I. Troupe, bande
Cringore 1. * n
l62 Gringore.
En ung buisson et ysle se refont ; Les veneurs donc qui sur eulx povoir ont, Les puent chasser, mais qu'on les abandonne, Car en tout temps leur venoyson est bonne ; Tant plus ilz sont travaillez, tant mieulx vault : On doit batre le fer quant il est chault.
Ce cerf des cerfz sçait des ruzes nouvelles, Que les veneurs peuent appeller cautelles; Car, s'il cognoist que chiens luy fassent presse, La fuytte prent par petites sautelles ; Entre les chiens dangereux et rebelles Son escuyer et son compaîgnon lesse, Et, se plus fort de rechef on l'opresse , Il trouvera le moyen d'eschapper :
Vieil serf rusé est fort à attrapper.
S'il est tout seul et soit aucunement De plusieurs chiens acueJlly, sagement En sa meute tournera, querant change De cerfz, bisches, qu'essaye subtillement Bailler aux chiens; ce fait-il promptement ; Aux bons limiers cela n'est point estrange, Et, se on les suit nonobstant, il rechange; Avec bisches, cerfz fuyt , puis fait sa ruse : Si bon lymier n'y a que cerf n'abuse.
Aval le vent il court de belle tyre ; Aux rivières ou estangs se retire, Quant il est chault , pour sa vie garantir ; . Car les fleuves ou ruisseaux veult eslire A celle fin, se le lymier désire Le pourchasser, qu'il perde le sentir ; Tout au mih'eu de l'eaue sans partir
La Chasse du cerf des cerfs, iô^
Dévalera une bien ^ande espace :
Ruse n'y a que le vieil cerf ne face.
Les bons veneurs congnoissent tout par Ces ruses là, mon révérend seigneur ; [cueur Par (juoy suffit d'en parler pour ceste heure , Mais )e reviens à la grande fureur Du serf des serfz y quant est en sa chaleur, Durant son ruyt^ où trop longtemps demeure ; En son halier, fort , buisson ou demeure A fait ruze que jamais serf ne fist :
Qui peuit, de tout fault faire son prouffit.
Mémoire n'est que en buisson ou en fort Y ait eu serf qui ait faint estre mort Comme cestuy ; telle ruse est nouvelle ; Bien est des cerfz qui, à droit ou à tort, S'entretuent par leur cruel effort, En la saison qu'en ruyt on les appelle; Mais ilz ne font point les mors par cautelle Comme ce serf; veneurs, or y pensez :
Tous bons servans ne sont recompensez.
Veneurs n'ont point ceste leçon apprise Que l'on corne du serf des serfz la prise, Sans qu'il soit prins. Quelqu'un voulut corner La mort du serf; les autres par faintise Cornèrent lors en oyant sa devise; Lors voulurent tous leurs cors encorner; Plusieurs cuydoient en cornant escorner ; Mais on congneust la cornerie en fin :
Affiné est aucunes foys le fin.
Le lymier vint pour avoir sa curée ;
164 Gringore.
La teste avoit, long temps a , désirée; Autre chose ne vouloit procurer ; Des prés partit environ la vesprée En traversant montaigne, valée, prée; Mais force fut la curée différer; Je ne sçay qui se voulut ingérer D'ainsi corner; mais sans prise on coma :
Plusieurs veneurs adonc en escoma.
Les Espaignolz par les boys lors couroîent, Curant avoir la curée qu'attendoient; Lévriers Françoys y trotèrent bonne erre ; De toutes pars veneurs et chiens cerchoient La venoison; aussi s'en empeschoient Secrettement les dogues d'Angleterre; Vers orient aloient la curée querre, Mais ledit serf estoît dedens son fort :
Maint homme vit qu'on a faim estre mort.
Or est ce serf en son buisson , trèslas, Et est prescript du plaisir de soûlas; Pource qu'il a perdu sa forest grasse Et qui soit vray qu'il y soit par compas , On l'a congnu; de cen'ygnorez pas; Par le froyé ', où souventes fois passe, Il n'y a bois ne branche qu'il ne casse S'el ne ploie soubz sa teste trouchée :
Qui rompt sa foy droit est qu'il luy meschée.
On lesse donc le serf des serfz reffiaire En son buisson ; son bruit l'a fait défaire De son beau chief qui estoit couronné;