‹ Œuvres complètes de François Coppée (volume 2)Chapitre 8 sur 10 · NOUVELLE · texte numérisé non relu

NOUVELLE

Peu importe le nom de la petite ville de province où le capitaine Mercadier — trente-six ans de services, vingt-deux campagnes, trois blessures, — se retira quand il fut mis à la retraite.

Elle était pareille à toutes les petites villes qui sollicitent, sans l’obtenir, un embranchement de chemin de fer, comme si ce n’était pas l’unique distraction des indigènes d’aller tous les jours, à la même heure, sur la place de la Fontaine, voir arriver au grand galop la diligence, avec son bruit joyeux de claquements de fouet et de grelots. Elle comptait trois mille habitants, que la statistique appelait ambitieusement des âmes, et tirait vanité de son titre de chef-lieu de canton. Elle possédait

LES VICES DÜ CAPITAINE

des remparts plantés d’arbres, une jolie rivière pour pécher à la ligne, et une église de la charmante époque du gothique flamboyant, déshonorée par un affreux Chemin de Croix venu tout droit du quartier Saint-Sulpice. Tous les lundis, elle s’émaillait des grands parapluies bleus et rouges de son marché, et les gens de la campagne y venaient en charrettes et en berlingots; mais, le reste de la semaine, elle se replongeait avec délices dans le silence et dans la solitude qui la rendaient chère à sa population de petits bourgeois. Ses rues étaient pavées en têtes de chat; on y apercevait, par les fenêtres des rez-de-chaussée, des tableaux en cheveux et des bouquets de mariée sous un verre, et, par les demi-portes des jardins, des statuettes de Napoléon en coquillages. La principale auberge s’appelait naturellement L’Écu de France, et le receveur de l’enregistrement rimait des acrostiches pour les dames de la société.

Le capitaine Mercadier avait choisi cette résidence de retraite par la raison frivole qu’il y avait autrefois vu le jour, et que, dans sa tapageuse enfance, il y avait décroché les enseignes et maçonné les boutons de sonnettes. Pourtant il ne venait retrouver là ni parents, ni amis, ni connais-

CONTES EN PROSE

sances, et les souvenirs de son jeune âge ne lui retraçaient que des visages indignés de marchands qui lui montraient le poing du seuil de leur boutique, un catéchisme où on le menaçait de l’enfer, une école où on lui prédisait l’échafaud, et, enfin, son départ pour le régiment, hâté par une malédiction paternelle.

Car ce n’était pas un saint homme que le capitaine. Son ancienne feuille de punitions était noire de jours de salle de police infligés pour actes d’indiscipline, absences aux appels et tapages nocturnes dans les chambrées. Bien des fois on avait dû lui arracher ses galons de caporal et de sergent, et il lui avait fallu tout le hasard et toute la licence de la vie de campagne pour gagner enfin sa première épaulette. Dur et brave soldat, il avait passé presque toute sa vie en Algérie, s’étant engagé dans le temps où nos fantassins portaient le haut képi droit, les buffleteries blanches et la grosse giberne. 11 avait eu Lamoricière pour commandant; le duc de Nemours, près duquel il avait reçu sa première blessure, l’avait décoré; et quand il était sergent-major, le père Bugeaud l’appelait par son nom et lui tirait les oreilles. Il avait été prisonnier d’Abd-el-Kader, portait les traces d’un coup de

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