‹ Œuvres complètes de François Coppée (volume 2)Chapitre 10 sur 10 · M 0 N AMI M EU UT RIE II · texte numérisé non relu

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il commençait un monologue dans le goût de celui-ci :

« Quel dimanche ! mon cher. Il n’y a vraiment pas de fatigue qui puisse me mettre à la côte. Songez donc! c’était hier la régate à Joinville-le- Pont... A six heures du matin, rendez-vous à Bercy, aux Marronniers , pour toute l’équipe du Marsouin.. . Et déjà un soleil!... On prend le vin blanc, on se colle en tricot rayé et en pantalon de coutil, on empoigne l’aviron et, hardi ! une... deux... une... deux... jusqu’à Joinville... Là, une pleine eau avant de déjeuner, n’est-ce pas? Vite en caleçon, unsautpar-dessusle bord, et gare la bombe ! Moi, quand j’ai tiré ma coupe, j’ai tout de suite un appétit d’enfer! Bon, j’attrape le bateau d’une main et je dis au barreur : — « Charpentier, passe-moi le, jambonneau... » Un temps, trois mouvements, je le décrotte !... — « Charpentier, passe-moi le bidon d’eau-de-vie. » Deux gorgées et je le sèche!... Et encore quelques brassées pour la digestion... )>

La description continuait ainsi, éblouissante, homérique.

C’était l’heure de la régate. Il était midi, le soleil tombait à pic. Les canots s’alignaient sur la rivière pétillant d’étincelles, en face de la tente

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pavoisée de joyeuses banderoles. On voyait, sur la berge, le maire avec son écharpe, la gendarmerie en buffleteries jaunes, et un fourmillement de toilettes d’été, d’ombrelles ouvertes et de chapeaux de paille. Poumm ! on tirait le pétard du signal. Le Marsouin fdait comme une périssoire, arrivait bon premier et gagnait Y objet d’art. Et pas fatigués ! On achevait le tour de Marne et l’on revenait dîner à Créteil. Qu’il faisait frais à la nuit tombée, sous l’obscure tonnelle constellée de pipes allumées, où les papillons nocturnes venaient se brûler à la flamme de l’omelette au kirsch ! A la fin du dessert, servi dans des assiettes à sujets, on entendait un appel de piston venant du bal Willis. En place pour la contredanse ! Mais déjà une équipe rivale, vaincue le matin même, avait accaparé les plus jolies blanchisseuses. Bataille ! et c’était des dents cassées, des yeux pochés, des crocs-en-jambe et des coups de tête dans l’estomac, enfin tout un poème d’enthousiasme physique, de joie tapageuse et de santé débordante, sans parler du retour, à minuit, par les gares encombrées, avec les femmes qu’on hisse sur les wagons, les amis séparés qui s’appellent d’un bout du train à l’autre, et les sonneurs de trompe sur l’impériale.

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Et les soirées de mon étonnant camarade n’étaient pas moins remplies que ses dimanches. Des luttes a main plate, dans la baraque de toile,

aux rouges lueurs des torches, entre lui, simple amateur, et Dubois, 1 Homme-Canon, en per¬

sonne, — des chasses aux rats, près des bouches

d égout, a\ec des terriers feroces comme des tigres, — des rencontres sanglantes, la nuit, dans les quartiers décriés, avec des mauvais gars et des mangeurs de nez, — étaient les plus insignifiants épisodes de sa vie nocturne. Encore n’osé-je pas rappeler d’autres prouesses, d’un caractère plus intime, devant lesquelles — comme on disait autrelois en style noble — la plume la moins timorée reculerait d’horreur.

Si pénible que soit l’aveu d’un mauvais sentiment, je dois convenir que mon admiration pour Meurtrier n’était pas exempte de regrets et d’amer¬

tume. Peut-être même s’y mêlait-il parfois un peu d’envie. Mais jamais le récit de ses plus merveilleux exploits n avait éveillé en moi le moindre soupçon d incrédulité, et Achille Meurtrier avait tout dou¬

cement pris place dans nion esprit parmi les héros et les demi-dieux, entre Roland et Pirithoüs.

PROSE

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A cette époque, j’étais déjà un grand batteur de banlieue, et j’occupais l’oisiveté de mes soirées d’été par des promenades solitaires dans ces régions lointaines, aussi inconnues aux Parisiens du

boulevard que le pays des Caraïbes, et dont je devais essayer, plus tard, de dire en vers le charme mélancolique.

Un soir de juillet, chaud et poudreux, à l’heure où les premiers becs de gaz éclatent dans les brumes du crépuscule, je revenais à pas lents du fond de Y au girard, par une de ces longues et tristes rues de faubourg que bordent des maisons d’inégale hauteur, dont les portiers et les portières, en bras de chemise et en camisole, sont assis sur le seuil et s’imaginent prendre le frais. Presque aucun passant, sinon, de distance en distance, un maçon blanc de plâtre, un sergent de ville, un enfant portant un pain de quatre livres plus gros que lui, ou une fdlette pressée, en bonnet et en waterproof, le sac de cuir sur le bras. Et puis,

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tous les quarts d’heure, l’omnibus à moitié vide, revenant à son point de départ, au trot lourd de ses chevaux fatigués.

Tout en buttant parfois sur le pavé, — car alors le trottoir d’asphalte était encore un luxe ignoré dans ces parages, — je descendais la rue en goûtant toutes les petites et douces joies du flâneur. Tantôt je m arrêtais devant un terrain vague, regardant, à travers les mauvaises planches de l’enclos, s éteindre dans un ciel verdâtre les suprêmes rougeurs du couchant derrière la silhouette noire des tuyaux de fabrique; tantôt, par un seul coup d'œil jeté à la fenêtre ouverte d’un rez-de-chaussée, je surprenais quelque scène d’intérieur, pittoresque et familière : — ici, une belle gaillarde de blanchisseuse approchant de sa joue son fer à repasser; — là, des ouvriers attablés et fumant dans la salle basse d’un cabaret, tandis que, debout devant eux, un vieux bohème aux longs cheveux gris faisait vibrer dans sa chanson le mot : « Liberté ! » et s’accompagnait sur une guitare couleur bouillon gras. Des Chardin, des Van Ostade.

Tout à coup, je m’arrêtai.

Un de ces tableaux intimes, soudain aperçu, avait plus vivement séduit mon regard d’obser-

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vateur par sa bonhomie bourgeoise 6t chai mante.

Elle avait l’air si heureux et si calme, dans son petit salon fané, cette bonne vieille dame en robe noire et en bonnet de veuve, plongée au fond de sa bergère de velours d’Utrecht verdâtre et abandonnant paisiblement ses mains jointes sur ses genoux. Tout, autour d elle, était ancien et modeste, et devait avoir été conservé moins par sage économie que par religion des souvenirs, depuis le temps de sa lune de miel avec le monsieur au teint coloré, en habit à la Gœthe et en gilet à fleurs, de qui le pastel ovale ornait la muraille. Les deux flambeaux allumés sur la cheminée permettaient de distinguer chacun des détails surannés du mobilier, depuis la pendule que surmontait une pêche artificielle en marbre peint, jusqu’au piano droit, de forme abolie, sur lequel, jadis, jeune femme en manches à gigot et coiffée à la grecque, elle avait joué sans doute les airs de Romagnesi.

Bien certainement, une pauvre enfant unique et bien-aimée, restée dans le célibat par tendresse filiale, veillait pieusement sur les dernières années de la veuve. C’était elle — j’en étais sûr — qui avait si douillettement installé là sa bonne mère, qui lui avait mis ce coussin sous les pieds, qui

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avait approché d’elle ce petit guéridon en marqueterie et qui y avait posé ce plateau et ces deux tasses ; et je m’attendais déjà à voir entrer, apportant le café du soir, la douce et calme fdle, qui devait être vêtue de deuil comme la vieille dame et lui ressembler beaucoup.

Absorbé par la contemplation d’une scène aussi sympathique et par le plaisir d’imaginer cet humble poème, je restais donc immobile à quelques pas de la fenêtre ouverte, certain de n’être pas remarqué dans la rue déjà obscure, lorsque je vis s’ouvrir une porte au fond du salon démodé et apparaître brusquement, — oh! qu’il était loin de ma pensée alors! — mon camarade Meurtrier lui-même, le formidable héros des joutes sur la rivière et des luttes foraines.

Un doute rapide me traversa l’esprit. Je sentis que j’étais sur le point de découvrir un mystère.

C’était bien lui! Sa terrible main velue tenait une mignonne cafetière d’argent, et il était accompagné d’un caniche qui embarrassait sa marche, — un brave et classique caniche, le caniche de tous les aveugles à clarinette, le caniche du Convoi du Pauvre, de Vigneron, le caniche tondu en lion, avec des manchettes de poil aux quatre pattes et

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de copieuses moustaches blanches, comme un général du Gymnase.

« Maman, dit le Géant d’une voix ineffablement douce, voici le café. Je crois que tu le trouveras bon, ce soir. L’eau était bien bouillante, et je l’ai versée goutte à goutte.

— Merci ! répondit la vieille dame, en roulant'sa bergère vers le guéridon avec un empressement sénile, merci, mon petit Achille! Feu ton cher père disait souvent que je n’avais pas ma rivale pour passer le café... Il était si indulgent et si bon, le pauvre excellent homme!... Mais je commence à croire que tu t’en acquittes encore mieux que moi... »

En ce moment, et tandis que Meurtrier versait la liqueur chaude avec le geste délicat d’une demoiselle à marier, le caniche, excité sans doute par le sucrier découvert, posa ses deux pattes de devant sur les genoux de sa maîtresse.

« A bas, Médor ! s’écria-t-elle avec une indignation pleine de bienveillance. A-t-on jamais vu un animal aussi inconvenant?... Voyons! monsieur, vous savez bien que votre maître n’oublie jamais de vous donner le fond de sa tasse... Tenez-vous tranquille un instant, si c’est possible... A propos,

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reprit la veuve en s’adressant à son fils, tu as fait sortir cette pauvre bête, n’est-ce pas?

— Bien sûr, maman, répondit-il avec un son de voix presque enfantin. Je viens d’aller à la crémerie chercher ton lait pour demain matin. J’ai mis à Médor sa laisse et son collier, et je l’ai emmené avec moi.

— Et a-t-il bien fait toutes ses petites affaires?

— Sois sans crainte. Il n’a plus besoin de rien. »

Et, rassurée sur ce point important d’hygiène canine, la bonne dame dégusta voluptueusement son café, entre son fils et son chien, qui la regardaient tous deux avec un attendrissement inexprimable.

Assurément il était superflu d’en voir et d’en entendre davantage, et j’avais déjà deviné quelle vie de famille paisible, étroite, pure et résignée, mon camarade Meurtrier dissimulait sous ses gasconnades chimériques. Mais le spectacle que me fournissait le hasard était si comique et si touchant à la fois, que je ne résistai pas au plaisir d’en jouir encore quelques minutes, et cette indiscrétion me suffit pour apprendre toute la vérité.

Oui, ce type de viveur vulgaire, qui semblait

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échappé d’un roman de Paul de Kock, ce tireur de savate, ce despote d’estaminet et de guinguette, accomplissait simplement, courageusement, dans ce pauvre intérieur de banlieue, les sublimes devoirs d’une sœur de charité. Ce canotier intrépide n’avait guère fait de plus longs voyages que de conduire sa mère à la messe et aux vêpres, tous les dimanches. Ce professeur de billard ne savait jouer qu’au bésigue. Ce dresseur de boule-dogues subissait l’esclavage d’un caniche. Ce Mauvais- Philibert était une Antigone.

Le lendemain matin, en arrivant au bureau, je demandai à mon camarade l’emploi de sa soirée de la veille, et il m’improvisa aussitôt, sans la moindre hésitation, une histoire de rencontre sinistre, à deux heures du matin, sur le boulevard d’Enfer, où il avait assommé d’un seul coup de poing, avec son pouce passé dans l’anneau de sa clef, un épouvantable rôdeur de barrières.

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Je l’écoutai en souriant presque ironiquement et je songeai à le confondre ; mais — me souvenant enfin combien est respectable une vertu qui se cache, même sous un ridicule, - — - je lui frappai amicalement sur l’épaule et je lui dis, avec conviction :

« Meurtrier, vous êtes un héros ! »

UN ENTERREMENT DRAMATIQUE

Pendant vingt-cinq ans, il avait joué les troisièmes rôles au boulevard du Crime; et sa voix âpre, son nez en bec d’aigle, son œil brillant d’une lueur mauvaise, avaient même fait de lui un assez bon comédien dans cet emploi. Pendant vingt-cinq ans, vêtu de l’habit de tête-ronde et serré par le ceinturon de cuir fauve de Mordaunt, il avait reculé, avec une allure de scorpion blessé, devant la colichemarde de d’Artagnan; drapé dans la lévite crasseuse de Rodin, il avait frotté ses mains sèches en murmurant le terrible : Patience! 'patience! et, plongé dans le fauteuil du duc d’Este, il avait dit à Lucrèce Borgia, avec un regard de côté suffisamment infernal ; Ayez soin de ne pas vous tromper... Le flacon d'or , Madame! Quand, précédé d’un tré-

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molo, il taisait son entrée en scène, la troisième galerie frissonnait, et un soupir de soulagement accueillait le moment où le jeune premier lui disait enfui : A nous deux maintenant ! et l’immolait pour le plus grand triomphe de la vertu.

Mais ce genre de succès, qui ne se traduit que par des murmures d’horreur, n’est pas de ceux qui rendent bien séduisante la carrière dramatique; et, d ailleurs, le vieil acteur avait toujours caché dans un repli de. son âme l’idéal bourgeois qui est au fond de presque tous les artistes. Il souhaitait pour ses vieux jours l’aisance et la considération du boutiquier retiré : la maison de campagne où l’on s’attable en famille, devant un melon, sous la tonnelle; les soirées à gâteaux, l’hiver; sa fdle élevée au couvent; son fds en uniforme de polytechnicien; la croix d’honneur!

Or, quand nous eûmes occasion de le connaître, il avait déjà presque réalisé son rêve.

A la suite de la faillite du théâtre où il était engagé depuis longtemps, les capitalistes avaient songé à lui pour relever l’entreprise. Avec de l’ordre, du bons sens, une grande pratique de son métier, un instinct littéraire assez juste, il était devenu un excellent directeur. Il possédait des

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rentes sur le Grand-Livre, une villa a Montmorency; son fils achevait ses études à Sainte-Barbe; sa fille venait de sortir des Oiseaux; et, silesmalices des petits journaux avaient retardé sa nomination dans la Légion d’honneur en rappelant chaque année, aux environs du 1“ janvier, ses anciens ravages dans les avant-scènes, jadis, quand il jouait les « rôles à collants », il pouvait espérer que le ruban rouge ne tarderait pas à fleurir sa boutonnière. Il avait bien conservé quelques habitudes de cabotin, comme de tutoyer tout le monde et de se teindre les moustaches; mais, comme il était, en somme, bon, honnête et serviable, il avait conquis l’estime et l’amitié de tous ceux qui l’approchaient.

Aussi, ce fut avec une peine très sincère que tout le monde dramatique apprit un jour T affreux malheur qui venait de frapper ce brave homme. Sa fille, une enfant de dix-sept ans, était morte subitement d’une fièvre cérébrale.

Nous savions quelle adoration il avait pour cette enfant, comment il l’avait élevée dans les principes les plus sévères de famille et de religion, loin du théâtre, un peu comme Triboulet cache sa fille Blanche dans la petite maison du cul-de-sac Bucy. Nous avions deviné que toutes les ambitions et les

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espérances de cet homme reposaient sur la tête de cet être charmant, qui, tout près de la corruption des coulisses, avait grandi dans l’innocence et dans la pureté, de même que parfois, dans l’herbe rare des faubourgs, on voit une fleur des champs croître à la porte d’un bouge.

Un des premiers nous nous rendîmes au funèbre rendez-vous que nous avait assigné le billet bordé de noir.

Devant la maison mortuaire, le menu peuple des environs encombrait la rue, attiré par les pompes de l’enterrement de première classe commandé par le vieux comédien, qui avait conservé le goût de la mise en scène jusque dans sa douleur. Le corbillard magnifique et les nombreuses voitures de deuil, aux chevaux drapés et empanachés, stationnaient déjà le long du trottoir et, souslaporte, dans l’ombre des lourdes draperies frangées et écussonnées d’argent, parmi les scintillements de la chapelle ardente, entre deux béguines lisant des prières dans leurs eucologes, le cercueil massif se dessinait sur son drap blanc, chargé de bouquets de violettes de Parme.

Tout en nous promenant parmi la foule, nous remarquâmes bientôt les groupes formés par ceux

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qui, comme nous, attendaient le départ du convoi. Il y avait là presque tous les comédiens et toutes les comédiennes de Paris, qui étaient venus rendre le dernier devoir à la fdle de leur camarade. Rien n’était plus naturel, sans doute ; mais nous n’en éprouvâmes pas moins un sentiment étrange en voyant autour du cercueil de cette pure jeune fille, qui avait exhalé son dernier soupir dans une prière, la réunion de tous ces visages marqués par la flétrissure du théâtre.

Ils étaient tous là : les premiers rôles, les comiques, les amoureux, les traîtres; elles ne manquaient aucune : les soubrettes, les duègnes, les coquettes, les ingénuités. Drapé dans un paletotsac et coiffé d’un feutre d’où débordaient ses loims cheveux gris, le superbe aventurier de tous les drames de cape et d’épée s’adossait au contre-vent d’une boutique, dans son attitude familière, et croisait les bras pour montrer ses belles mains, tandis qu’un petit vieux au masque chiffonné de paillasse lui parlait vivement, en le tenant par un bouton, de cette voix grasse et éraillée qui nous avait fait si souvent pouffer de rire. A côté du jeune premier séculaire, qui, sanglé dans saredingote trop courte et dans son pantalon collant à sous-pieds, massait

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de sa main gantée les boucles trop noires de ses cheveux, un grand gaillard, d’une beauté de modèle, n avait pas voulu renoncer, même pour ce jour-là, à ses excentricités de costume, et se carrait dans une cape de velours noir et dans ses bottes à l’écuyère. Oh ! comme elles paraissaient tristes, vieilles et fatiguées, au jour gris de ce matin d’hiver, toutes ces têtes pathétiques, gracieuses ou risibles, que nous n’étions habitués à voir que transfigurées par le prestige de la scène ! Les mentons étaient devenus bleuâtres sous le rasoir trop fréquent, les cheveux rares et secs sons le fer chaud du coiffeur, les peaux rugueuses sous l’action mordante des onguents et des vinaigres; et les yeux atones, brûlés par la lumière de la rampe, clignotaient, presque rétractiles, comme ceux des hiboux au soleil.

Les femmes surtout faisaient pitié. Forcées, par extraordinaire, de se lever de très bonne heure, et n’ayant pas trouvé le temps exigé pour leur savante et minutieuse toilette, elles se tenaient par groupes de quatre ou cinq, frileuses et emmitouflées sous les manteaux de fourrure, les manchons et les triples voilettes noires. Malgré le petit bout de maquillage fait à la hâte, elles étaient mécon-

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naissables ; et il nous fallut un effort de pensée pour retrouver en elles le souvenir de ce sublime sérail des théâtres parisiens, exposé tous les soirs aux désirs de plusieurs milliers d’hommes. Sur tous ces types charmants apparaissaient les stigmates de la lassitude et de l’âge. Les uns s’ossifiaient dans une maigreur fanée; les autres s’alourdissaient d’une graisse malsaine et adipeuse. Les rides rayaient les fronts et étoilaient les tempes ; les lèvres étaient livides, les yeux cernés de plomb ; le teint surtout effrayait, ce teint uniforme, morbide et empoisonné, œuvre du rouge végétal et du blanc gras. Cette grosse commère à l’encolure de bourgeoise, à qui l’on eût rêvé un cabas, c’était la reine terrible et fatale des grandes œuvres romantiques ; et cette petite personne blonde et pâlotte, si fade sous ses dentelles, et qu’aurait si bien complétée le rouleau de toile cirée de la maîtresse de piano au cachet, c’était l’exquise ingénue que tous les vaudevillistes avaient mariée au dénouement de leurs pièces. II y avait là des regards mourants de lorette à l’hôpital, des airs de tête de vieille copiste du Louvre, des sourires de Gélimène macabre.

Bientôt arrivèrent, dans des fiacres, les fonctionnaires de l’administration des théâtres, en

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gants noirs et en habit, avec un air de tristesse officielle; les jeunes reporters, saute-ruisseaux du journalisme, regardant tout le monde sous le nez en prenant des notes ; les auteurs dramatiques, les feuilletonistes du lundi; enfin tous ces êtres nocturnes, éreintés et blasés, qu’on est convenu d appeler le Tout-Paris des premières.

Les groupes devinrent plus compacts, des conversations animées s’engagèrent. D’anciens camarades se retrouvaient. On échangeait des poignées de main ; on reprenait, vu la circonstance, ses sourires de cordialité; des femmes s’embrassaient à travers le voile.

Au passage, on saisissait des lambeaux de dialogue, tels que ceux-ci : Quand passe la machine de chose? — ■ Étais-tu hier à la première des Variétés? Des termes de coulisses étaient entendus : Mes moyens , mon charme , mon physique. Il se taisait même des affaires. Un nouveau directeur était très entouré ; une vieille actrice organisait son bénéfice.

Tout à coup, il se fit un mouvement dans la foule. Les croque-morts venaient de placer le cercueil dans le corbillard, et les jeunes filles de la confrérie de la Vierge, dont était la morte, se ran-

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geaient, voilées de blanc, sur deux lignes, aux côtés du char funèbre. Précédé d’un maître de cérémonies en bas de soie et le tricorne à la main, le pauvre père avait paru sur le trottoir, en grand deuil, en cravate blanche, bouleversé de douleur et soutenu par des amis.

Le convoi se mit en marche et l’on arriva à la paroisse, heureusement tout proche.

On dit une grand’messe en musique, qui n’en finissait pas. Il faisait trop chaud dans l’église bondée de monde, et l’inattention était générale. Des gens qui ne s’étaient reconnus que là, se saluaient de loin d’un léger mouvement de tête; des entretiens à voix basse s’échangeaient ; quelques jeunes acteurs prenaient des attitudes, en se tournant du côté des femmes; et des pituites répondaient au x Dominas vobiscum chevrotés parle prêtre. A l’élévation, derrière l’autel, éclata un magnifique Pie Jesu chanté par un baryton célèbre qui n’avait jamais mis dans sa voix plus de langueur amoureuse. Dans les bas côtés, les petites gens du quartier, se hissant sur la pointe du pied et s’accrochant à la balustrade, se montraient du doigt les célébrités.

L’office terminé, le long défilé commença, et

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tous allèrent, au seuil de 1 eglise, jeter quelques gouttes d eau bénite sur la biere, et serrer la main du vieil acteur, qui, brisé de désespoir et ayant à peine la force de tenir son chapeau, s’appuyait contre un pilier.

Ce fut le moment le plus horrible.

Emportés par l’habitude de «jouer la situation», tous ces gens de théâtre mirent dans la marque de sympathie donnée à leur ami le caractère de leur emploi. Le premier-rôle s’avançait gravement, posait sa tête de trois quarts, et jetait « le regard a la destinée ». L’ancien tragédien à barbe grise prenait une mine stoïque et n’oubliait pas de « vibrer » en prononçant un mâle : Du courage! ha pitre s’approchait, trottinant, secouant la tête en faisant trembler ses joues, et murmurait: Ma pauvre vieille! Et la reine de féerie, prise d’un attendrissementde femme galante, sejetaitavec emphase au cou du malheureux père, qui, le visage boursouflé, les yeux sanglants, la lèvre pendante, noircissait sa figure et ses mains gantées de blanc avec la teinture de ses moustaches, délayée par les larmes.

Et pendant ce temps-là, à quelques pas de cette scène grotesque et sinistre, nous pouvions voir — dernier mot de l’antithèse — les blanches jeunes

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iilles de la confrérie agenouillées sur les chaises les plus rapprochées du cercueil de leur compagne, et qui, pour elle sans doute, demandaient à Dieu, dans leur naïve et virginale prière, le paradis qu’elles pouvaient rêver : un joli paradis de style jésuite, tout en bois sculpté et doré et en marbre polychrome, où l’on voit au fond, dans une lumière de transparent et de trompe-l’œil, la Vierge couronnée d’étoiles, avec le serpent sous ses pieds, tandis que de petits chérubins font voler au-dessus de sa tête une banderole d’azur, sur laquelle ces mots flamboient : Ecce Regina Angelorum.

EN BRETAGNE

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