‹ Œuvres complètes de François CoppéeChapitre 81 sur 128 · LE MAGYAR · texte numérisé non relu

LE MAGYAR

Mal attachés exprès au drap de sa pelisse,

Afin que, tout le temps qu’il serait à danser,

Ils tombassent par terre et qu’on put ramasser. Certes, les pauvres gens ne s’en firent pas faute.

Mais, quand ce fut fini, leur noble et puissant hôte Alla droit vers un vieux qui, resté dans son coin, S’était croisé les bras en regardant de loin,

Vrai Magyar, en manteau de laine aux larges manches, En talpack noir, et don t les deux moustaches blanches Tombaient sévèrement sous un nez de vautour.

« Je voudrais te donner quelque chose à ton tour, Père, lui dit le comte Istvan avec malice;

Mais je n’ai plus un seul sequin sur ma pelisse. Dis-moi : Pourquoi n’as-tu voulu rien ramasser? »

Le vieillard répondit :

Il fallait se baisser. »

LA RÉPONSE DE LA TERRE

Le Fils du Ciel laboure une lois dans l’année.

Pour remplir ce devoir, à la date ordonnée,

Un jour, Kang-Hi, le sage empereur, se courbait Sur un soc attelé de bœufs blancs du Thibet. Sans voir la foule immense et de loin accourue, L’illustre Taï-Tsing conduisait sa charrue Et regardait, rêveur et se parlant tout bas,

Le sol gras et fécond s’ouvrir devant ses pas;

LA RÉPONSE DE LA TERRE

Et, creusant son sillon, il murmurait :

« O Terre!

La vie est une énigme, et la mort un mystère.

Mais toi, dont les épis balancés par les vents Sont engraissés des morts pour nourrir les vivants,

O toi, mère du cèdre et de la graminée,

Tu dois savoir le mot de notre destinée.

Sur ce problème, auquel en vain j’ai réfléchi, Réponds-moi donc. Je suis Kang-Hi, fils de Chun-Tchi ; Et mon bras a vaincu le Tliibet et Formose;

Etje suis grand parmi les plus grands, sans qu’on m’ose

Adresser la parole en élevant la voix

Avant d’avoir frappé du front le sol neuf fois ;

Je suis le maître, à qui toute chose est permise ; Pourtant mon cœur est humble et mon âme est soumise, Etje n’ai pas l’orgueil que mes aïeux ont eu.

Pour grandir en sagesse et pour croître en vertu,

J’ai fait graver, fidèle aux antiques usages,

Aux murs de mon palais les sentences des sages,

Tel qu’un jeune homme suit les conseils d’un barbon. Je hais les courtisans, et, si j’étais moins bon,

Je voudrais ordonner qu’on leur coupât la langue.

Je suis doux : je défends, sous peine de la cangue,

De noyer les enfants du sexe féminin.

Je suis subtil : je sais greffer un pommier nain

RÉCITS ÉPIQUES

Sur un rosier, selon les lois de la physique;

Je touche de divers instruments de musique Et je lis couramment, et fais des vers d’amour.

Je suis brave, non pas comme l’affreux Timour,

Par vain désir de gloire et par goût sanguinaire, Mais pour tomber, avec le fracas du tonnerre,

Sur le Mongol camard et le Puisse sans Dieu,

S’ils osent attaquer l’Empire du Milieu.

Je suis savant : je sais les rites et les codes.

Je suis pieux : je rends hommage, en leurs pagodes, Aux bonzes de Kong-Tsé comme aux prêtres de Fô, Et je protège aussi Jésus, le Dieu nouveau,

Qui naquit d’une vierge et qui veut que l’on s’aime. Je suis juste, et prétends que tout le blé qu’il sème, Au temps de la moisson revienne au laboureur. Enfin je suis un bon, sage et grand empereur,

Et mon nom est béni par quiconque respire,

Du levant au ponant, dans le Céleste Empire.

Et maintenant, ô toi dont la fécondité Nous accorde le riz, le froment et le thé,

O Terre maternelle, où chaque créature Cherche sa vie et trouve enfin sa sépulture,

Et qui de tout au monde es la cause et l’effet,

Dis, que restera-t-il de tout ce que j’ai fait? Réponds-moi, pour celadallût-il un miracle! »

LA RÉPONSE DE LA TERRE

Mais sa charrue alors rencontrant un obstacle, Kang-Hi creusa le sol d’un plus puissant effort, Et fit sortir de terre une tète de mort.

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