DU CHATEAU DE R
Devant le pur, devant le vaste ciel du soir,
Où scintillaient déjà quelques étoiles pâles,
Sur la terrasse, avec des fichus et des châles, Toute la compagnie avait voulu s’asseoir.
Devant nous l’étendue immense, froide et grise D’une plaine, la nuit, à la fin de l’été.
Puis un silence, un calme, une sérénité!
Pas un chant de grillon, pas un souffle de brise.
LE CAHIER ROUGE
Nos cigares étaient les seuls points lumineux;
Les femmes avaient froid sous leurs manteaux de laine ; Tous se taisaient, sentant que la parole humaine Romprait le charme pur qui pénétrait en eux.
Près de moi, s’éloignant du groupe noir des femmes,
La jeune fille était assise de profil Et, brillant du regret des anges en exil,
Son regard se levait vers le pays des âmes.
Ses mains blanches, ses mains d’enfant sur ses genoux Se joignaient faiblement, presque avec lassitude,
Et ses yeux exprimaient, comme son attitude,
Tout ce que la souffrance a de cher et de doux.
Elle semblait frileuse en son lourd plaid d’Ecosse Et pourtant souriait, heureuse vaguement,
Mais ce sourire était si faible en ce moment Qu’il avait plutôt l’air d’une ride précoce.
Pourquoi donc ai-je alors rêvé de la saison Qui dépouille les bois sous la bise plus aigre,
Et pourquoi ce sillon dans la joue un peu maigre M a-t-il inquiété bien plus que de raison?
Sun LA TERRASSE.
Je connais cette enfant; elle n’est que débile.
Depuis le bel été passé dans ce château,
Elle va mieux. C’est moi qui lui mets son manteau
— Lorsque le vent fraîchit — d’une main malhabile.
J’ai ma place auprès d’elle, à l’heure des repas,
Je la gronde parfois d’être à mes soins rebelle,
Et, tout en plaisantant, c’est moi qui lui rappelle Le cordial amer qu’elle 11e prendrait pas.
Elle ne peut nous être aussi vite ravie !...
— Non, mais devant ce ciel calme et mystérieux, Avec ce doux reflet d’étoile dans les yeux,
Cette enfant m’a paru trop faible pour la vie ;
Et, sans avoir pitié, je n’ai pas pu prévoir Tout ce qui doit changer en ride ce sourire Et flétrir dans les pleurs ce regard, où se mire Le charme triste et pur de l’automne et du soir.
GAITÉ du cimetière
Avis aux amateurs de la gaîté française :
Le printemps fait neiger, dans le Père-Lachaise, Les fleurs des marronniers sur les arbres muets Et la fosse commune est pleine de bleuets ;
Le liseron grimpeur fleurit les croix célèbres ;
Les oiseaux font l’amour près des bustes funèbres; Et l’on voit un joyeux commissaire des morts, Tricorne en tête et canne à la main, sans remords, Cueillir de ses doigts noirs, gantés de filoselle,
Des bouquets pour sa dame et pour sa demoiselle.