La Sottie
Nous n'avons pas la prétention dé faire ici l'histoire de la Sottie^ L'obscurité qui entoure les origines de notre théâtre et le développement de ses principales divisions impose à tous ceux oui s'occupent de ces études des recherches aont le résultat ne sauroit trouver place à la fin de cette préface. Nous nous contenterons de résumer celles de ces questions qui rentrent plus particulièrement dans notre sujet » .
I . Je renvoie le lecteur à un livre publié par M. Adolphe Fabre, sous le titre de Études sur Us Clercs de la Bazoche; l'auteur y a résumé d'une intelligente façon toutes les notions jusqu'à présent admises sur les origines de notre théâtre. Il a apporté à l'érudition une aide importante , en combattant quelques préjugés trop facilement admis , en développant des hypothèses ingénieuses, et en- rendant pour toujours acquis à la. science certaines dates , certains faits, jusqu'ici contestables. L'estime que je professé pour cet ouvrage ne m*empéche pas , sur .bien des points., de diifférer d'opinion avec M. Fabre. Pour ne parler id que de Gringore, |e regrette le jugement , à coup sûr injuste , qu'il porte sur son talent; j'espère qu'une nouvelle lecture lui fera reconnoître l'excès de sa sévérité. Je croîs eii outre qu'il se trompe en voyant dans la Société des Sotz tme annexe de la Sodété
ET LA Politique bourgeoise. Ixxj
A quelle date faut-il faire remonter l'existence de la Société des Sotz, des Enfans Sans-Souci? A quelles circonstances dut-elle sa naissance ? Quâ but se proposa-t-elle ? On admet généralement qu'elle s'organisa au commencement du xve siècle ; les autres questions ne sont pas encore résolues , et nous n'avons pas jusqu'ici de documens qui nous permettent de les discuter autrement que par des hypothèses.
Je pense, contrairement à l'opinion actuellement en faveur, que la corporation des Sotz étoit complètement distincte des autres sociétés dramatiques. Elle a dû avoir pour but de réunir ceux-là même qui, n^ ayant degré en quelque faculté, qui, ne tenant par position ni à la Bazoche, ni aux Clercs du Chastellet , ni à l'Empire de Galilée, Youloient cependant prendre part aux fêtes , aux jeux, aux esbatz, qui avoient été jusque-là l'apanage des joyeux clercs. Gringore
des Clercs du Châtelet, et dans le Prince des Sotz le directeur des Jeux de ces clercz. La présomption qu'il tire de ce que Gringore, Mère Sotte, donnoit ses représentations devant ce Châtelet, me paroît pour le moins aventureuse. Il n'est pas exact, en effet, de dire que notre poète donnoit là ses représentations : il y exhiba en diverses circonstances solennelles des Mystères, c'est-à-dire des allégories, des personnages revestus et habillés de façon à symboliser quelques louanges en faveur de l'illustre personnage qui devoit passer devant le Châtelet. Gringore n'étoit pas encore Mère Sotte quand il composoit ces Mystères , les Comptes et Or- (finaîres de la Prévôté ne lui donnent pas ce titre. Le moindre hasard avoit pu lui valoir la bonne fortune de travailler i ai eihibirions , et je crois qu*U suffisoit que lui ou Pierre Maithaod, charpentier de la grand' cognée, son collaborateur, eussent leur domicile dans le voisinage , pour que la bonrffcoisie de ce quartier le chargeât d'offrir un madri-
fil ai planches et en mannequins à madame la Royne ou MoDseignenr l'Archeduc.
Ixxij Gringore
nous en est une preuve; il annonce hautement qu'il ne tient à aucune faculté , et nous le voyons un des chefs de la corporation des Sotz. Celle-ci seroit donc une agrégation en quelque sorte révolutionnaire, une protestation contre le monopole dramatique abandonné aux corporations juridiques, une réunion de poètes indépendans. C'est bien sans doute au commencement du xve siècle au'une telle société pouvoit s'organiser, quand l'état de troubles , de guerre et d'anarchie permettoit de nombreux empiétemens contre les droits acquis, rendoit les anciennes 'corporations plus foibles, moins protégées, moins attentives à faire respecter les antiques prérogatives, quand d'ailleurs toutes les fêtes, toutes les folies , toutes les occasions d'oublier le mal présent et de s'étourdir bruyamment sur les menaces de l'avenir, dévoient être les bienvenues dans la bourgeoisie et le populaire. C'est alors que tous ceux qui se voyoïent jeunes, qui se sentoient affolés par l'amour du bruit, par le besoin de la distraction, et entraînés par les conseils de "l'imagination fiévreuse , ont pu se réunir, prendre effrontément le nom de Sotz, et railler bravement les préoccupations des politiques et des sages, en se disant les Enfans sans soucis.
J'ai toujours cru qu'ils avoient dû débuter par des mascarades, par des bouffonneries improvisées, où chaque Sot, le Prince et la Mère en tète, jouoit un rôle. Ce rôle, selon moi, ne devoit pas être défini autrement que par les habits grotesaues qu'il avoit plu à chacun de prendre pour aésigner une sorte particulière de Sottise. Il étoit ainsi abandonné aux caprices de l'imagi-
ET LA Politique bourgeoise. Ixxiij
nation^ de Pîmprovîsation, et confié à la verve du mommon. Un peu plus tard seulement le plan fut nettement arrêté d'avance , l'intrigue fiit artistiquement nouée par ks poètes de la Société , les rôles furent sérieusement distribués , le dialogue écrit; les jeux des Sotz, en un motf se formulèrent définitivement en une pièce de théâtre. C'est ce genre de pièce , on le comprend sa)K peine, qui prit le titre de Sottie, au nom des acteurs qui la jouoient ; et il me semble bien trouver dans ses allures les traces de ce point de départ que j'indiquois , de ces mascaraoes et improvisations primitives. La troupe des Sotz est restée sur le théâtre , où elle forme pK)ur ainsi dire le chœur, et rappelle cette prethière bande de Sotz , qui n'avoit à remplir, dans les mascarades , qu'un rôle de comparses; le* Prince des Sotz y est encore, aussi mère Sotte; l'intrigue est nouée par diverses espèces de sottises personnalisées, se prêtant à l'action qu'elles conduisent, embrouillent ou débrouillent, selon le plan tracé. Comme on le voit, il y a de nombreuses relations entre de telles pièces , et la partie qu'auroieht arrangée une bande de joyeux compagnons déguisés en sots , et ajoutant à leur uniforme quelque particularité, de costume, pour aller dans les carrefours représenter et railler quelque trait de la sottise humaine, quelque accident de la vie politique ou quelque scandale de la vie privée. Dans la pièce, les incidens sont strirtement prévus, les quolibets des passans sont mis dans la bouche des acteurs; c'est la plus grande dissemblance que je puisse trouver* ^ Il n'y a là , du reste , on le comprend , qu'une simple Hypothèse. Ce qui est certain, c'est que
Ixxiv Gringore
les Sotz donnèrent leur nom au genre dramatique qui, comme étude de mœurs , se rapproche le phis de la haute comédie moderne , et qui, comme forme, peut être, à certains égards, comparé à la comédie italienne. Le cadre général étoit banal, la plupart des personnages inventés d'avance ; beaucoup d'entre eux avoient un caractère traditionnel et connu. Une grande partie des effets de scène consistoit justement dans cette connoissance préalable que le public avoit de ces divers caractères. Le nouvel auteur avoit alors à ajouter certaines nuances , à inventer une intrigue qui , par le contraste entre le caractère connu et la position nouvelle , frappoit d'autant plus le public. Une telle donnée traditionnelle est sans aucun doute une aide dangereuse apportée à la médiocrité ; elle arrête peutêtre les plus hauts et les plus profonds développemens du génie comique; mais aussi elle a une singulière puissance dans les mains d'un auteur ingénieux et habile. Elle sert au public de prologue, d'un prologue aimé; elle jette immédiatement la masse des auditeurs comme dans le milieu de l'action; il est incontestable d'ailleurs que Cassandre amoureux est plus énergiquement caractérisé que tout autre vieillard amoureux, et Pierrot millionnaire est d'un autre grotesque que tout autre laquais parvenu.
Je crois que la Sottie est la plus moderne de toutes les formes de drame que nous a laissées le Moyen Age. Il n'y a pas de doute quant aux mystères , dont les rudimens se retrouvent dans les fêtes et les cérémonies publiques du Catholicisme« La Moralité y mise en scène d'allégories morales, ne sauroit remonter si haut que le Mys-
ET LA Politique bourgeoise. Ixxv
tère, maïs j'admetlrois volontiers au'elle dut naître au xive siècle , en digne fille aes poëqnes allégoriques et des cerveaux pédantesques de ce temps-là. La Farce est au Mystère ce que le Fabliau est à la Chanson de Gestes ; elle est rpeuvre du poète populaire, quan<l la pièce sacrée est l'œuvre de la classe lettrée. Il paroit s^ge de supposer qu^une fois l'élan donné aux représentations dramatiques , en ce genre comme- dans les autres , l'esprit populaire ne resta pas stérile, et nous conclurions à priori de l'antiquité du Mystère à Fantiquité de la^ Farce , quand même d'autres présomptions ne viendroient pas rendre cette ancienneté plus que vraisemblable ». Quoi qu'il en soit, Gringore s'empara de .ces divers genres dramatiques , et il y mit .ce cachet personnel qu'il imposa à tous les genres littéraires qu'il cultiva. Dans la Sottie, la Moralité, \^ Farce, il accepta le cadre traditionnel, mais à. la manière des hommes de génie, je veux dire sans servilité , sans banalité, en sachant l'embellir, l'améliorer, y- introduire aisément le côté original de son talent , de son école et de sa méthode. L'art qu'il déploya dans la Sottie est sûrement des plus remarquables, et il arriva à maintenir dans un équilibre parfait le personnage traditionnel, le
I. V., par exemple, un fragment d'un dialo^e latin du a* siècle, entre Térence et un BoufTon , publié par mon collaborateur M. A. de Montaiglon, chez Guiraudet) 1849. Il est impossible de voir là autre chose qu'un fragment de farce; et Ton peut assurer, ce semble, que, si la Farce existe au IX" siècle, même gênée par le latin, elle n'a pas dû tarder à prendre un grand développement, quand les. poètes populaires eurent une langue faite qui leur permit de montrer au peuple le drame qui rentroit le plus dans ses initincts.
Ixxvj Gringore
Sèt et * le personnage particulier agissant dans l'intrigue présente. Cette double entente continuelle, quiétoit le grand mérite, la grande gaieté, le grand intérêt de la Sottie, est ici traitée avec un tact ^ une délicatesse qui ne fléchissent pas un instant. En donnant par là une singulière Vigueur à la satyre politique, qui étoit le but apparent de la pièce, il sut aussi lui conserver un caractère comique, esquiver les nombreuses difficultés du sujet, maintenir toujours dans l'esprit des auditeurs le but tiital, instructif, de haute portée politique, sans jamais éloigner le sourire ni chasser la gaieté. Nous sommes trop éloignés de cette époque pour apprécier suffisamment une telle pièce, dont le grand mérite consistoit dans la' finesse des contrastes, dans l'énergie et le bien trouvé des allusions , dans une foule de mots, d'idées, d'oppositions, de proverbes, par- ^itement compris alors par la bourgeoisie. Ces allusionS) ces demi-mots, ces contrastes, cet équilibre qtre j'indiquois tout à l'heure, nous les sentons , n)ous en devinons l'existence sans pouvoir complètement en saisir le sens-^ Telle que nous la pouvons comprendre cependant , cette pièce nous semble excellente. La marche, du reste, en est simple. Le Prince, des Sotz (Louis XII) doit tenir sa cour; arrivent à l'envî maints personnages destinés à symboliser les diverses nuances de la sottise humaine et aussi sans doute les principaux personnages de la cour de France. Les Prélats apparoissent ensuite, et ils symbolisent, eux aussi, les vices que les enfans libertins de la Mère Sotte avoient l'habitude de reprocher aux dignitaires ecclésiastiques : l'Ignorance (Frevaulx), le Manque
ET LA Politique bourgeoise. Ixxvij
de zèle apostolique (la, CourtUle)^ la Paillardise (Croulecu). Sotte Commune (les Paysans, le Populaire) vient à son tour, et le premier, le deuxième et le troisième Sot, oui représeoitent le chœur, Popinion publique , la bourçeoisîe', font accueil à chacun des ^rvemms. Void enfin Mère Sotte , mais revêtue des habits qui peu^ vent symboliser l'Eglise, la Papauté. Elle est appuyée sur ses deux fidèles acolytes, Sotte Crédulité et Sotte Occasion , chargées de représenter les deux défauts reprochés à Jules II par la politique françoise , la mauvaise foi et Pimprudence. On comprend toutes les écjuivoques, tous les jeux de mots et de scènes, qui peuvent résulter de l'apparition de telles allégories. Mère Sotte (la Papauté) explique le plan de son ambition; Sotte Fiance et Sotte Occasion jurent de lui être fidèles jusqu'à la mort. Toutes trois prêchent aux Seigneurs et aux Prélats la trahison contre le Prince. Les premiers résistent, les seconds sont séduits ; lés uns et les autres entrent en lutte , et la bataille dure jusqu'à ce qu'on découvre Mère Sotte sous les habits de l'Église. . On a attribué à Gringore deux autres Sotties, l^une à quatorze personnages , et qui porte un titre en vers :
Le Nouveau Monde , avec PEsîrif Du Pourveuetde l'Eslectif^ etc.
C'est une mise en scène illisiWe, ridicule. et nauséabonde, des questions que pouvoit. soulever la Pragmatique Sanction; l'attribution d'une telle pièce à Gringdre est dénuée de sens commun. L'autre a pour titre: Sottie à huit person- *^ages, c'est à savoir : Le Monde, Abus, Sot
Ixxviij Grii^core
dissolu, Sot glorieux , Sot corrompu , Sot trompeur, Sotjgnprant, Sotte folle. Il peut y avoir doute-sur la question de paternité. J'ai lu cette pièce plusieurs fois , à diverses époques , alors surtout qu'une longue accointance avec Gringore avoit pu me faire entrer plus avant dans l'intelli* gence de son genre , de sa méthode , de son style , et je crois pouvoir affirmer qu'elle n'est pas de notre poëte. Il y a là une imitation , un pastiche bien réussi, mais le style général, et surtout le style dramatique de Gringore, est moins entortillé ; sa charpente , ses mtentions scénîques,sont plus simples, plus intelligentes, et plus franches; sa gaieté est plus naïve et cherche des effets moins compliqués. Le mélange de grossièreté et de ce pédantisme propre aux universitaires, l'usage du latin, l'habitude des tournures classiques , puis cette recherche exagérée de vieux langage, de patois et d'argot, cette obscurité pénible de la satyre et des allusions , rien de tout cela ne m'a rappelé Gringore.
L'examen minutieux des détails n'a fait que me confirmer dans mon opinion. Notre poëte ne se fût pas servi du mot homme d'église; il n'a voit pas assez l'habitude du latin scholastique pour mdiquer ses jeux de scènes par ces formules : irrisoriè, canîando, Abuz adpopnlum.^ admirando illum et irridendo ; il n'étoit pas assez savant en procédure pour employer les images tirées de la pratique comme ici, par exemple :
Procureurs et advocatz,
Veu le procès et veu le cas ;
Tout produict en dernière instance ;
Probo, nego, Cry, parle quas...
Appello grates, refuto après. '
ET LA Politique bourgeoise. Ixxix
En somme, je pense que cette Sottîé est l'œuvre d'un bazochien , et je suis sûr que Gringore n'y a nulle part. L'on voit quç c'est surtout à cause des défauts q[ue j'y trouve ^ue je conclus ainsi. C'est assez dire que je ne suis pas de l'avis de ceux qui la mettent au-dessus de la Sottie du Prince des Sotz.