieu qu'un mois après que le Soleil a atteint ses plus grandes hauteurs solsticiales (p. ilâ) ?» Je dois m' empresser de te le dire, car après dix ans de réflexion tu ne l'aurais pas encore deviné ; c'est que • la surface de la Terre graduellement échauffée à mesure que le Soleil s'est avancé de l'équateur vers le pôle boréal, est alors disposée à éprouver toute l'action de ses rayons». Que penses-tu de cette aimable disposition des corps à s'imprégner de chaleur avec d'autant plus d'énergie qu'ils sont déjà plus échauffés ? C'est un principe entièrement nouveau, et dont les conséquences paraissent devoir être immenses. La Lune, par exemple, ne produit sur la Terre aucun effet thermométrique appréciable; mais d'après la disposition absorbante des corps échauffés, découverte par M. de Pontécoulant, les faibles rayons de cet astre peuvent réagir sur le Soleil, de manière à devenir une des principales causes de son immense température. Je suis certain que pendant tes expériences sur la marche d'un thermomètre exposé au Soleil, tu as vu la Ii(|ueur monter très-vite dans les premières dix secondes ; moins vite dans les dix secondes suivantes, et ainsi toujours de même en décroissant, jusqu'au moment où elle devenait stationnaire. J'en suis désolé pour toi : M. de Pontécoulant vient de montrer implicitement que tu aurais dû trouver précisément l'inverse. Comme il n'est pas dans mes intentions de diminuer tes regrets, auxquels du reste, tu le penses bien , je m'associe de grand cœur, je dirai avec franchise que le principe nouveau me semble pouvoir être breveté ; qu'il donnera lieu dans les arts à de grandes économies de combustible ; que désormais, il
A M. ALEXANDRE DE UUMBOLDT. 37
suffira de porter au soleil une masse de fer quelque peu échauffée pour qu'elle passe au rouge-blanc et s'y maintienne. N'admîres-tu pas qu'une si grande chose ait été dédaigneusement jetée dans un obscur chapitre sur lea températures terrestres?
Te souvient -il de nos fréquents entretiens sur leà causes physiques de la coloration des astres à leur coucher; de l'inutilité de nos efforts pour expliquer dans tous ses détails ce brillant et magnifique phénomène? Rougis de dépit et de honte : en un trait de plume M. de Pontécoulant a résolu le problème. Si le disque du Soleil et celui de la Lune paraissent rouges à l'horizon, cela • indique que l'atmosphère terrestre réfracte moins les rayons rouges que ceux de toutes les autres couleurs. » f P. 427.) Examinons de près la solution.
Le Soleil et la Lune, quand ils paraissent à l'horizon, sont réellement couchés. C'est la déviation, la réfraction que leurs rayons éprouvent dans l'atmosphère qui nous les fait voir. Plus cette réfraction aura d'intensité et plus le soir, par exemple , la durée de l'apparition de l'astre sera prolongée. Si la lumière blanche se compose de rayons inégalement réfrangibles, les plus réfrangibles de ces rayons disparaîtront évidemment les derniers; c'est avec la couleur de ces rayons les plus réfrangibles (l'auteur ne manque pas de dire : les moins réfrangibles et de nommer, en effet, les rayons rouges), c'est, je le répète, avec la teinte des rayons les plus réfrangibles que le Soleil devra disparaître, à moins que d'autres circonstances ne viennent masquer l'effet de cette première cause. Voilà comment jadis on aurait raisonné; mais
M. de Pontécoulant a changé tout cela. Il fait maintenant de la physique d'une méthode toute nouvelle; c'est le Sganarelle de l'optique et de l'astronomie.
Remarque bien que, pour ne pas entrer dans une discussion numérique, qui, suivant toute apparence, aurait été hors de la portée de M. de Pontécoulant, je me suis abstenu de parler du pouvoir dispersif de l'atmosphère, et, aussi, du pouvoir absorbant.
Permets-moi, cher ami, de reporter un moment tes souvenirs sur des expériences de polarisation auxquelles tu voulus bien jadis accorder un vif intérêt et qui, je crois, n'en étaient pas tout à fait indignes. Tu verras ensuite ce qu'elles sont devenues en passant par les mains de M. de Pontécoulant.
Un rayon lumineux, quel que soit le corps d'où il est sorti, éprouve des modifications physiques singulières quand il se réfléchit sous un angle suffisamment ouvert, ou lorsqu'il subit une forte réfraction en passant d'un milieu dans un autre milieu; il acquiert ainsi en se réfléchissant ou en se réfractant, des propriétés qui le distinguent de la lumière naturelle. Ces propriétés constituent ce qu'on appelle la polarisation. L'existence de la polarisation se constate par divers instruments nommés polariscopes. A l'aide d'un polariscope de mon invention^, je reconnus, il y a plus de vingt ans, que la lumière de tous les corps terrestres incandescents, solides ou liquides, est de la lumière naturelle, tant qu'elle émane du corps sous des incidences perpendiculaires. Celle, au contraire, qui
i. Voir Astronomie populaire, U II, p. 101.
sort de la surface incandescente sous un angle aigu, oiïre des marques manifestes de polarisation *. Je ne m'arrête pas à rappeler ici comment je déduisis de ce fait la consé quence curieuse que la lumière ne s'engendre pas seulement à la surface des corps; qu'une portion naît dans leur substance même, cette substance fût-elle du platine. J'ai seulement besoin de dire qu'en répétant la même série d'épreuves et avec les mêmes instruments sur la lumière que lance une substance gazeuse enflammée, on ne lui trouve, sous quelque inclinaison que ce soit, aucun des caractères de la lumière polarisée 2; que la lumière des gaz, prise à sa sortie de la surface enflammée, est de la lumière naturelle, ce qui n'empêche pas qu'elle ne se polarise ensuite complètement si on la soumet à des réflexions ou à des réfractions convenables. De là une méthode très-simple pour découvrir à ftO millions de lieues de distance, la nature du Soleil. La lumière provenant du bord de cet astre, la lumière émanée de la matière solaire sous un angle aigu, et nous arrivant sans avoir éprouvé en route des réflexions ou des réfractions sensibles, ofi're-t-elle des traces de polarisation, le Soleil est un corps solide ou liquide. S'il n'y a, au contraire, aucun indice de polarisation dans la lumière du bord, la partie incandescente du Soleil est gazeuse. C'est par cet enchaînement méthodique d'observations que je montrai comment on pouvait arriver à des notions exactes sur la constitution physique du Soleil. Fourier, à qui j'avais expliqué ma méthode, me fit l'honneur de la citer, avec
1. Voir t. vn des CEuvrei^ t IV des Notices scientifiques^ p. 603.
2. Voir t. X des Œuvres^ 1 1*' des Mémoires scientifiques^ p. 2/i5.
clarté, avec exactitude, en 1824, dans l'éloge de William Herschel *. C'est là, probablement, que M. de Pontécoulant l'a prise, mais après en avoir fait ce qu'on va voir : « Fourier, nous dit-il, avait remarqué que la lumière qui émane d'un gaz incandescent, chauffé au point d'être lumineux ( Wc), ne se polarise pas, tandis que la lumière qui émane d'un corps solide jouit complètement de la propriété de se polariser. Or, M. Ara go a vérifié que la lumière solaire n'est point susceptible de polarisation, etc. » (P. 149.)
Il y aura vraiment quelque mérite à contenir son dépit, sa colère, en réfutant un pareil passage. M. Fourier, dit
i. Fourier s*est exprimé en ces termes : « Les nouveaux progrès de l'optique viennent d'offrir un moyen très-inattendu de reconnaître s'il est vrai , comme le croit Herschel, que la lumière solaire ne sort pas d'une masse solide ou liquide incandescente. En effet , lorsqu'un tel corps, élevé à une très-haute température, devient lumineux, les rayons qu'il envoie dans toutes les directions ne proviennent pas seulement de l'extrême superficie, ils sont émis comme ceux de la chaleur par une infinité de points matériels au-dessous de la surface jusqu'à une certaine profondeur, extrêmement petite à là vérité, mais subsistante. Or ceux de ces rayons qui traversent obliquement l'enveloppe de la masse échauffée, acquièrent et conservent une propriété spéciale que les expériences peuvent rendre sensible ; ils sont polarisés. Mais si la même masse , au lieu d'être rendue lumineuse par sa propre température, est seulement recouverte d'une flamme étendue qui est kt source de sa lumière, les rayons n'ont point cette même propriété.
« On pouvait donc soumettre à cette épreuve singulière la lumière que le Soleil nous envoie. M, Arago , auteur de cette belle expérience, et dont les travaux ont souvent enrichi la physique et Tastronomie, a reconnu en effet que les rayons solaires, même obliquement transmis, ne sont point polarisés. On voit donc que sur ce point de la question l'opinion proposée par Herschel se jdéduirait immédiatement des propriétés de la lumière les plus récemment découvertes. »
A M. ALEXANDRE DE HUMBOLDT. il
H. de Pontécoulant, avait remarqué M. Fourier,
d*abord, n^avaît rien remarqué en fait de polarisation : jamais il ne mit Tœil à un polariscope. Ce que Fauteur lui attribue est de plus une immense erreur. Je ne connais, dans le vaste domaine de la physique, que Terreur dont H. de Pontécoulant me gratifie à mon tour, quelques lignes plus bas, qui soit de mÔme taille. • M. Ârago a vérifié que la lumière solaire n'est point susceptible de polarisation I »
M. Ârago a donc oublié que la polarisation fut d'abord découverte par Malus, à Taide de la lumière solaire accidentellement réfléchie sous Tinclinaison convenable, à la surface des vitres des fenêtres du Luxembourg ; il ne se ressouvient donc pas de ses propres travaux sur les lois de la polarisation que la lumière solaire éprouve en se réfléchissant sur les molécules atmosphériques; sa mémoire ne lui rappelle plus les expériences qu*il fit jadis, avec son illustre ami Fresnel, sur les interférences de la lumière solaire diversement polarisée; il est ehfin devenu complètement étranger aux méthodes d'enseignement; il ignore que dans les cours publics d'optique, la lumière solaire, introduite dans Tamphithéâtre avec un héliostat, sert à toutes les démonstrations concernant la polarisation ordinaire et la polarisation chromatique. Tranchons le mot : M. de Pontécoulant n'a rien compris aux quelques lignes, d'ailleurs parfaitement lucides, que^ Fourier a consacrées à l'explication de mes expériences. 11 s'agissait là des propriétés qu'acquièrent les rayons lumineux au moment où ils sortent, sous des inclinaisons obliques, de la surface des corps incandescents solides.
liquides ou gazeux, propriétés qui se conservent tant que des réflexions ou des réfractions ultérieures ne viennent pas les modifier. Eh bien, l'auteur supprime d'abord toute mention de Tinclinaison, ce qui suffisait amplement pour rendre le reste inintelligible. Il fait plus cependant : il prend les qualités des rayons sortants pour des propriétés immuables; il prive ainsi la lumière solaire de la faculté de polarisation, et condamne, en mon nom, le monde entier à ne faire des expériences de ce genre que la nuit, avec des lumières artificielles émanées de solides ou de liquides.
En vérité ceci, monsieur de Pontécoulant, passe toutes les bornes ; c'est bien réellement de la diffamation scientifique. Appelez-moi de nouveau juge bilieux, incivil, de mauvaise compagnie; assaisonnez ces aménités littéraires et de si bon ton, d'une grosse dénonciation politique, je m'y résigne. Malgré les avantages que me donneraient, monsieur l'officier, certains renseignements venus de bonne source, sur le système d'intimidation dont vous paraissez vouloir faire usage contre ceux qui ont le malheur de trouver vos formules inexactes, je ne vous suivrai point dans cette arène ; mais en revanche et pour prix de mes concessions, veuillez, je vous en supplie, veuillez vous abstenir de parler jamais en mon nom; faites-moi la grAce de ne plus me prêter vos idées; sans cela, je le dis en toute humilité, je suis un homme perdu; je ne me sens pas de force à résister à de pareilles attaques.
En grand artiste, pour tout placer sur un même niveau, M. de Pontécoulant n'a eu garde d'être exact dans la partie historique de son ouvrage. Cite-t-il Rœmer? il
A M. ALEXANDRE DE HUMBOLDT. i3
ne manque pas d* ajouter « astronome français » (pages 236 et 351) • Personne, l'auteur du Précis excepté, n'ignore cependant que Rœmer était danois, et qu'il naquit à Copenhague en iG&A.
Si H. de Pontécoulant est conduit à nous parler des taches de la Lune, pour se donner un certain vernis d'éiiidition, il nous dira (page 195) : Ces taches « ont été observées et décrites avec soin, d'abord par Dominique Cassini, ensuite par La Hire et un grand nombre d'autres astronomes. » Érudition de mauvais aloi l Dans Tobservation et la représentation du globe lunaire, Gassendi, Langrenus, Hévélius, Grimaldi et Riccioli précédèrent d'un demi-siècle les astronomes que cite l'auteur. J'ajoute que Cassini avait adopté la nomenclature de convention de Grimaldi et de Riccioli. Si M. de Pontécoulant persistait, il serait obligé de dire que les auteurs de l'Almageste moderne dessinaient, nommaient les taches de la Lune avant de les avoir vues. Ce serait assurément bizarre; mais le Précis (T astronomie ne nous a-t-il pas habitués à des choses encore plus extraordinaires?
Lorsqu'on sa qualité d'ami de la science et de la gloire de son pays, comme il se qualifie lui-même, M. de Pontécoulant tente de rabaisser les travaux qu'exécutent, sous ma direction, plusieurs jeunes gens pleins de zèle, d'instruction et d'intelligence, il reporte avec douleur ses regards sur un observatoire qu'ont illustré jadis les Cassini, les Lalande, les Delambre, etc. M. de Pontécoulant peut, en vérité, conserver ses jérémiades, ses larmes pour une meilleure occasion : Lalande et Delambre ne
firent jamais une seule observation à rObservatoire de Paiîs.
Au surplus, on a choisi pour décrier cet établissement, précisément l'époque où, grâce à la munificence du pays, il est sorti de ses ruines, s'est enrichi de beaux instruments français, a vu le personnel des jeunes astronomes s'accroître de manière à pouvoir satisfaire à toutes les fatigues d'un cours non interrompu d'observations variées et aux exigences de publications annuelles. En vérité, on ne pouvait pas être plus mal inspiré
M. de Pontécoulant a-t-il l'occasion de citer la Syntaxe mathématique de Ptolémée, l'ouvrage que dans leur admiration les Arabes désignèrent par le mot composé Almageste (le très-grand), vite une note (p. 63) nous apprend que • almageste vient du mot grec mégistè^ qui veut dire collection. »
Jusqu'ici nous avions cru que mégisiè signifiait trèsgrande, ce qui assurément n'est pas synonyme de collection : il faut cependant se résigner. Ne vois-tu pas toutefois l'étonnement des linguistes, des antiquaires qui nous parlaient sans cesse dû Mercure trismégiste des Grecs, comme du Mercure trois fois grand? A combien de systèmes va donner lieu la traduction nouvelle? Comment expliquera-t-on le Mercure trois fois collection? On avait bien raison de dire que 1840 nous réservait de difficiles problèmes I
Je m'arrête. Je montrerai une autre fois, si Ton m'y force, que dans cette lettre j'ai relevé seulement une partie très-minime des erreurs de l'inconcevable ouvrage de M. de Pontécoulant. Le titre annonçait des notions
es^actes sur la constitution de Tunivers. L'auteur n'a certainement tenu aucun compte de cette promesse. Je puis même le déclarer en toute assurance, si au lieu de m*en prendre aux erreurs j'avais cité les vérités, ma tâche eût été accomplie en bien peu de lignes. Parvenu au terme d'un examen que M. de Pontécoulant lui-même avait rendu indispensable, j'ai cherché s'il ne serait pas possible de tempérer, par quelques paroles bienveillantes, les inflexibles arrêts de la logique. Il m'a semblé un moment que j'en avais trouvé le moyen. Malgré des termes proverbialement consacrés, Duclos ne disait jamais c'est le dernier des hommes^ mais bien c c'est Y avant-dernier 9 9 et cela pour ne décourager personne. Moi aussi j'aurais voulu pouvoir dire de l'ouvrage de M. de Pontécoulant, c'est Y avant-dernier des traités d'astronomie. Définitivement une si large concession répugne à ma conscience et serait contraire à la vérité. Il ne m'était jamais arrivé, dans les trente années de ma vie d'académicien , de ne pas découvrir le motif , le stimulant qui avaient porté les auteurs les plus médiocres à se commettre avec le public. Ceux-ci, étrangers aux premières notions de la science, espéraient, du moins, racheter la pauvreté du fond à l'aide d'un style lucide et élégant ; ceux-là croyant qu'avoir beaucoup lu c'est être érudit, ne s'étaient pas aperçus que l'histoire des progrès de l'esprit humain ne saurait consister dans un pêlemêle indigeste de citations, d'étymologies bonnes ou mauvaises. Quant à M. de Pontécoulant, il a mis ma longue expérience en défaut ; je n'aperçois pas même un léger prétexte qui puisse expliquer, justifier, excuser sa
nouvelle publication : tout bien examiné , le Précis d'as* tronomie est un effet sans cause !
Adieu, mon cher ami. Je Vembrasse de tout mon cœur,
F, Arago.
IT
M. le baron de Zach publie à Génes^ depuis plus de trois ans, un journal intitulé Correspondance astronomique y hydrographique et statistique. JMgnore ce que la science a gagné à la publication de cette nouvelle correspondance, mais à coup sûr M. de Zach y aura beaucoup perdu. Les travaux les plus utiles, les réputations les mieux établies, les caractères les plus honorables sont journellement attaqués par cet écrivain, dans des termes qui peuvent bien convenir à l'envie, mais que l'amour de la vérité n'emploie jamais. Je m'étais abstenu jusqu'ici de répondre à M. de Zach , persuadé que ses diatribes ne (levaient et ne pouvaient nuire qu'à sa propre réputation ; je me trompais cependant. Les articles de la Correspond dance^ malgré la passion qui s'y montre à chaque ligne, ont produit quelque effet. Tout en blâmant la virulence, je puis même ajouter la grossièreté ^ des expressions dont
1. Article inséré dans le cahier des Annales de chimie et de physique de novembre 1821 ( 2* série, t XVm, p. 304).
2. Quelques citations suffiront pour faire connaître le ton qui règne en général dans la Correspondance de M. de Zach.
Tout le monde sait que le père Llesganig exécuta, dans le der-
M. le baron a l^habitude de se servir, on accueille jusqu'à un certain point ses critiques. Gomment ne pas croire, en effet, et presque sur parole, me disait ces jours derniers un lecteur assidu de la Correspondance, Tancien et célèbre directeur de l'Observatoire de Gotha , l'auteur de tant de Tables estimées, le membre de tant de sociétés savantes? etc., etc. Vous pouvez aisément, ajouta -t -il, montrer au public que M. de Zacb viole dans ses écrits
nier siècle , une mesure de degré du méridien en Autriche et en HoDgrie. M. de Zach a publié, H y a quelques années, dans les tomes VIII et XXIII de sa Correspondance allemande, un Mémoire destiné à prouver que cette opération ne mérite aucune confiance 3t que le Père jésuite prit, par exemple, une étoile de la constellation d^Hercule pour une étoile du Dragon. A Tarticle de son grand ouvrage où il est question du degré de Hongrie, M. Delanibre parle de ropération en ces termes : « Dans un journal fort répandu on a élevé quelques doutes sur la bonté des observations et même sur la véracité de Tobservateur. » On s'imagine que M. de Zach va répondre : M. Delambre se trompe ; j'ai fait plus que d'élever des doutes, j'ai démontré que l'opération de Liesganig doit être considérée comme non avenue sous le double rapport de l'astronomie et de la géodésie. Mais ces locutions auraient été beaucoup trop polies. La phrase accompagnée de guillemets que nous venons de rapporter est suivie, dans la Correspondance de M. de Zach (2* cahier, p. 135] de ces deux mots : a Cela est faux! » M. le baron igoute plus bas : « Il ne faut pas de grandes connaissances ni en astronomie ni en analyse, ni un grand étalage d'un fatras de formules, pour examiner si ce que j'ai dit est vrai... » Qui ne croirait que M. de Zach a atteint ici le dernier terme de l'inconvenance? Mais non, il trouvera encore le moyen de dire, dans la même page, à celui des astronomes vivants qui a le plus conti*ibué au perfectionnement des méthodes de calcul actuellement en usage, qu*il s'est tt approprié des formules ». J'ignore si dans le grand nombre de formules utiles et élégantes que l'auteur du Traité dastronomie a publiées, il en est quelques-unes que d'autres géomètres pourraient réclamer; mais, en tout cas, il faudrait ne point connaître le caractère de M. Delambre pour imaginer qu'il ait jamais voulu s'approprier le travail d'autrui, lui qui a souffert, sans se plaindre.
toutes les convenances ; mais jamais vous ne parviendrez à affaiblir la confiance qu'il doit naturellement accorder à l'un des plus célèbres astronomes de l'Europe. Cet arrêt, tout sévère qu'il est, ne m'a point découragé. Il me semble nécessaire, puisque les critiques de M. de Zach obtiennent du crédit, de les soumettre, tant dans l'intérêt des sciences que de ceux qui les cultivent, à une discussion approfondie. Les lecteurs impartiaux trouveront , je crois, dans l'examen que je leur présenterai de
qu*an astrooome allemand de Gotha , à qui le manuscrit de ses tables du Soleil avait été communiqué, donnât ces mêmes tables comme son propre ouvrage. (Voyez les tables du Soleil, publiées à Gotba eo 180â, par M. le baron de Zach.)
Autre citation : « 11 y a certains génies qui n^aiment point Tobservation (ils ont apparemment leurs raisons); ils préfèrent de découvrir tout à priori^ par des coups de tête ou de plume, même les rotations des anneaux de Saturne, lesquels, comme on sait^ ne tournent pas ; mais c^est égal , ils devraient tourner. » Le lecteur aura certainement besoin d'être averti qu'une telle phrase s'adresse à l'auteur de la Mécanique céleste. Dois-je aussi me flatter qu'on voudra m'en croire sur parole , si je dis qu'il existe dans la Correspondance des pages où Bougucr est traité de charlatan ; les expressions : erreur grossière, scandaleuse, justification pitoyable, pauvres d'esprit, etc., etc., coulent toujours comme de source sous la plume de M. de Zach. Les rédacteurs de la Connaissance des temps^ c'est-à-dire les membres du Bureau des longitudes de France en corps « sont des hommes qui se font un jeu de l'honneur, de la loyauté, de la bonne foi et de leurs devoirs » (IV* vol., p. 69). Un de nos plus habiles ingénieurs publie-t-il un article purement scientifique sur des différences qui existent entre les résultats de la nouvelle triangulation de la Toscane et d'anciennes opérations des ingénieurs de la guerre, M. de Zach, à qui cette discusvsion parait déplaire, qualifiera sur-le-champ le Mémoire de notre compatriote « d'exemple honteux qui pourra servir de leçon en pareil cas à l'avenir. » Quant à moi, il me parait fort à désirer, je l'avoue, pour l'honneur des sciences, que personne ne suive les leçons que M. de Zach nous donne et que ses exemples ne trouvent point d'imitateurs.
XIL A
quelques articles de la Correspondance, que le rédacteur n'est pas toujours au niveau de sa réputation. Du reste , par un sentiment de justice dont M. de Zach me saura gré, j'en suis sûr, je m'empresse de déclarer que la majeure partie des erreurs que j'aurai à signaler tient plutôt à un défaut d'instruction qu'à un manque de bonne foi. M. de Zach a beaucoup d'érudition et possède, dit-on, parfaitement la plupart des langues vivantes. Il a une grande habitude du sextant à réflexion et manie avec adresse le cercle répétiteur. Quant aux autres instruments astronomiques (la lunette méridienne, par exemple), il paraît les connaître très-peu , si du moins j'en juge par l'inexactitude des résultats qu'il a publiés. Quoique la nullité des connaissances mathématiques de M. le baron perce de toutes parts, on s'étonnera peut-être de m'entendre soutenir qu'il ne comprend pas la trigonométrie sphérique ; mais j'en fournirai plus tard la preuve si on l'exige. Aujourd'hui, dans cet article, je me contenterai de démontrer, à l'aide de passages tirés textuellement des ouvrages de M. de Zach, qu'il est totalement étranger aux notions les plus élémentaires de l'astronomie physique. M. de Zach reproche souvent à ses antagonistes d'envelopper leur pensée dans des phrases obscures et de manquer de franchise. 11 me rendra , j'espère , la justice de reconnaître que, dans ce qui précède, j'ai cherché à éviter ces défauts. Ma proposition étant clairement énoncée, je passe maintenant à la démonstration.
3s^ vais commencer par le journal publié à Gotha sous le titre Monatliche Correspondenz (1804, Februar, p. 105, 106 et 107).
L'article dont je donnerai un extrait est un Mémoire présenté au duc régnant de Saxe-Gotha, pour demander la mesure de quelques degrés de latitude et de longitude, à reflet de déterminer la véritable figure de la Terre. L*aut€ur du Mémoire, qui est aussi l'auteur du journal (M. de Zach), trace le plan qu'il imagine pour rendre son opération plus exacte qu'aucune de celles qu'on a exécutées. Il détaille tous les instruments qui lui seront nécessaires; il demande particulièrement deux excellents cercles de Borda pour mesurer l'amplitude de l'arc, et de plus un grand secteur de Troughton. En parlant du premier de ces instruments, il dit, pages 105 et 106 :
Allemand.
Obgleich dièses Werkzeug ganz vorzOgUch zu diesem Behuf geélgnet zu seyn scheiot, hauptsachlich schoo deswegen, weil es das Senkbley durchaus entbehrt, und folglich die Einwirkang der Gebirgs-Attractionen auf dassell)e ganz wegfallt; so wage ich, etc.
Traduction.
Cet instrument a, par-dessus tous les autres, un avantage qui le rend propre à ces opérations; c'est que, n'ayant pas de fil à plomb, l'effet de l'attraction des montagnes est nul par cela même et disparaît entièrement. En conséquence, etc.
Parlant ensuite du zénith-secteur, il dit au bas de la page 106 :
Bey der Gradmessung wQrde Dans la mesure des degrés, dièses Werkzeug von einem cet instrument sera d'une utineuen Nutzen seyn, weil man lité nouvelle, par la raison qu*en damit, in Yerbindung mit dem l'employant conjointement avec fiordaischen Multiplications- le cercle multiplicateur de Bor- Kreise, die unmittelbaren At- da, on pourra observer directetractionen der Thûringer- und ment les attractions des monder Harz-Gebirge, welche in das tagnes de la Thuringe et du Gebiet dieser Vermessung fal- Harz, qui sont situées dans le len , auf eine Welse und mit ei- territoire qu'il faudra mesurer.
ner Sichcrheit ausmittcln konn- et que, par ce moyen, cette at-
te, wie man solcbe bishcr noch traction sera déterminée d^une
niclit angewandt und crreiclit manière non employée jusqu'ici
jhat. et avec une exactitude qu'on n'a
pu obtenir encore.
Enfin, page 107, on lit :
Der Himmelsbogen des See- Et au moyen de ce double in-
berger Mittagskreises wird dcm- strnment, Tare céleste du méri-
nach mit diesen doppelten Werk- dien de Seeberg sera déterminé
zeugon mit einer Scharfe und avec une rigueur et une exacti-
Genauigkeit bestimmt werdon tude qui banniront toute espèce
koniien, die jede Unsicherbcit de doute ou dMncertitude sur la
und allen Zweîfcl ûber die wahre véritable figure de la Terre, (înisse dièses Bogens ausschliesseiJ uûrdo.
1 1 serait sans doute fort curieux de savoir bien précisément quelles étaient les idées de M. de Zach quand il écrivait les inconcevables paragraphes que je viens de rapporter. Malheureusement il ne m'est possible d'offrir, à cet égard, que de simples conjectures. Deux hypothèses seulement me paraissent pouvoir servir à expliquer ces passages : l'une consiste à admettre que M. le baron ignorait entièrement en 1804 les principes si simples de la construction des niveaux ; l'autre qu'au mois de février de la même année, quand le numéro du Monatliche CorrespondenZj d'où nous avons extrait ce qui précède, fut rédigé, M. de Zach était malade. Cette dernière supposition, toute naturelle qu'elle puisse paraître, est cependant insoutenable puisque les mêmes idées ont été reproduites en 1806, et précisément dans les mêmes termes à la page 42 d'un ouvrage intitulé : Nachrichteîi von der Kœnigl. Preussischen trigonometrischen und astronomischen Aufnahine von Tliùringen und dem Eichs-
felde^ etc.f vom Freyherrn von Zach. Je ne me dissimule pas, d'un autre côté, tout ce qu'il y a d'étrange à supposer, en adoptant la première hypothèse, que le directeur d'un Observatoire célèbre, Tauteurd'un catalogue d'étoiles et de tant de Mémoires, s'était servi, pendant de longues années, du niveau comme d'un instrument mystérieux, composé de fluides auxquels il aurait attribué, par cela seul qu^un tube de verre les renfermait, la propriété d'échapper à l'attraction des corps extérieurs. 11 faut donc attendre que M. de Zach lui-même veuille bien nous tirer de Taltemative embarrassante dans laquelle il nous a placés.
11 est juste de faire remarquer, avant de quitter ce chapitre, que si M. de Zach n'a jamais publiquement désavoué les bizarres idées qu'il avait en ISO/i, 1805 et 1806 sur les fils à plomb et sur les niveaux, il a du moins implicitement fait amende honorable à cet égard dans quelques ouvrages postérieurs. On a vu qu'en 1804, le célèbre astronome allemand soutenait que les niveaux ne peuvent point être dérangés par des attractions locales. En 1810, il essayait, à l'aide d'un instrument à niveau ( le cercle répétiteur) , de déterminer l'action du mont Mimet, petite montagne des environs de Marseille, et trouvait un peu moins de 2^ pour la valeur de cette action. Suivant toute probabilité, une aussi petite quantité dépendait des erreurs d'observation ; M. de Zach Ta présentée, au contraire, avec assurance, comme le résultat in)médiatde l'attraction latérale exercée parla montagne sur le niveau. Cette conclusion avait beaucoup étonné les astronomes praticiens; mais ils ignoraient alors que
M. de Zach avait anciennement calomnié les niveaux, et qu'en admettant, un peu légèrement sans doute, que ces instruments s'étaient mus de 2'''' dans le voisinage du mont Mimet, il leur faisait en quelque sorte une réparation d'honneur.
On vient de voir quelle était, en 1804, la portée de l'éditeur du Monatliche Correspondenz ; une seule citation suffira pour montrer que le rédacteur de la Correspondance française en est précisément au même point. Je prendrai cette citation dans le premier volume du nouveau journal, pages 47 et 48.
c Au reste, on sait bien, dit M. de Zach, que, quelle que soit la figure de la Terre, sphérique, aplatie, ou oblongue, les directions des poids doivent toujours être perpendiculaires à sa surface, d'où il suit que le lieu de concours de toutes ces directions ne saurait être un point ou un centre unique (que) dans la sphère, et que dans un sphéroïde aplati (remarquez bien ce théorème de M. de Zach), ce lieu sera un plan circulaire autour du centre qui se confond avec le plan de Véquateur. On sait aussi que la force centrifuge, ou la vitesse de rotation de notre Terre, toujours plus grande sous l'équateur que sous aucun autre parallèle, agit sans cesse avec des forces inégales contre l'action de la pesanteur, d'où pourrait encore résulter une légire différence qui affecterait les observations astronomiques différemment dans différentes latitudes ! »
Je ne ferai ici aucune remarque. Quel est, en effet, le commentaire qui ne pâlirait pas à côté de la citation pure et simple des deux passages que j'ai soulignés?
Après avoir ainsi dépouillé le nom de M. de Zach du prestige dont il était environné, Texaroen critique des numéros successifs de la Correspondance astronomique deviendra une chose fort aisée ; je m*engage donc à y consacrer, de temps à autre, quelques pages de ce journal. M. de Zach se vante d'être le dépositaire des Mémoires secrets de deux des savants les plus célèbres et les plus illustres de l'Institut de France. « Ces Mémoires renferment, ajoute-t-il, des choses qui ne feront ni honneur ni plaisir, i 11 était décidé à «ensevelir ces scandales dans un oubli éternel;» mais il révélera si on Tattaque... (tome IV, p. 74.) M. le baron a pu voir, dans ce qui précède, que ses menaces ne nous ont point eflrayé. Or, comme je tiendrais à honneur d'être le premier objet de ses révélations, je le préviens que l'auteur de cet article est celui des deux rédacteurs des Annales dont le nom est inscrit le second sur la couverture K
ADDITIONS A lUbTIGLE PRÉCÉDENT SUR LA CORRESPOIfDA:(CE ASTRONOMIQUE DE M. LE DARON DE ZACH *
J'étais absent de Paris lorsqu'on inséra, dans le cahier de novembre, un article relatif à la Correspondance astronomique de M. de Zach. Je me suis aperçu, à mon retour de Metz, que la personne qui s'était chargée de corriger répreuve avait laissé échapper quelques fautes. Heureu-
1. Ce recueil portait alors pour titre : Annales de chimie et de physique^ par MM. Gay-Lussac et Arago.
2. Ces additions ont été imprimées dans le cahier de décembre 1821 des Annales de chimie et de physique, i. XVIII, p. ^29.
scmcnt elles sont peu importantes, en général, et le lecteur y aura suppléé. 11 en est une, toutefois, que je désire signaler moi-même, parce qu'elle se trouve dans une citation. On a imprimé (voir ci-dessus p. 54) : « D*où il suit que le lieu de concours de toutes ces directions (les directions des poids) ne saurait être un point ou un centre unique dans la sphère , » tandis qu*il faut dire : c ne saurait être un point ou un centre unique que dans la sphère. » Ce passage, ainsi rectifié, prouve que M. de Zach, et je me plais à lui rendre cette justice, n'ignore pas que les rayons d'une sphère sont perpendiculaires à sa surface. Les passages suivants, ceux que j'avais soulignés et sur lesquels, d'après ma déclaration expresse, portait exclusivement la critique, montrent, au contraire, avec une entière évidence, que M. le baron, en cela bien inférieur aux élèves de nos lycées, ne s'est pas élevé dans ses études jusqu'à l'ellipsoïde de révolution. Voilà tout ce que j'avais l'intention de prouver : or je doute que personne conteste l'exactitude de ma démonstration, bien que le fait, en lui-même, doive paraître très -singulier à ceux surtout qui se rappelleront que la presque totalité des mesures de la Terre, anciennes et modernes, a passé sous la férule du critique allemand.
J'ai reçu, depuis la publication de mon article, une lettre que les bornes de ce journal ne nous permettent pas d'imprimer. Je désire que l'anonyme qui l'a écrite trouve, dans les remarques suivantes, une preuve de tout le cas que je fais de ses avis.
On me reproche d'avoir annoncé, sans en fournir la preuve, que M. de Zach avait eu, avant 1804, coramu-
nication des Tables du Soleil de M. Delambre. Ce fait est de notoriété publique; presque tous les astronomes de Paris Tont entendu répéter mille fois à feu M. de Lalande, qui s'était chargé lui-même d'adresser le paquet à Gotha; mais, pour lever tous les doutes, je transcrirai ici quelques passages d'une lettre de M. de Zach :
t Ne pourraî-je pas avoir une copie ou les épreuves des Tables du Soleil de Delambre? Elles me seraient bien nécessaires à présent que j'emploie beaucoup le Soleil pour mes latitudes : cela me dispenserait de chercher toujours les erreurs des Tables ; ce qui est impraticable lorsque je suis absent du Seeberg.
■ Delambre ne serait-il pas porté à faire ce sacrifice à la science? car, comme il publie ces Tables, un mois de plus ou de moins ne lui fait rien , mais à moi cela fait beaucoup, il me fait gagner du temps et des avantages. Parlez au compère de la duchesse. Peut-être fera-t-il par parenté ce qu'il ne ferait pas par amitié.
« Signé de Zach. •
Cette lettre, qui était adressée à M. de Lalande, porte pour date : 17 novembre 1803. Les nouvelles Tables de M. de Zach ont paru le ft mai 1804 1
J'aurai plus de peine à me justifier, je l'avoue, sur le reproche que m'adresse l'auteur anonyme de la lettre au sujet du jésuite allemand Liesganig. Je suis même déjà assez disposé à reconnaître qu'il y a de grandes exagérations dans le Mémoire que M. de Zach a publié sur le degré de Hongrie. Je m'engage, du reste, à examiner avec la plus scrupuleuse attention les remarques qui me sont
adressées et les critiques de Tastronome de Gotha, et à convenir franchement, si le cas l'exige, que les assertions de M. le baron ne doivent pas être accueillies sans examen, alors même qu'elles attaquent le savoir et la probité de ses propres compatriotes.
L'auteur anonyme me permettra -t-il, à mon tour, de lui dire qu'il se trompe lorsqu'il insinue qu'en parlant en termes qui lui paraissent exagérés de la prétendue réputation dont jouit M. de Zach dans le monde savant, je m'étais seulement proposé de rendre plus frappant le contraste qui existe entre le mérite supposé et le mérite réel des ouvrages de cet observateur. Une ou deux citations suffiront, en effet, à ma justification.
Dans une notice sur Piazzi insérée en janvier 1810, dans le Monailiche Correspondenzy on trouve ce passage :
Allemand. Traduction.
Was in des vergangenen Jahr- Ce que, dans la première moi-
hunderts crster Halfte Bradloy tié du siècle passé, Bradley et
und Maycr, jetzt Maskelyne und Maycr ont été, ce que sont main<
Zach, fur England und Deutscli- tenant Maskelyne et Zach pour
land sind, das ist Piazzi fur Ita- TAngletcrrc et TAllemagne, Piazzi
lien. Test aujourd'hui pour Titalie.
Et plus bas, page 72, on lit :
Als mehrere der berûhmtesten Gomme la plupart des astro- Astrouomen, Olbers, Zach, Oria- nomes les plus célèbres, Olber^, ni. Zach , Oriani.
Je conviendrai volontiers avec mon critique :
Qu on no s'attendait guère A voir de Zach en cette affaire.
Mais il n'en demeurera pas moins évident que je n*ai rien
exagéré en disant qu'on regardait dans le public M. de Zach comme un des plus célèbres astronomes de TEurope. Il est cependant une difficulté que je ne veux pas dissimuler, malgré tout le désir que j'aiirais de me justifier complètement sur ce point ; c'est que l'article d'où j'ai extrait les passages ci-dessus, ayant paru sans signature dans un journal dont M. de Zach était propriétaire, on pourrait à toute rigueur supposer que M. de Zach en était l'auteur. Au point où nous en sommes, cet astronome et moi , je serais trop difficile si je repoussais une telle explication; je consens donc, dès à présent, à demeurer atteint et convaincu d'avoir inconsidérément accolé le nom de M. le baron à de trop brillantes épithètes, pourvu qu'on accorde que lui-même m'en avait, le premier, donné l'exemplQ.
SUR