Œuvres complètes de François Coppée
Un brouillard à couper au couteau, un vrai brouillard de veille de Noël, où les becs de gaz qu’on venait d’allumer, bien qu’il fût à peine quatre heures de l’après-midi, ne jetaient que des halos jaunâtres, et où les passants — silhouettes fantastiques — se hâtaient sur les trottoirs, les mains dans les poches, le collet du paletot relevé, et trépignant comme s’ils eussent été en colère.
Et que de toux! que d’éternuements! Ce n’était qu’un catarrhe, dans la foule tumultueuse, tout le long de la Chaussée-d’Antin. Hem! Hum! Ha! Atchoum!... Le cocher de fiacre faisant le gros
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dos sous son carrick, le petit trottin de modiste frissonnant sous sa retimpette de faux astrakan, le gamin garrotté de cache-nez et se chauffant les mains au fourneau du marchand de marrons, le « monsieur très bien » enveloppé d’une lourde pelisse, tous sacrifiaient à la bronchite ou au rhume de cerveau.
Le vilain Noël, en vérité! Et comme il est consolant de penser que Bethléem est sous un ciel tempéré et que Jésus y naquit dans une étable, où les haleines d’un bœuf et d’un âne réchauffaient sa frileuse nudité. Supposez que la chose se fût passée dans cet affreux climat de Paris, à la même date de l’année. C’est justement l’époque où le bâtiment ne va pas, et où tout manque, chez un pauvre charpentier, notamment le bois pour la cheminée ou l’anthracite pour le choubersky. Il y aurait eu bien peu de chance pour que le nouveau-né vécût.
Et combien c’eût été dommage! Car, n’est-ce pas? en dehors de toute idée religieuse et abstraction faite du corps de doctrine morale qui console une grande partie du genre humain depuis près de dix-neuf cents ans, rien n’est plus touchant que cette lête de Noël et que cette allégresse
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générale pour célébrer la naissance d’un petit enfant.
Par ces brumeuses journées d’hiver, il est doux de s’acagnarder au logis; et, dans son modeste appartement au troisième étage d’une maison de la rue de Clichy, l’abbé Moulin, le vieux vicaire de la Trinité, s’était à peu près endormi, les pieds au feu, en lisant son bréviaire.
C’était un excellent homme, cet abbé Moulin, mais fort simple, et qui, comme on dit vulgairement, n’avait pas inventé les pains à cacheter.
Entre parenthèses, cette locution ne vaut rien. Les pains à cacheter, aujourd’hui tombés en désuétude, et que, seules, nos administrations, routinières et fidèles aux usages, s’obstinent à employer, constituent un médiocre bienfait pour l’humanité, et leur invention ne peut être considérée comme un coup de génie.
Quoi qu’il en soit, l’abbé Moulin ne les avait pas inventés et n’avait même rien inventé du tout. Avec sa foi de charbonnier et ses bonnes grosses vertus, ce vieux prêtre était une exception dans le clergé de Paris, en général si avisé, si mondain, — j’allais ajouter, mais je m’en garde bien, — si sceptique. L’abbé Moulin avait longtemps exercé
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son ministère dans la banlieue, dans les paroisses populaires, près des pauvres, et, là, il avait donné les preuves d’une naïve et délicieuse charité. Son patrimoine — plusieurs milliers de francs de rente, s’il vous plaît, — y avait passé jusqu’au dernier sol.
Il avait même fait quelques dettes, dont il s’acquittait difficilement. Qui l’en blâmerait? Emprunter pour donner, devenir un peu insolvable pour soulager la misère, c’est du socialisme, après tout, et du meilleur.
En haut lieu, on souriait du bonhomme, mais on l’estimait beaucoup tout de même; et, quand il fut absolument à sec, on eut pitié de lui et on le nomma vicaire dans cette riche paroisse de la Trinité, où, du moins, on était sûr qu’il ne mourrait pas de faim, vu le grand nombre de dîners en ville. Il se laissa faire, courut présenter ses humbles remerciements à l’Archevêché, eut son couvert mis une fois par semaine chez un agent de change et un commissaire-priseur dont les femmes étaient pieuses, ainsi que chez une ancienne chanteuse d’opérette, retirée du théâtre pour cause d’embonpoint éléphantiasique et tombée dans la dévotion.
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Mais l’abbé n’était pas gastronome, et, dans le fond de son cœur, il regrettait ses derniers paroissiens, ses chiffonniers de la Butte-aux-Cailles, qu’il allait visiter, naguère, à la nuit tombante, ayant sous son bras, comme une cuisinière, un panier rempli de sucre, de café, de bas de laine, de gilets de tricot, de médicaments et d’autres douceurs. Tous les matins, à son réveil, il regardait avec attendrissement, sur le mur de sa chambre à coucher, au-dessus de son prie-Dieu, un souvenir qui lui venait de ses chers chiffonniers, un crucifix tout en coquilles de moules.
Ce prêtre plébéien ne tarda pas à être jugé — est-il besoin de le dire? — par son curé, superbe ecclésiastique de cinquante-huit ans, très décoratif, aux façons de prélat et de grand seigneur, jadis célèbre pour sa ressemblance frappante avec le comédien Bressant. L’abbé Moulin, orateur lourd et filandreux, fut tout de suite éloigné de la chaire, et les corvées pénibles l’accablèrent: catéchismes, convois funèbres, messes matinales ou très tardives. Comme pénitentes, il eut sur-lechamp le rebut des autres confessionnaux, les folles et les bavardes découragées par ses confrères, et il trouva l’occasion d’exercer sa patience
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évangélique en écoutant les confidences des bonnes qui se plaignaient de leurs maîtresses et des patronnes qui disaient du mal de leurs domestiques. Mais il était un de ces chrétiens candides qui acceptent toutes les disgrâces et les offrent humblement à Dieu.
Attention, là! Je vais, je me lance, je parle en bons termes d’un vicaire, d’un ensoutané, et peutêtre serai-je lu par des francs-maçons, des mangeurs de prêtres, qui vont encore me traiter de calotin. Faisons-leur vite une concession et accordons-leur que l’abbé Moulin n’était qu’un faible d’esprit, puisqu’il croyait, dur comme fer, à l’immaculée Conception et à l’infaillibilité du Pape.
Ce qui est immaculé et ce qui est infaillible, c’est le suffrage universel. Voilà qui est convenu.
Tout en oubliant son bréviaire ouvert sous la lampe et en somnolant au coin du feu, la soutane un peu relevée, les pieds posés sur la barre de la cheminée, l’abbé Moulin songeait donc à ses anciens paroissiens, les chiffonniers, qui, là-bas, à la Butte-aux-Cailles, avaient tant de peine à vivre et pullulaient comme des lapins. L’année dernière il était encore parmi eux, et il avait vendu son
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dernier titre de rente quatre et demi pour porter à leurs enfants, à l’occasion de Noël, quelques cadeaux utiles, tels que du linge et des chaussures. Cette année, sa bourse étant vide, il n’aurait pas ce plaisir.
Au dernier dîner de la femme du commissairepriseur, où flamboyait un si beau buisson d’écrevisses, et chez l’ancienne diva, où l’on ne buvait que du léoville 74 et où il y avait toujours des truffes sous la serviette, le brave homme avait bien essayé, au moment du rôti, de faire un appel à la charité en faveur des petits chiffonniers; mais il s’y était pris maladroitement.
Quand, pour apitoyer l’opulente bourgeoise, il avait déploré le grand nombre de filles-mères qu’on trouvait dans le monde des chiffons, elle avait pincé les lèvres d’un air choqué; et, quand il avait parlé à la chanteuse de l’épidémie de teigne qui sévissait, deux ans auparavant, sur la marmaille du quartier Mouffetard et de Gentilly, l’énorme personne s’était écriée : « Fi ! l’horreur! » et avait pensé s’évanouir de dégoût. Bref, le pauvre abbé n’avait rien obtenu, et, déçu dans son espoir, avait fort mal digéré les truffes et les écrevisses.
C’était fini ! Il ne pouvait plus rien pour ses
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humbles amis, pour ses anciens pauvres, pas même donner aux cinq orphelins recueillis parleur grand’mère, la marchande de ferraille de la rue Croulebarbe, une des assiettes de petits fours qui ornaient le dessert de la commissaire-priseuse, ni apporter une ou deux bouteilles de vin vieux à la fille du père Jules, le doyen des porteurs de hotte, à cette pauvre petite Céleste qui se mourait d’anémie — à treize ans ! — et qui, certes, avait plus besoin de boire du léoville 74 que la mafflue et adipeuse cantatrice, positivement menacée d’éclater de pléthore un de ces quatre matins.
Sans compter qu’il y avait promesse de mariage entre Alexandrine, l’ouvrière en perles fausses de la rue du Fer-à-Moulin, et Joseph, qui travaillait dans les mottes à brûler, rue de l’Arbalète; et que, si l’abbé, qui leur avait fait faire leur première communion, n’inventait pas tout de suite les quelques cents francs nécessaires pour l’entrée en ménage, les amoureux étaient bien capables de se passer du sacrement. Ah! mais!...
L’abbé Moulin en était là de sa mélancolique rêverie, quand il en fut réveillé par un violent coup de sonnette. Comme il n’avait pas de servante et se contentait d’un lit fait à coups de poings et
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d’une chambre époussetée par la concierge chaque fois qu’il lui tombait un œil, l’abbé se leva, prit la lampe, alla ouvrir et se trouva en présence d’un grand et solide gaillard, vêtu d’un ulster de voyage à double pèlerine, coiffé d’un feutre à larges ailes, et remarquable par son air résolu et par sa longue barbe grise, seulement rasée sur la lèvre supérieure, à l’américaine.
« C’est bien l’abbé Moulin que j’ai l’honneur de saluer? dit le visiteur en se découvrant.
— Oui, monsieur, répondit le prêtre.
• — Je me présente donc... Adam Harrison, de Chicago, marchand de porc salé, qui désirerait de vous, monsieur l’abbé, la faveur d’un entretien... Oh ! n’ayez pas peur de ma grande barbe et de ma tournure de sauvage, — ajouta-t-il comme pour rassurer le vicaire un peu interdit par cette visite inattendue. — Le petit service que j’ai à vous demander, — car je vais m’adresser à votre obligeance, — vous me le rendrez, je l’espère, avec empressement; et je n’oublierai pas vos pauvres. »
Par ces derniers mots, l’inconnu s’était déjà concilié les bonnes grâces de l’abbé Moulin, qui se hâta de l’introduire dans son petit salon et poussa un fauteuil devant le feu.
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(( Asseyons-nous donc, monsieur, — dit le prêtre avec un sourire de bon accueil, — et ayez la bonté de me faire savoir comment je puis vous être utile?»
L’Américain — ou le soi-disant tel — prit aussitôt séance avec un parfait sans-gêne. Il jeta son feutre sur le tapis, déboutonna son ulster, croisa ses jambes et présenta à la flamme un de ses lourds souliers de cuir fauve à double semelle. Puis, brusquement, et après avoir caressé sa longue barbe :
« Me prenez-vous vraiment pour un Yankee? » demanda-t-il.
Seulement alors, l’abbé Moulin s’avisa de remarquer que son interlocuteur n’avait aucune espèce d’accent étranger.
« Mais?... fit le bonhomme avec embarras.
— C’est que, voyez-vous, — reprit l’inconnu, — s’il est vrai que j’habite Chicago, dont j’arrive, ce soir même, en droite ligne, par les voies rapides, — tel que me voilà je descends de l’express du Havre, — si je vends, en effet, là-bas, du porc salé, je ne m’appelle pas Adam Harrison... Adam Harrison, c’est comme qui dirait mon nom de guerre... Tenez ! j abats tout de suite mon jeu; c’est plus simple... Je suis Renaudel, l’ancien banquier de
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la rue du Faubourg-Saint-Honoré... Renaudel qui, en 1886, s’est enfui avec la caisse et qui a été condamné par contumace à vingt ans de travaux forcés pour faux et abus de confiance. »
Stupéfait et par un instinctif mouvement de répugnance, fabbé Moulin recula son siège.
« Sans m’avoir jamais vu, monsieur l’abbé, > — poursuivit l’homme, — vous n’ignoriez pas mon existence, puisque vous avez été le confesseur de ma défunte femme... Si elle avait vécu, peut-être serais-je resté un honnête garçon. J’étais veuf depuis trois ans, lorsque j’ai fait le coup... Et, par la suite, vous avez sans doute appris ma faute et ma condamnation ? »
Silencieusement, l’abbé fit un signe de tête affirmatif.
« Et moi aussi, je vous connaissais sans vous avoir vu... Ma pauvre Julie m’a assez souvent parlé autrefois de son abbé Moulin, du prêtre des chiffonniers... Donc, vous sachant une bonne pâte d’homme, incapable de me livrer, je suis venu à vous de confiance... Ai-je eu tort? »
Et, en posant cette question, le faux Américain, qui n’avait plus du tout l’air d’un banquier, mais bien l’apparence d’un batteur d’estrade prêt à
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jouer du couteau et du revolver, leva et fixa sur le prêtre deux yeux couleur d’acier et d’une singulière énergie.
La confiance d’un tel personnage, il faut bien le dire, ne semblait pas du tout flatter l’abbé Moulin, et il ne savait trop que répondre.
« Assurément, — balbutia-t-il, — vous n’avez rien à craindre de moi... Le saint ministère que j’exerce, le caractère dont je suis revêtu... me font un devoir... de la plus grande miséricorde... Mais en quoi puis-je vous obliger? »
Devant l’inquiétude du bonhomme, Renaudel eut un petit rire en dessous.
« Allons, monsieur l’abbé, avouez que ma visite ne vous fait aucun plaisir et que vous me considérez comme une franche canaille.
— Vous riez, monsieur, — répondit assez vivement le prêtre, malgré sa timidité naturelle. — Mais n’ai-je pas le droit de me souvenir que vous avez commis une action très coupable, ruiné plusieurs familles, fait bien du mal ?
— Et si je venais pour le réparer? » s’écria l’exbanquier, qui tirant un portefeuille d’une poche intérieure de ses vêtements, le posa sur la table, à côté du bréviaire de l’abbé Moulin.
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« Il y a ici, — continua Renaudel d’une voix forte, — il y a dans ce portefeuille, en quatre bonnes traites sur les plus solides et les plus honorables établissements de crédit, une somme de deux millions deux cent quatre-vingt-trois mille cent cinquante-trois francs — je vous épargne les centimes, — qui représente exactement, capital et intérêts composés, ce que je reste devoir à ceux à qui j’ai fait tort. Je destine cet argent à mes quatre derniers créanciers, les plus gros; car j’ai déjà désintéressé, par correspondance, ceux à qui je devais des sommes moindres. Les plus pauvres me paraissaient plus à plaindre que les autres ; ils ont été payés les premiers... Maintenant, monsieur l’abbé, voici le service que j’attends de vous. Vous allez prendre ce portefeuille. Je vous donnerai la liste de mes quatre créanciers, avec leurs adresses, que je me suis fait récemment télégraphier, à Chicago, par une agence de renseignements. Vous me laisserez seul ici, à tisonner votre feu, — et, si vous le permettez, à fumer quelques cigares, — ici, où l’on ne viendra certainement pas chercher et arrêter un contumax. — Vous monterez dans le fiacre qui est en bas, — il va bien et le cocher a reçu d’avance un louis de pourboire. — Vous
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vous ferez conduire aux quatre adresses indiquées. Vous verrez les quatre personnes, — votre robe vous permet de pénétrer partout et de forcer bien des consignes. — Vous leur remettrez les traites, sans dire que je suis à Paris ni comment elles sont entre vos mains. Vous vous ferez délivrer des reçus, — ils sont aussi dans le portefeuille, tout prêts, on n’a qu’à signer. — Vous me les rapporterez. Je remonterai dans le même fiacre. Je me ferai conduire à la gare Saint-Lazare, j’y prendrai l’express de minuit pour le Havre, où j’ai laissé ma malle à la consigne. Demain matin, le transatlantique la Normandie appareillera à neuf heures et demie, emportant définitivement votre serviteur dans le Nouveau-Monde. — Et il y aura mille francs pour vos pauvres... Cela vous vat-il ? »
Quelqu’un d’abasourdi, c’était l’abbé Moulin. Il n’avait pas, nous en sommes convenu, une forte tête, et, franchement, les événements qui se passaient chez lui étaient bien faits pour troubler de plus solides caboches que la sienne.
Que de choses surprenantes ! D’abord, un voleur et lui, causant au coin du feu, comme une paire d’amis; puis cet escroc, ce scélérat, ce condamné
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aux travaux forcés, venant rembourser ses créanciers jusqu’au dernier liard et tirant des millions de sa poche, comme s’il en pleuvait. Et puis, et puis surtout, mille francs pour ses pauvres, à lui, l’abbé Moulin! Mille francs, c’est-à-dire de quoi payer un réveillon à tout casser aux chiffonniers de la Butte-aux-Cailles, de quoi vêtir des pieds à la tête les cinq orphelins de la rue Croulebarbe, avec chacun vingt francs dans la poche du gilet, de quoi faire une rente d’huile de foie de morue et de vin de quinquina à la petite Céleste, de quoi marier, à l’autel de la Vierge et avec le petit orgue, les mottes à brûler de la rue de l’Arbalète et les perles fausses de la rue du Fer-à-Moulin!...
Non, c’était à tomber à la renverse! Un conte de fée tout simplement. Le vieux prêtre se demanda s’il ne rêvait pas, se leva de son fauteuil pour se prouver à lui-même qu’il était bien éveillé...
Mais oui, tout cela était bien réel, et l’homme à la longue barbe était toujours là, installé comme chez lui, les jambes croisées, et lui disait encore une fois :
« Cela vous va-t-il?
— Pouvez-vous me le demander? — s’écria le
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bonhomme. — Comment? Réparer les malheurs que vous avez causés, rendre leur fortune à de pauvres gens ruinés!... Et cet acte de charité si généreux!... C’est-à-dire que c’est admirable!... Et je suis tout prêt... »
Mais, soudain, un scrupule arrêta le digne prêtre. D’où venait tout son argent? Quelle en était la source? Impure, sans doute; peut-être sanglante. Qui sait si cet ancien banquier à tête de brigand n’avait pas — le rifle au poing, suivi d’une bande de Peaux-Rouges avec des plumes d’aigle dans le chignon et des anneaux dans le nez, — dévalisé le « rapide » du Transcontinental et scalpé tous les voyageurs?
«Mais, excusez-moi... Permettez-moi une question indiscrète, — dit l’abbé Moulin presque' bégayant. — Ces deux millions, cette somme énorme... Comment vous l’êtes-vous procurée?...
— Très honnêtement, — répondit Renaudel sans hésitation. — Oh! à l’américaine, cela va sans dire. En d’autres termes, à force de travail, d’audace et de volonté. Ces deux millions, — et quelque petite réserve que j’ai encore là-bas, pour continuer les affaires, — je les dois uniquement au commerce des porcs saiés et ils m’appartiennent
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par les bénéfices les plus légitimes... Quand je vous disais tout à l’heure que je me suis enfui avec ma caisse, je m’exprimais mal. Je n’ai pris la fuite que lorsque ma caisse a été absolument vide. Comment en suis-je arrivé là?... Imaginezvous un pauvre homme qui adore sa femme, qui la perd, qui veut s’étourdir, tuer son chagrin, qui, n’ayant plus un sentiment, tombe dans un vice... Vous voyez d’ici la vie à outrance, les dépenses folles... Ah! ce que m’a coûté cette délicieuse ingénue de la Comédie-Française, qui disait si chastement « Le petit chat est mort » dans l'École des Femmes, et à qui vous auriez donné, monsieur l’abbé, le bon Dieu sans confession !... Et puis, quand on a entamé le magot des clients, il y a la Bourse, où l’on joue quitte ou double... et où j’ai perdu !... Mais peu importe! Sachez seulement que, lorsque le paquebot m’a jeté sur les quais de New-York, avec mon petit garçon sur les bras, — car j’ai un enfant de huit ans, monsieur l’abbé, qui a coûté la vie à sa mère, — sachez donc que, le jour de ma première promenade dans Broadway, je n’avais pas vingt francs sur moi... Non! ce n’est pas avec le produit du vol que j’ai commencé à refaire ma fortune. v II est
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pur, l’argent qui est dans ce portefeuille, je vous en réponds... Mais je lis encore une hésitation dans vos yeux... Allons, parlez franchement. J’ai mérité de tout entendre.
— Eh bien, — dit l’abbé Moulin, - — encore une fois, pardonnez-moi si je vous fais offense... Mais vous avez si peu l’attitude d’un pécheur repentant... Enfin, je cherche, je me demande comment vous vous êtes décidé à cette restitution.
— Vous ne m’offensez nullement, — reprit Renaudel, — et votre curiosité est toute naturelle. Pour tout dire, l’année dernière à pareille époque, je ne songeais pas le moins du monde à désintéresser mes créanciers. Je vivais là-bas sous le nom d’Harrison, me faisant passer pour un Anglais élevé à Marseille. J’en avais fini avec la vieille Europe; le câble était coupé, j’avais changé de peau. La fortune me souriait, je possédais déjà un très gros capital, et je me disais : « Tout va bien ! « Renaudel est mort. Vive Harrison!... j> Non! je n’étais pas un pécheur repentant, comme vous dites, je n’avais que de très vagues remords. C’est même étonnant comme on oublie vite le passé... D’ailleurs, je regrette de vous faire cet aveu, mais je ne crois ni à Dieu, ni à diable... Pourtant, si la
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probité s’est réveillée en moi, c’est à cause des dernières fêtes de Noël. »
Le vieux prêtre eut un sursaut d’étonnement.
« Vous savez quelle importance elles ont dans les pays anglais ou d’origine anglaise ; et, pour le réveillon de l’an dernier, la femme d’un négociant de Chicago, avec qui je fais beaucoup d’affaires, avait organisé une soirée enfantine, où je conduisis mon petit Victor. Il faut que vous le sachiez : dans la déroute de mes bons sentiments, j’en ai du moins retenu un, l’amour paternel. J’adore mon fils, qui me rappelle ma pauvre Julie et le temps où je n’avais rien sur la conscience. Il a huit ans maintenant; c’est presque un petit homme; mais je le soigne comme un bébé et, tous les soirs, je le borde dans son lit... Donc, je le mène à cette réunion d’enfants ; il s’y régale de pudding, dévalise avec les autres gamins un petit sapin chargé de jouets et de bonbons, et s’amuse comme un dieu. Assis au coin d’une table, devant une tasse de thé, je le regardais et j’étais heureux de sa joie... Et, bien que je n’aie pas de religion, je me disais tout de même que c’était quelque chose de délicieux dans la société chrétienne, que cette fête de Noël, que cette fête de l’enfance où la vue du bonheur
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des petits semble communiquer, pour un jour, un peu d’innocence et de pureté aux hommes mûrs et aux vieillards qui, tous, les ont plus ou moins perdues... Et, pour la première fois depuis bien longtemps, depuis ma fiévreuse existence de joueur et de débauché, depuis mon crime, depuis ma nouvelle vie de travail, si dure et si âpre, je sentis quelque chose de doux et d’amer tout ensemble qui m’attendrissait le cœur... C’est alors que mon petit Toto, las d’avoir tant joué et d’avoir tant ri, vint s’asseoir sur mes genoux et appuya sa tête contre mon épaule. Le marchand de sable avait passé, comme disent les mamans, et Toto allait s’endormir. J’avais préparé, bien entendu, à son intention, une belle surprise pour le lendemain matin, et je dis à mon fils : « Toto, n’oublie pas, « avant de te coucher, de mettre tes souliers dans « la cheminée, n’est-ce pas? » Il rouvrit ses yeux ensommeillés et me répondit : « Oh! non, bien « sûr... Et sais-tu, papa, ce que je voudrais qu’il « m’apporte, le petit Noël?... Eh bien, c’est une « boîte de soldats de plomb. Mais, tu sais, des « soldats en pantalon rouge, connue il y en avait (( de tout vivants dans ce grand jardin où ma « bonne me menait promener, quand j’étais si
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« petit... Tu sais bien, le grand jardin devant la « rue aux arcades, rempli de statues et d’arbres « dans des caisses vertes... Tu te souviens, dis?... « Quand je portais encore des jupes, comme une « petite fille, et que je m’appelais Toto Renau- « del... d L’enfant, accablé de fatigue, s’endormit après avoir prononcé ce mot... J’étais atterré, et un frisson soudain me glaça des pieds à la tête. Ainsi Victor, qui cependant avait quatre ans à peine au moment de notre fuite, Victor se rappelait sa première enfance. Il se rappelait ce nom de Renaudel, le sien et le mien, que j’avais déshonoré!... Ah! cette nuit-là, monsieur l’abbé, je l’ai passée à veiller auprès du berceau de mon fils et à faire de terribles réflexions. Je me suis dit, dans cette nuit-là, que, moi, le criminel impuni, je jouissais d’un bonheur dont je n’étais pas dignç, et qu’un jour ou l’autre, la justice des choses se servirait sans doute de cet enfant pour me châtier ! Je me suis dit que, puisque Victor n’avait pas oublié son vrai nom, un hasard suffirait pour lui apprendre que ce nom était celui d’un voleur, d’un forçat en rupture de ban!... Cette pensée que mon fils connaîtrait la vérité, qu’il rougirait de moi, qu’il aurait horreur de moi, m’a été in-
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supportable, m’a bouleversé l’âme. Alors, je me suis juré de restituer tout ce que j avais dérobé jadis, jusqu’au dernier centime, avec les intérêts des intérêts, et d’en avoir les reçus, les preuves par écrit. Car, si le malheur veut que Victor sache un jour que j’ai volé, j’aurai du moins le droit de lui répondre : « Oui! mais j’ai tout rendu! » et l’espoir de lui faire pitié et d’obtenir son pardon !... Une fois cette résolution prise, j’ai réalisé tout ce que je possédais. Hélas! le total en était encore notablement inférieur à celui de ma dette. Mais depuis un an, j’ai travaillé — ferme, vous pouvez le croire. — Aujourd’hui j’ai ce qu’il faut pour tout payer, et il me reste même quelques milliers de dollars, dont je te ferai une autre fortune, — va ! mon Toto, — une fortune qui ne devra rien à personne! »
L’abbé Moulin n’avait pas un instant perdu de vue Renaudel qui s’échauffait, qui s’emballait, et qui, à la fin de son discours, — c’est étrange, mais c’est comme ça, — roulait sous ses paupières deux grosses larmes qui finirent par tomber dans sa grande barbe. Un autre prêtre eût profité de l’occasion pour accabler l’ancien banquier de tartines appropriées à la situation et faire du
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prêchi-prêcha. Mais l’abbé Moulin, qui n’était pas un aigle, — c’est entendu, — et qui se méfiait du reste de ses talents oratoires, se contenta d’agir avec le tact que possèdent seuls les cœurs délicats. Se levant de son fauteuil, il s’approcha de Renaudel et lui tendit les deux mains.
« Je suis à vos ordres, monsieur, — dit le vieux vicaire, — et tout prêt à me mettre en route... Veuillez me donner vos dernières instructions... Seulement, je vous en préviens, il faut, de toute façon, que je sois de retour à la Trinité pour la messe de minuit.
— C’est l’heure de mon train, — riposta Renaudel, qui avait donné à l’abbé un double shakehand et dont l’émotion était déjà dissipée, — c’est l’heure de l’express du Havre, et j’entends bien ne pas le manquer plus que vous ne manquerez votre messe. Car l’air de Paris — vous savez pourquoi — ne me vaut rien, et je n’y suis venu que pour trouver un sûr intermédiaire, — ce sera vous, merci, — qui m’apporte mes quittances en bonne et due forme... Songez qu’il s’agit de plus de deux millions... Mais, bah ! tout ira bien. C’est l’instant du dîner, où chacun rentre chez soi... Vous trouverez tout votre monde, j’en ai
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le pressentiment, et vous mènerez rondement notre affaire. »
Puis, tirant de son gousset un bout de papier plié en quatre :
« Voici la liste, — ajouta-t-il en la dépliant. — Quatre visites à faire... Voyons ça... Louis Dublé, homme de lettres, rue des Abbesses... Traite de deux cent cinquante et un mille trois cent quatre-vingt-dix francs... Quand je me suis enfui, c’était un très jeune homme — longs cheveux, ongles négligés, — qui régalait la bohème. Il a eu, depuis lors, quelque succès, paraît-il... S’il a conservé ses anciennes habitudes, les pompes à bière des cafés littéraires vont verser bien des bocks... Mlle Latournure, rue du Cardinal-Lemoine... Bigre, c’est loin!... où elle dirige aujourd’hui un petit externat... Vieille fille geignarde, malade imaginaire... Traite de trois cent soixante-cinq mille quatre cent quarantetrois francs... Voici pour elle, j’espère, de quoi s’acheter des boîtes à pilules et changer, tant qu’elle voudra, d’eau minérale... Henri Burtal, architecte, rue de Rennes... Je n’ai souvenir que d’un joli garçon, d’un homme à femmes... Traite de cinq cent soixante-sept mille huit cent quatre-
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vingt-dix-neuf francs... Marié depuis mon départ. Ce sera pour doter ses filles, plus tard, s’il en a... Enfin, ma victime la plus éprouvée, M. le marquis de Capdecamp, membre du Jockey, boulevard Malesherbes... Parfait, monsieur l’abbé. C’est sur votre chemin pour revenir... Bonne noblesse, le marquis... Des aïeux à Azincourt, à Pavie, à Malplaquet, à Rosbach... C’est étonnant ce qu’on a contribué aux batailles perdues, dans cette famille-là... Homme de cheval... Très fané et très vanné... Il avait déjà dévoré, il y a cinq ans, une énorme fortune... Marié, lui aussi... Mon vol l’aurait décidé, m’écrit-on, à redorer son blason, avec la dot de Mlle Mardock, fille d’un financier véreux... N’importe. J’imagine que cette dernière traite, qui s’élève à un million soixante-dixhuit mille quatre cent vingt et un francs lui causera une agréable surprise... Dites à ces gens-là que je n’ai nullement l’intention de purger ma contumace, de me faire acquitter par un jury; que je paye, voilà tout. Dites-leur, si vous voulez, que Renaudel a changé de nom et de patrie, qu’il n’existe plus; et exigez seulement les reçus, pour montrer à Victor, en cas de malheur... Maintenant, monsieur l’abbé, voici le portefeuille
LES VRAIS RICHES
et la liste. Il est cinq heures et demie déjà. Pas de temps à perdre. Je vous renouvelle encore tous mes remerciements... mais je ne vous retiens plus. »
Et Renaudel, qui s’était levé en prononçant ces derniers mots, prit la lampe à son tour, poussa dans l’antichambre l’abbé Moulin, lui donna son chapeau romain, l’aida à revêtir sa douillette, lui ouvrit la porte du palier et la lui referma sur le dos. Puis il revint s’asseoir au coin du feu, tira d’une de ses poches un gros étui et de cet étui un énorme cigare, l’alluma, se tassa dans son fauteuil, lança, l’une après l’autre, ses jambes en l’air, appuya ses lourds souliers de voyage sur le marbre de la cheminée, présenta fort impertinemment les deux semelles boueuses à une statuette en plâtre colorié de la Vierge de la Salette, et commença tranquillement à fumer comme un steamer sous pression.
ON REND L’ARGENT