A MONSIEUR LE MARQUIS DE CUSTINE
En je ne sais quelle année, un banquier de Paris, qui avait des relations commerciales très-étendues en Allemagne, fêtait un de ces amis, longtemps inconnus, que les négociants se font de place en place, par correspondance. Cet ami, chef de je ne sais quelle maison assez importante de Nuremberg, était un bon gros Allemand, homme de goût et d'érudition, homme de pipe surtout, ayant une belle, une large figure nurembergeoise, au front carré, bien découvert, et décoré de quelques cheveux blonds assez rares. Il offrait le type des enfants de cette pure et noble Germanie, si fertile en caractères honorables, et dont les paisibles mœurs ne se sont jamais démenties, même après sept invasions. L'étranger riait avec simplesse, écoutait attentivement, et buvait remarquablement bien en paraissant aimer le vin de Champagne autant peut-être que les vins paillets du Johannisberg. Il se nommait Hermann, comme presque tous les Allemands mis en scène par les auteurs. En homme qui ne sait rien faire légèrement, il était bien assis à la table du banquier, mangeait avec ce tudesque appétit si célèbre en Europe, et disait un adieu consciencieux à la cuisine du grand Carême. Pour faire honneur à son hôte, le maître du logis avait convié quelques amis intimes, capitalistes ou commerçants, plusieurs femmes aimables, jolies, dont le gracieux babil et les manières franches étaient en harmonie avec la cordialité germanique. Vraiment, si vous aviez pu voir, comme j'en eus le plaisir, cette joyeuse réunion de gens qui avaient rentré leurs griffes commerciales pour spéculer sur les plaisirs de la vie, il vous eût été difficile de haïr
les escomptes usuraires ou de maudire les faillites. L'homme ne pQut pas toujours mal faire. Aussi, même dans la société des pirates, doit-il se rencontrer quelques heures douces pendant lesquelles vous croyez être, dans leur sinistre vaisseau, comme sur une escarpolette.
— Avant de nous quitter, M. Hermann va nous raconter encore, je Tespère, une histoire allemande qui nou& fasse bien peur?
Ces paroles furent prononcées, au dessert, par une jeune personne pâle et blonde qui, sans doute, avait lu les contes d'Hoffmann et les romans de Walter Scott. C'était la fille unique du banquier, ravissante créature dont l'éducation s'achevait au Gymnase, et qui raffolait des pièces qu'on y joue. En ce moment, les convives se trouvaieni dans cette heureuse disposition de paresse et de silence où nous met un repas exquis, quand nous avons un peu trop présumé de notre puissance digestive. Le dos appuyé sur sa chaise, le poignet légèrement soutenu par le bord de la table, chaque convive jouait indolemment avec la lame dorée de son couteau. Quand un diner arrive à ce moment de déclin, certaines gens tourmentent le pe|Hn d'une poire; d'autres roulent une mie de pain entre le pouce et l'index; les amoureux tracent des lettres informes avec les débris des fruits; les avares comptent leurs noyaux et les rangent sur leur assiette comme un dramaturge dispose ses comparses au fond d'un théâtre. C'est de petites félicités gastronomiques dont n'a pas tenu compte dans son livre Brillât-Savarin, auteur si complet d'ailleurs. Les valets avaient disparu. Le dessert était comme une escadre après Le combat, tout désemparé, pillé, flétri. Les plats erraient sur la table, malgré l'obstination avec laquelle la maîtresse du logis essayait de les faire remettre en place. Quelques personnes regardaient des vues de Suisse symétriquement accrochées sur les parois grises de la salle à manger. Nul convive ne s'ennuyait. Nous ne connaissons point d'homme qui se soit encore attristé pendant la digestion d'un bon dîner. Nous aimons alors à rester dans je ne sais quel calme, espèce de juste milieu entre la rêverie du penseur et la satisfaction des animaux ruminants qu'il faudrait appeler la mélancolie matérielle de la gastronomie. Aussi, les convives se tournèrent-ils spontanément vers le bon Allemand, enchantés tous d'avoir une ballade à écouter, fût-elle même
sans intérêt. Pendant cette benoîte pause, la voix d'un conteur semble toujours délicieuse à nos sens engourdis, elle en favorise le bonheur négatif. Chercheur de tableaux, j'admirais ces visages égayés par un sourire, éclairés par les bougies et que la bonne chère avait empourprés ; leurs expressions diverses produisaient de piquants effets à travers les candélabres, les corbeilles en porcelaine, les fruits et les câstaux.
Mon imagination fut tout à coup saisie par l'aspect du convive qui se trouvait précisément en face de moi. C'était un homme de moyenne taille, assez gras, rieur, qui avait la tournure, les manières d'un agent de change, et qui paraissait n'être doué que d'un esprit fort ordinaire; je ne l'avais pas encore remarqué; en ce moment, sa figure, sans doute assombrie par un faux jour, me parut avoir changé de caractère : elle était devenue terreuse, des teintes violàtres la sillonnaient. Vous eussiez dit la tête cadavérique d'un agonisant. Immobile comme les personnages peints dans un diorama, ses yeux hébétés restaient fixés sur les étincelantes facettes d'un bouchon de cristal ; mais il ne les comptait certes pas, et semblait abîmé dans quelque contemplation fantastique de l'avenir ou du passé. Quand j'eus longtemps examiné cette face équivoque, elle me fit penser.
— Souffre-t-il? medis-je. A-t-il trop bu? Est-il ruiné par la baisse des fonds publics? Songe-t-il à jouer ses créanciers? — Vo^ezl di&je à ma voisine en lui montrant le visage de l'inconnu, n'est-<:e pas une faillite en fleur?
— Oh ! me répondit-elle, il serait plus gai. Puis, hochant gracieusement la tête, elle ajouta :
— Si celui-là se ruine jamais, je Tirai dire à Pékin I II possède un million en fonds de terie ! C'est un ancien fournisseur des armées impériales, un bon homme assez original. 11 s'est remarié par spéculation, et rend néanmoins sa femme extrêmement heureuse. 11 a une jolie fille que, pendant fort longtemps, il n'a pas voulu reconnaître; mais la mort de son fils, tué malheureusement en duel, l'a contraint à la prendre avec lui, car il ne pouvait plus avoir d'enfants. La pauvre fille est ainsi devenue tout à coup une des plus riches héritières de Paris. La perte de son fils unique a plongé ce cher homme dans un chagrin qui reparaît quelquefois.
En ce moment, le fournisseur leva les yeux sur moi; son regard me lit tressaillir, tant il était sombre et pensif! Assurément, ce coup d'œil résumait toute une vie. Mais tout à coup sa physionomie devint gaie : il prit le bouchon de cristal, le mit, par un mouvement machinal, à une carafe pleine d'eau qui se trouvait devant son assiette, et tourna la tête vers M. Hermann en souriant. Cet homme, béatifié par ses jouissances gastronomiques, n'avait sans doute pas deux idées dans la cervelle, et ne songeait à rien. Aussi eus-je en quelque sorte honte de prodiguer ma science divinatoire in anima vili d'un épais financier. Pendant que je faisais, en pure perte, des observations phrénologiques, le bon Allemand s'était lesté le nez d'une prise de tabac, et commençait son histoire. 11 me serait assez difficile de la reproduire dans les mêmes termes, avec ses interruptions fréquentes et ses digressions verbeuses. Aussi Tai-je écrite à ma guise, laissant les fautes au Nurembergeois, et m'emparant de ce qu'elle peut avoir de poétique et d'intéressant avec la candeur des écrivains qui oublient de mettre au titre de leurs livres : Traduit de Vailemand.
l'idée et le fait
Vers la fin de vendémiaire an vu, époque républicaine qui, dans le style actuel, correspond au 20 octobre 1799, deux jeune> gens, partis de Bonn dès le matin, étaient arrivés à la chute du jour aux environs d'Andernach, petite ville située sur la rive gauche du Rhin, à quelques lieues de Goblentz. En ce moment, l'armée française, commandée par le général Augereau, manoeuvrait en présence des Autrichiens, qui occupaient la rive droite du fleuve. Le quartier général de la division républicaine était à Goblentz, et l'une des demi-brigades appartenant au corps d' Augereau se trouvait cantonnée à Andernach. Les deux voyageurs étaient Français. A voir leurs uniformes bleus mélangés de blanc, à parements de velours rouge, leurs sabres, surtout le chapeau couven
d'une loile cirée verte et orné d'un plumet tricolore, les paysans allemands eux-mêmes auraient reconnu des chirurgiens militaires, hommes de science et de mérite, aimés pour la plupart non-seulement à l'armée, mais encore dans les pays envahis par nos troupes. A cette époque, plusieurs enfants de famille, arrachés à leur stage médical par la récente loi sur la conscription due au général Jourdan, avaient naturellement mieux aimé continuer leurs études sur le champ de bataille que d'être astreints au service militaire, peu en harmonie avec leur éducation première et leurs paisibles destinées. Hommes studieux, pacifiques et serviables, ces jeunes gens faisaient quelque bien au milieu de tant de malheurs, et sympathisaient avec les érudits des diverses contrées par lesquelles passait la cruelle civilisation de la République. Armés l'un et l'autre d'une feuille de route et munis d'une commission de sous-aide signée Coste et Bernadette, ces deux jeunes gens se rendaient à la demi-brigade à laquelle ils étaient attachés. Tous deux appartenaient à des familles bourgeoises de Beauvais médiocrement riches, mais où les mœurs douces et la loyauté des provinces se transmettaient comme une partie de l'héritage. Amenés sur le théâtre de la guerre, avant l'époque indiquée pour leur entrée en fonction, par une curiosité bien naturelle aux jeunes gens, ils avaient voyagé par la diligence jusqu'à Strasbourg. Quoique la prudence maternelle ne leur eût laissé emporter qu'une faible somme, ils se croyaient riches en possédant quelques louis, véritable trésor dans un temps où les assignats étaient arrivés au dernier degré d'avilissement, et où l'or valait beaucoup d'argent. Les deux sous-aides, âgés de vingt ans au plus, obéirent à la poésie de leur situation avec tout l'enthousiasme de la jeunesse. De Strasbourg à Bonn, ils avaient visité l'Électorat et les rives du Rhin en artistes, en philosophes, en observateurs. Quand nous avons une destinée scientifique, nous sommes, à cet âge, des êtres véritablement multiples. Même en faisant l'amour, ou en voyageant, un sous-aide doit thésauriser les rudiments de sa fortune ou de sa gloire à venir. Les deux jeunes gens s'étaient donc abandonnés à cette admiration profonde dont sont saisis les hommes instruits à l'aspect des rives du Rhin et de3 paysages de la Souabe, entre Mayence et Cologne; nature forte, riche, puissamment accidentée, pleine de souvenirs féodaux, ver-
doyante, mais qui garde en tous lieux les empreintes du fer et du feu. Louis XIV et Turenne ont cautérisé cette ravissante contrée. Çà et là, des ruines attestent Torgueil ou peut-être la prévoyance du roi de Versailles, qui fit abattre les admirables châteaux dont était jadis ornée cette partie de l'Allemagne. En voyant cette terre merveilleuse, couverte de forêts, et où le pittoresque du mo\en âge abonde, mais en ruines, vous concevez le génie allemand, ses rêveries et son mysticisme. Cependant, le séjour des deux amis à Bonn avait un but de science et de plaisir tout à la fois. Le grand hôpital de Tarmée gallo-batave et. de la division d'Augereau était établi dans le palais même de l'électeur. Les sous-aides de fraicfae date y étaient donc allés voir des camarades, remettre des lettres de recommandation à leurs chefs, et s'y familiariser avec les premières impressions de leur métier. Mais aussi, là comme ailleurs, ils dépouillèrent quelques-uns de ces préjugés exclusifs auxquels nous restons si longtemps fidèles en faveur des monuments et des beautés de notre pays natal. Surpris à l'aspect des colonnes de marbre dont est orné le palais électoral, ils allèrent admirant le grandiose des constructions allemandes, et trouvèrent à chaque pas de nouveaux trésors antiques ou modernes. De temps en temps, les chemins dans lesquels erraient les deux amis en se dirigeant vers Andernach les amenaient sur le piton d'une montagne de granit plus élevée que les autres. Là, par une découpure de la forêt, par une anfractuosité des rochers, ils apercevaient quelque vue du Rhin encadrée dans le grès ou festonnée par de vigoureuses végétations. Les vallées, les sentiers, les arbres exhalaient cette senteur automnale qui porte à la rêverie; les cimes des bois commençaient à se dorer, à prendre des tons chauds et bruns, signes de vieillesse; les feuilles tombaient, mais le ciel était encore d*ua bel azur, et les chemins, secs, se dessinaient comme des Ugnes jaunes dans le paysage, alors éclairé par les obliques rayons du soleil couchant. A une demi-lieue d' Andernach, les deux amis marchèrent au milieu d'un profond silence, comme si la guerre ue dévastait pas ce beau pays, et suivirent un chemin pratiqué pour les chèvres à travers les hautes murailles de granit bleuâtre entre lesquelles le Rhin bouillonne. Bientôt, ils descendirent par un des versants de la gorge au fond de laquelle se trouve la petite ville.
assise avec coquetterie au bord du fleuve, où elle offre un joli port aux mariniers.
« — L'Allemagne est un bien beau pays! s'écria l'un des deux jeunes gens, nommé Prosper Magnan, à l'instant où il entrevit les maisons peintes d'Andernach, pressées comme des œufs dans un panier, séparées par des arbres, par des jardins et des fleurs.
)) Puis il admira peniant un moment les toits pointus à solives saillantes, les escaliers de bois, les galeries de mille habitations . paisibles et les barques balancées par les flots dans le port...
Au moment où M. Hermann prononça le nom de Prosper Magnan, le fournisseur saisit la carafe, versa de l'eau dans son verre et le vida d'un trait. Ce mouvement ayant attiré mon attention, je crus remarquer un léger tremblement dans les mains et de l'huraidité sur le front du capitaliste.
— Comment se nomme l'ancien fournisseur? demandai-je à ma complaisante voisine.
— Taillefer, me répondit-elle.
— Vous trouvez-vous indisposé? m'écriai-je en voyant pâlir ce singulier personnage.
— Nullement, dit-il en me remerciant par un geste de politesse. J'écoute, ajouta-t-il en faisant un signe de tête aux convives, qui le regardèrent tous simultanément.
— J'ai oublié, dit M. Hermann, le nom de l'autre jeune homme. Seulement, les confidences de Prosper Magnan m'ont appris que son compagnon était brun, assez maigre et jovial. Si vous le permettez, je l'appellerai Wilhem, pour donner plus de clarté au récit de cette histoire.
Le bon Allemand reprit sa narration après avoir ainsi, sans respect pour le romantisme et la couleur locale, baptisé le sous-aide français d'un nom germanique.
— Au moment où les deux jeunes gens arrivèrent à Andernach, il était donc nuit close. Présumant qu'ils perdraient beaucoup de temps à trouver leurs chefs, à s'en faire reconnaître, à obtenir d'eux un gîte militaire dans une ville déjà pleine de soldats, ils avaient résolu de passer leur dernière nuit de liberté dans une auberge située à une centaine de pas d'Andernach, et de laquelle ils avaient admiré, du haut des rochers, les riches couleurs embel-
lies par les feux du soleil couchant. Entièrement peinte en rouge, cette auberge produisait un piquant effet dans le paysage, soit en se détachapt sur la masse générale de la ville, soit en opposant soo large rideau de pourpre à la verdure des différents feuillages et sa teinte vive aux tons grisâtres de l'eau. Cette maison devait soo nom à la décoration extérieure qui lui avait été sans doute impo^ke depuis un temps immémorial par le caprice de son fondateur. Une superstition mercantile assez naturelle aux différents possesseurs de ce logis, renommé parmi les mariniers du Rhin, en avait fan soigneusement conserver le costume. En entendant le pas des chevaux, le maître de V Auberge rouge vint sur le seuil de la porte.
» — Pardieu I s'écria-t-il, messieurs, un peu plus tard, voih auriez été forcés de coucher à la belle étoile, comme la plupan de vos compatriotes qui bivaquent de l'autre côté d'Andernach. Chez moi, tout est occupé! Si vous tenez à coucher dans un bon lit, je n'ai plus que ma propre chambre à vous offrir. Quant à vo-^ chevaux, je vais leur faire mettre une litière dans un coin de Id cour. Aujourd'hui, mon écurie est pleine de chrétiens. — Ce< messieurs viennent de France? reprit-il après une légère pause.
)) — De Bonn, s'écria Prosper; et nous n'avons encore rienmang^ depuis ce matin.
» — Oh! quant aux vivres, dit l'aubergiste en hochant la tête, on vient de dix lieues à la ronde faire des noces à V Auberge rougd Vous allez avoir un festin de prince, le poisson du Rhin! c'est tout dire.
» Après avoir confié leurs montures fatiguées aux soins de l'hôte, qui appelait assez inutilement ses valets, les sous-aides entrèrent dans la salle commune de l'auberge. Les nuages épais et blanchâtres exhalés par une nombreuse assemblée de fumeurs ne leur permirent pas de distinguer d'abord les gens avec lesquels, ils allaient se trouver; mais, lorsqu'ils se furent assis près d'une table, avec la patience pratique de ces voyageurs philosophes qui cm reconnu l'inutilité du bruit, ils démêlèrent, à travers les vapeurs du tabac, les accessoires obligés d'une auberge allemande : le poêle, l'horloge, les tables, les pots de bière, les longues pipes; çà et là, des figures hétéroclites, juives, allemandes; puis les visages rudes de quelques mariniers. Les épaulettes de plusieurs officiers
français étincelaient dans ce brouillard, et la cliquetis des éperons et des sabres retentissait incessamment sur le carreau. Les uns jouaient aux cartes, d'autres se querellaient, se taisaient, mangeaient, buvaient ou se promenaient. Une grosse petite femme, ayant le bonnet de velours noir, la pièce d'estomac bleu et argent, la pelote, le trousseau de clefs, Tagrafe d'argent, les cheveux tressés, marques distinctives de toutes les maîtresses d'auberges allemandes, et dont le costume est, d'ailleurs, si exactement colorié dans une foule d'estampes qu'il est trop vulgaire pour être décrit, la femme de l'aubergiste, donc, fit patienter et impatienter les deux amis avec une habilité fort remarquable. Insensiblement, le bruit diminua, les voyageurs se retirèrent et le nuage de fumée se dissipa. Lorsque le couvert des sous-aides fut mis, que la classique carpe du Rhin parut sur la table, onze heures sonnaient, et la salle était vide. Le silence de la nuit laissait entendre vaguement et le bruit que faisaient les chevaux en mangeant leur provende ou en piaffant, et le murmure des eaux du Rhin , et ces espèces de rumeurs indéfinissables qui animent une auberge pleine quand chacun s'y couche. Les portes et les fenêtres s'ouvraient et se fermaient, des voix murmuraient de vagues paroles, et quelques interpellations retentissaient dans les chambres. En ce moment de silence et de tumulte, les deux Français, et l'hôte occupé à leur vanter Andemach, le repas, son vin du Rhin, l'armée républicaine et sa femme, écoutèrent avec une sorte d'intérêt les cris rauques de quelques mariniers et les bruissements d'un bateau qui abordait au port. L'aubergiste, familiarisé sans doute avec les interrogations gutturales de ces bateliers, sortit précipitamment, et revint bientôt. Il ramena un gros petit homme derrière lequel marchaient deux mariniers portant une lourde valise et quelques ballots. Ses paquets déposés dans la salle, le petit homme prit luimême sa valise et la garda près de lui, en s' asseyant sans cérémonie à table devant les deux sous-aidcs.
» — Allez coucher à votre bateau, dit-il aux mariniers, puisque l'auberge est pleine. Tout bien considéré, cela vaudra mieux.
» — Monsieur, dit l'hôte au nouvel arrivé, voilà tout ce qui me reste de provisions...
Et il montrait le souper servi aux deux Français.
n — Je n'ai pas une •croûte de pain, pas un os... » — Et de la choucroute ?
» — Pas de quoi mettre dans le dé de ma femme! Comme j'ai eu Thonneur de vous le dire, vous ne pouvez avoir d'autre lit que la chaise sur laquelle vous êtes et d'autre chambre que cette salle. )) A ces mots, le petit homme jeta sur l'hôte, sur la salle et sur les deux Français un regard où la prudence et l'effroi se peignirent également.
» Ici, je dois vous faire observer, dit M. Hermann en s'interrompant, que nous n'avons jamais su ni le véritable nom ni Thistolre de cet inconnu : seulement, ses papiers ont appris qu'il venait d'Aix-la-Chapelle; il avait pris le nom de Walhenfer, et possédait aux environs de Neuwied une manufacture d'épingles assez considérable. Comme tous les fabricants de ce pays, il portait une redingote de drap commun, une culotte et un gilet en velours vert foncé, des bottes et une large ceinture de cuir. Sa figure était toute ronde, ses manières franches et cordiales; mais, pendam cette soirée, il lui fut très-difficile de déguiser entièrement des appréhensions secrètes ou peut-être de cruels soucis. L'opinion de l'aubergiste a toujours été que ce négociant allemand fuyait son pays. Plus tard, j'ai su que sa fabrique avait été brûlée par un de ces hasards malheureusement si fréquents en temps de guerre. Malgré son expression généralement soucieuse, sa physionomie annonçait une grande bonhomie. Il avait de beaux traits, et surtout un large cou dont la blancheur était si bien relevée par une cravate noire, que Wilhem le montra par raillerie à Prosper... Ici, M. Taillefer but un verre d'eau.
— Prosper offrit avec courtoisie au négociant de partager leur souper, et Wahlenfer accepta sans façon, comme un homme qui se sentait en mesure de reconnaître cette politesse; il coucha sa valise à terre, mit ses pieds dessus, ôta son chapeau, s'attabla, se débarrassa de ses gants et de deux pistolets qu'il avait à sa ceinture. L'hôte ayant promptement donné un couvert, les trois convives commencèrent à satisfaire assez silencieusement leur appétit. L'atmosphère de la salle était si chaude et les mouches si nombreuses, que Prosper pria l'hôte d'ouvrir la croisée qui donnait sur la porte afin de renouveler l'air. Cette fenêtre était barricadée par une
barre de fer dont les deux bouts entraient dans des trous pratiqués aux deux coins de l'embrasure. Pour plus de sécurité, deux écrous, attachés à chacun des volets, recevaient deux vis. Par hasard, Prosper examina la manière dont s'y prenait l'hôte pour ouvrir la fenêtre.
» Mais, puisque je vous parle des localités, nous dit M. Hermann, je dois vous dépeindre les dispositions intérieures de l'auberge ; car de la connaissance exacte des lieux dépend l'intérêt de cette histoire. La salle où se trouvaient nos trois personnages avait deux portes de sortie. L'une donnait sur le chemin d'Andernach qui longe le Rhin. Là, devant l'auberge, se trouvait naturellement un petit débarcadère où le bateau, loué par le négociant pour son voyage, était amarré. L'autre porte avait sa sortie sur la cour de l'auberge. Cette cour était entourée de murs très-élevés, et remplie, pour le moment, de bestiaux et de chevaux, les écuries étant pleines de monde. La grande porte venait d'être si soigneusement barricadée, que, pour plus de promptitude, l'hôte avait fait entrer le négociant et les mariniers par la porte de la salle qui donnait sur la rue. Après avoir ouvert la fenêtre, selon le désir de Prosper Magnan, il se mit à fermer cette porte, glissa les barres dans leurs trous, et vissa les écrous. La chambre de l'hôte, où devaient coucher les deux sous-aides était contiguë à la salle commune, et se trouvait séparée par un mur assez léger de la cuisine, où l'hôtesse et son mari devaient probablement passer la nuit. La servante venait de sortir et d'aller chercher son gîte dans quelque crèche, dans le coin d'un grenier, ou partout ailleurs. Il est facile de comprendre que la salle commune, la chambre de l'hôte et la cuisine étaient en quelque sorte isolées du reste de Tauberge. Jl y avait dans la cour deux gros chiens, dont les aboiements graves annonçaient des gardiens vigilants et très-irritables.
» — Quel àilence et quelle belle nuiti dit Wilhem en regardant le ciel, lorsque l'hôte eut fini de fermer la porte.
n Alors, le clapotis des flots était le seul. bruit qui se fit en* tendre.
» — Messieurs, dit le négociant aux deux Français, permettezmoi de vous offrir quelques bouteilles de vin pour arroser votre carpe. Nous nous délasserons de la fatigue de la journée en bu- XVI. 47
vant. A votre air et à l'état de vos vêtements, je vois que, comme moi, vous avez fait bien du chemin aujourd'hui.
» Les deux amis acceptèrent, et Thôte sortit par la porte de U cuisine pour aller à sa cave, sans doute située sous cette partie du bâtiment. Lorsque cinq vénérables bouteilles, apportées par Taubergiste, furent sur la table, sa femme achevait de servir le repas. Elle donna à la salle et aux mets son coup d'œil de maîtresse de maison; puis, certaine d'avoir prévenu toutes les exigences de> voyageurs, elle rentra dans la cuisine. Les quatre convives, car l'hôte fut invité à boire, ne l'entendirent pas se coucher; mais, plus tard, pendant les intervalles de silence qui séparèrent les causeries des buveurs, quelques ronflements très-accentués, rendus encore plus sonores par les planches creuses de la soupente m elle s'était nichée, firent sourire les amis, et surtout l'hôte. Ver> minuit, lorsqu'il n'y eut plus sur la table que des biscuits, du fromage, des fruits secs et du bon vin, les convives, principalement les deux jeunes Français, devinrent communicatifs. Ils parièrent de leur pays, de leurs études, de la guerre. Enfin, la conversation s'anima. Prosper Magnan fit venir quelques larmes dans les yea\ du négociant fugitif, quand, avec une franchise picarde et la naïveté d'une nature bonne et tendre, il supposa ce que devait faire sa mère au moment où il se trouvait, lui, sur les bords ihi Rhin.
» — Je la vois, disait-il, lisant sa prière du soir avant de se ck.cher! Elle ne m'oublie certes pas, et doit se demander : « Où est-il. » mon pauvre Prosper? » Mais, si elle a gagné au jeu quelques so.j^ à sa voisine, — à ta mère, peut-être, ajouta-t-il en poussant le coudt* de Wilhem, — elle va les mettre dans le grand pot de terçe rouge où elle amasse la somme nécessaire à l'acquisition des trente arpents enclavés dans son petit domaine de Lescheville. Ces trente arpent^ valent bien environ soixante mille francs. Voilà de bonnes prairies! Ah! si je les avais un jour, je vivrais toute ma vie à Lescheville, sans ambition ! Combien de fois mon père a-t-il désiré ces trent»^ arpents et le joli ruisseau qui serpente dans ces prés-là! Enfin, il est mort sans pouvoir les acheter... J'y ai bien souvent joué!
„ — Monsieur Walhenfer, rfavez-vous pas aussi votre hoe erat in votisf demanda Wilhem.
» — Oui, monsieur, ouil mais il était tout venu, et maintenant...
» Le bonhomme garda le silence, sans achever sa phrase.
» — Moi, dit l'hôte, dont le visage s'était légèrement empourpré, y ai, Tannée dernière, acheté un clos que je désirais avoir depuis dix ans.
» Ils causèrent ainsi en gens dont la langue était déliée par le vin, et prirent les uns pour les autres cette amitié passagère de laquelle nous sommes peu avares en voyage, en sorte qu'au moment où ils allèrent se coucher, Wilhem offrît son lit au négociant.
» — Vous pouvez d'autant mieux l'accepter, lui dit-il, que je puis coucher avec Prosper. Ce ne sera, certes, ni la première ni la dernière fois. Vous êtes notre doyen, nous devons honorer la vieillesse I
)) — Bah! dit l'hôte, le lit de ma femme a plusieurs matelas, vous en mettrez un par terre.
» Et il alla fermer la croisée, en faisant le bruit que comportait cette prudente opération.
» — J'accepte, dit le négociant. J'avoue, ajouta-t-il en baissant la voix et regardant les deux amis, que je le désirais. Mes bateliers me semblent suspects. Pour cette nuit, je ne suis pas fâché d'être en compagnie de deux braves et bons jeunes gens, de deux militaires français. J^ai cent mille francs en or et en diamants dans ma valise !
» L'affectueuse réserve avec laquelle cette imprudente confidence fut reçue par les deux jeunes gens rassura le bon Allemand. L'hôte aida ses voyageurs à défaire un des lits. Puis , quand tout fut arrangé pour le mieux, il leur souhaita le bonsoir et alla se coucher. Le négociant et les deux sous-aides plaisantèrent sur la nature de leurs oreillers. Prosper mettait sa trousse d'instruments et celle de Wilhem sous son matelas, afin de l'exhausser et de remplacer le traversin qui lui manquait, au moment où, par un excès de prudence, Walhenfer plaçait sa valise sous son chevet.
» — Nous dormirons tous deux sur notre fortune : vous, sur votre or; moi, sur ma trousse! Reste à savoir si mes instruments me vaudront autant d'or que vous en avez acquis.
» — Vous pouvez l'espérer, dit le négociant. Le travail et la probité viennent à bout de tout, mais ayez de la patience.
» Bientôt Waihenfer et Wilhem s'endormirent. Soit que son lit fût trop dur, soit que son extrême fatigue fût une cause d'insomnie, soit par une fatale disposition d'âme, Prosper Magnan resta éveiHé. Ses pensées prirent insensiblement une mauvaise pente. Il songea très-exclusivement aux cent mille francs sur lesquels dormait le négociant. Pour lui, cent mille francs étaient une immense fortune toute venue. Il commença par les employer de mille manières différentes, en faisant des châteaux en Espagne, comme nous en faisons tous avec tant de bonheur pendant le moment qui précède notre sommeil, à cette heure où les images naissent confuses dans notre entendement, et où souvent, par le silence de la nuit, la pensée acquiert une puissance magique. II comblait les vœux de sa mère, il achetait les trente arpents de prairie, il épousait une demoiselle de Beauvais à laquelle la disproportion de leurs fortunes lui défendait d'aspirer en ce moment. Il s'arrangeait avec cette somme toute une vie de délices et se voyait heureux père de famille, riche, considéré dans sa province, et peut-être maire de Beauvais. Sa tête picarde s'enflammant, il chercha les moyens de changer ses fictions en réalités. Il mit une chaleur extraordinaire à combiner un crime en théorie. Tout en rêvant la mort du négociant, il voyait distinctement l'or et les diamants : il en avait les yeux éblouis. Son cœur palpitait. La délibération était déjà sans doute un crime. Fasciné par cette masse d'or, il s'enivra moralement par des raisonnements assassins. Il se demanda si ce pau>Te Allemand avait bien besoin de vivre, et supposa qu'il n'avait jamais existé. Bref, il conçut le crime de manière à en assurer l'impunité. L'autre rive du Rhin était occupée par les Autrichiens; il y avait au bas des fenêtres une barque et- des bateliers : il pouvait couper le cou de cet homme, le jeter dans le Rhin, se sauver par la croisée avec la valise, offrir de l'or aux mariniers, et passer en Autriche. 11 alla jusqu'à calculer le degré d'adresse qu'il avait su acquérir en se servant de ses instruments de chirurgie, afin de trancher la tête de sa victime de manière qu'elle ne poussât pas un seul cri...
Là, M. Taillefer s'essuya le front et but encore un peu d'eau.
— Prosper se leva lentement et sans faire aucun bruit. Certain de n'avoir réveillé personne, il s'habilla, se rendit dans la salle
commune; puis, avec cette fatale intelligence que Thomme trouve soudainement en lui, avec cette puissance de tact et de volonté qui ne manque jamais ni aux prisonniers ni aux criminels dans raccomplissement de leurs projets, il dévissa les barres de fer, les sortit de leurs trous sans faire le plus léger bruit, les plaça près du mur, et ouvrit les volets en pesant sur les gonds afin d'en assourdir les grincements. La lune, ayant jeté sa pâle clarté sur cette scène, lui permit de voir faiblement les objetâ dans la chambre où dormaient Wilhem et Walhenfer. Là, il m'a dit s'être un moment arrêté* Les palpitations de son cœur étaient si fortes, si profondes, si sonores, qu'il en avait été comme épouvanté. Puis il craignait de ne pouvoir agir avec sang-froid; ses mains tremblaient, et la plante de ses pieds lui paraissait appuyée sur des charbons ardents. Mais l'exécution de son dessein était accompagnée de tant de bonheur, qu'il vit une espèce de prédestination dans cette faveur du sort. Il ouvrit la fenêtre, revint dans la chambre, prit sa trousse, y chercha l'instrument le plus convenable pour achever son crime.
» — Quand j'arrivai près du lit, me dit-il, je me recommandai machinalement à Dieu.
» Au moment où il levait le bras en rassemblant toute sa force, il entendit en lui comme une voix, et crut apercevoir une lumière. 11 jeta l'instrument sur son lit, se sauva dans l'autre pièce et vint se placer à la fenêtre. Là, il conçut la plus profonde horreur pour lui-même ; et, sentant néanmoins sa vertu faible, craignant encore* de succomber à la fascination à laquelle il était en proie, il sauta vivement sur le chemin et se promena le long du Rhin, en faisant pour ainsi dire sentinelle devant l'auberge. Souvent, il atteignait Ândemach dans sa promenade précipitée; souvent aussi, ses pas le conduisaient au versant par lequel il était descendu pour arriver à l'auberge; mais le silence de la nuit était si profond, il se fiait si bien sur les chiens de garde, que, parfois, il perdit de vue la fenêtre qu'il avait laissée ouverte. Son but était de se lasser et d'appeler le sommeil. Cependant, en marchant ainsi sous un ciel sans nuages, en en admirant les belles étoiles, frappé peut-ê^re aussi par l'air pur de la nuit et par le bruissement mélancoli(flie des flots, il tomba dans une rêverie qui le ramena par degrés à de saines idées de morale. La raison finit par dissiper complète-
ment sa frénésie momentanée. Les enseignements de son éducation, les préceptes religieux, et surtout, m'a-t-il dit, les images de la vie modeste qu'il avait jusqu'alors menée sous le toit paternel triomphèrent de ses mauvaises pensées... Quand il revint, après une longue méditation au charme de laquelle il s'était abandonné sur le bord du Rhin, en restant accoudé sur une grosse pierre, il aurait pu, m'a-t-il dit, non pas dormir, mais veiller près d'un milliard en or. Au moment où sa probité se releva lière et forte de ce combat, il se mit à genoux dans un sentiment d'extase et de bonheur, remercia Dieu, se trouva heureux, léger, content, comme au jour de sa première communion, où il s'était cru digne des anges, parce qu'il avait passé la journée sans pécher ni en paroles, ni en actions, ni en pensée. Il revint à l'auberge, ferma la fenêtre sans craindre de faire du bruit, et se mit au lit sur-lechamp. Sa lassitude morale et physique le livra sans défense au sommeil. Peu de temps après avoir posé sa tête sur son matelas, il tomba dans cette somnolence première et fantastique qui précède toujours un profond sommeil. Alors, les sens s'engourdissent et la vie s'abolit graduellement; les pensées sont incomplètes, et les derniers tressaillements de nos sens simulent une sorte de rêverie.
» — Comme l'air est lourd! se dit Prosper. Il me semble que je respire une vapeur humide...
» Il s'expliqua vaguement cet effet de l'atmosphère par la différence qui devait exister entre la température de la chambre et l'air pur de la campagne. Mais il entendit bientôt un bruit périodique assez semblable à celui que font les gouttes d'eau d'une fontaine en tombant du robinet. Obéissant à une terreur panique, il voulut se lever et appeler l'hôte, réveiller le négociant ou Wilhem; mais il se souvint alors, pour son malheur, de Thorloge de bois; et, croyant reconnaître le mouvement du balancier, il s'endormit dans cette indistincte et confuse perception...
— Voulez-vous de l'eau, monsieur Taillefer? dit le maître de la maison en voyant le banquier prendre machinalement la carafe.
Elle était vide.
M. Hcrmann continua son récit, après la légère paus^e occasionnée par l'observation du banquier.
UAUBERGE ROUGE. 263
— Le lendemain matin, dit-il, Prosper Magnan fut réveillé par un grand bruit. Il lui semblait avoir entendu des cris perçants, et il ressentait ce violent tressaillement de nerfs que nous subissons lorsque nous achevons, au réveil, une sensation pénible commencée pendant notre sommeil. Il s'accomplit en nous un fait physiologique, un sursaut, pour me servir de l'expression vulgaire, qui n'a pas encore été suffisamment observé, quoiqu'il contienne des phénomènes curieux pour la science. Cette terrible angoisse, produite peut-être par une réunion trop subite de nos deux natures, presque toujours séparées pendant le sommeil, est ordinairement rapide; mais elle persista chez le pauvre sous-aide, s'accrut même tout à coup et lui causa la plus affreuse horripilation quand il aperçut une mare de sang entre son matelas et le lit de Walhenfer. La tête du pauvre Allemand gisait à terre, le corps était resté dans le lit. Tout le sang avait jailli par le cou. En voyant les yeux encore ouverts et fixes, en voyant le sang qui avait taché ses draps et môme ses mains, en reconnaissant son instrument de chirurgie sur le lit, Prosper Magnan s'évanouit et tomba dans le sang de Walhenfer.
)) — C'était déjà, m'a-t-il dit, une punition de mes pensées.
» Quand il reprit connaissance, il se trouva dans la salle commune. 11 était assis sur une chaise, environné de soldats français et devant une foule attentive et curieuse. Il regarda stupidement un officier républicain, occupé à recueillir les dépositions de quelques témoins et à rédiger sans doute un procès-verbal. Il reconnut l'hôte, sa femme, les deux mariniers et la servante de l'auberge. L'instrument de chirurgie dont s'était servi l'assassin...
Ici, M. Taillefer toussa, tira son mouchoir de poche pour se moucher et s'essuya le front. Ces mouvements, assez naturels, ne furent remarqués que par moi ; tous les convives avaient les yeux attachés sur M. Hermann et l'écoutaient avec une sorte d'avidité. Le fournisseur appuya son coude sur la table, mit sa tête dans sa main droite et regarda fixement Hermann. Dès lors, il ne laissa plus échapper aucune marque d'émotion ni d'intérêt; mais sa physionomie resta pensive et terreuse, comme au moment où il avait joué avec le bouchon de la carafe.
— L'instrument de chirurgie dont s'était servi l'assassin se trouvait sur la table, avec la trousse, le portefeuille et les papiers de
Prosper. Les regards de l'assemblée se dirigeaient alternativemen! sur ces pièces de conviction et sur le jeune homme, qui paraissait mourant et dont les yeux éteints semblaient ne rien voir. La rumeur confuse qui se faisait entendre au dehors accusait la présence de la foule attirée devant l'auberge par la nouvelle du crime, et peut-être aussi par le désir de connaître l'assassin. Le pas des sentinelles placées sous les fenêtres de la salle, le bruit de leurs fusils dominaient le murmure des conversations populaires; mais Tauberge était fermée, la cour était vide et silencieuse. Incapable de soutenir le regard de l'officier qui verbalisait, Prosper Magnan se sentit la main pressée par un homme, et leva les yeux pour voir quel était son protecteur parmi cette foule ennemie. Il reconnut, à l'uniforme, le chirurgien-major de la demi-brigade cantonnée à Andernach. Le regard de cet homme était si perçant, si sévère, que le pauvre jeune homme en frissonna, et laissa aller sa tête sur le dos de la chaise. Un soldat lui fit respirer du vinaigre, et il reprit aussitôt connaissance. Cependant, ses yeux hagards parurent tellement privés de vie et d'intelligence, que le chirurgien dit à l'oflacier, après avoir tâté le pouls de Prosper :
» — Capitaine, il est impossible d'intçrroger cet homme dans ce moment-ci...
» — Eh bien, emmenez-le, répondit le capitaine en interrompant le chirurgien et en s'adressant à un caporal qui se trouvait derrière le sous-aide.
)) — Sacré lâche, lui dit à voix basse le soldat, tâche au moins de marcher ferme devant ces mâtins d'Allemands, afin de sauver l'honneur de la République !
» Cette interpellation réveilla Prosper Magnan, qui se leva, fit quelques pas; mais, lorsque la porte s'ouvrit, qu'il se sentit frappé par l'air extérieur et qu'il vit entrer la foule, ses forces l'abandonnèrent, ses genoux fléchirent, il chancela.
» — Ce tonnerre de carabin-là mérite deux fois la mort! — Marche donc! dirent les deux soldats qui lui prêtaient le secours de leurs bras afin de le soutenir.
» —Oh! le lâche! le lâche! C'est lui! c'est lui!... le voilà! le voilà!
» Ces mots lui semblaient dits par une seule voix, la voix tumul-
tueuse de la foule qui raccompagnait en l'injuriant, et grossissait à chaque pas. Pendant le trajet de l'auberge à la prison, le tapage que le peuple et les soldats faisaient en marchant, le murmure des différents colloques, la vue du ciel et la fraîcheur de l'air, Taspect d'Andernach et le frissonnement des eaux du Rhin, ces impressions arrivaient à l'âme du sous-aide, vagues, confuses, ternes comme toutes les sensations qu'il avait éprouvées depuis son réveil. Par moments, il croyait, m'a-t-il dit, ne plus exister.
» J'étais alors en prison, dit M. Hermann en s'interrqmpant. Enthousiaste comme nous le sommes tous à vingt ans, j'avais voulu défendre mon pays, et commandais une compagnie franche que j'avais organisée aux environs d'Andemach. Quelques jours auparavant, j'étais tombé pendant la nuit au milieu d'un détachement français composé de huit cents hommes. Nous étions tout au plus deux cents. Mes espions m'avaient vendu. Je fus jeté dans la prison d'Andernach. 11 s'agissait alors de mo fusiller, pour faire un exemple qui intimidât le pays. Les Français parlaient aussi de représailles, mais le meurtre dont les républicains voulaient tirer vengeance sur moi ne s'était pas commis dans Télectorat. Mon père avait obtenu un sursis de trois jours, afin de pouvoir aller demander ma grâce au général Augereau, qui la lui accorda. Je vis donc Prosper Magnan au moment où il entra dans la prison d'Andernach, et il m'içspira la plus profonde pitié. Quoiqu'il fût pâle, défait, taché de sang, sa physionomie avait un caractère de candeur et d'innocence qui me frappa vivement. Pour moi, l'Allemagne respirait dans ses longs cheveux blonds, dans ses yeux bleus. Véritable image de mon pays défaillant, il m' apparut comme une victime et non comme un meurtrier. Au moment où il passa sous ma fenêtre, il jeta je ne sais où le sourire amer et mélancolique d'un aliéné qui retrouve une fugitive lueur de raison. Ce sourire n'était certes pas celui d'un assassin. Quand je vis le geôlier, je le questionnai sur son nouveau prisonnier.
» — Il n'a pas parlé depuis qu'il est dans son cachot. Il s'est assis, a mis sa tête entre ses mains, et dort ou réfléchit à son affaire. A entendre les Français, il aura son compte demain matin, et sera fusillé dans les vingt-quatre heures.
» Je demeurai le soir sous les fenêtres du prisonnier, pendant
le peu d'inslants qui m'était accordé pour faire une promenade dans la cour de la prison. Nous causâmes ensemble, et il me raconta naïvement son aventure, en répondant avec assez de justesse à mes différentes questions. Après cette première conversation. Je ne doutai plus de son innocence. Je demandai, j'obtins la faveur de rester quelques heures près de lui. Je le vis donc à plusieurs reprises, et le pauvre enfant m'initia sans détour à toutes ses pensées. Il se croyait à la fois innocent et coupable. Se souvenant de l'horrible tentation à laquelle il avait eu la force de résister, il craignait d'avoir accompli, pendant son sommeil et dans un accès de somnambulisme, le crime qu'il rêvait, éveillé.
» — Mais votre compagnon? lui dis-je.
» — Ohl s'écria-t-il avec feu, Wilhem est incapable...
» Il n'acheva même pas. A cette parole chaleureuse, pleine de jeunesse et de vertu, je lui serrai la main.
» — A son réveil, reprit-il, il aura sans doute été épouvanté, il aura perdu la tête, il se sera sauvé...
» — Sans vous éveiller, lui dis-je. Mais alors votre défense sera facile, car la valise de Walhenfer n'aura pas été volée.
» Tout à coup, il fondit en larmes.
» — Oh! oui, je suis innocent, s'écria-t-il. Je n'ai pas tué. Je me souviens de mes songes. Je jouais aux barres avec mes camarades de collège. Je n'ai pas dû couper la tête de ce négociant, en rêvant que je courais!
» Puis, malgré les lueurs d'espoir qui parfois lui rendirent un peu de calme, il se sentait toujours écrasé par un remords. Il avait bien certainement levé le bras pour trancher la tête du négociant. Il se faisait justice,. et ne se trouvait pas le cœur pur après avoir commis le crime dans sa pensée.
» — Et cependant, je suis bon! s'écria-t-il. 0 ma pauvre mère! peut-être en ce moment joue-t-elle gaiement à l'impériale avec ses voisine* dans son petit salon de tapisserie. Si elle savait que j'ai seulement levé la main pour assassiner un homme..., oh! elle mourrait! Et je suis en prison, accusé d'avoir commis un crime! Si je n'ai pas tué cet homme, je tuerai certainement ma mère!
» A ces mots, il ne pleura pas; mais, animé de cette fureur courte et vive assez familière aux Picards, il s'élança vers la mu-
raille, et, si je ne l'avais retenu, il s'y serait brisé la tête.
» — Attendez votre jugement, lui dis-je. Vous serez acquitté, vous êtes innocent. Et votre mère...
n — Ma mère, s'écria-t-il avec fureur, elle apprendra mon accusation avant tout! Dans les petites villes, cela se fait ainsi; la pauvre femme en mourra de chagrin. D'ailleurs, je ne suis pas innocent. Voulez-vous savoir toute la vérité? Je sens que j'ai perdu la virginité de ma conscience.
» Après ce terrible mot, il s'assit, se croisa les bras sur la poitrine, inclina la tête et regarda la terre d'un air sombre. En ce moment, le porte-clefs vint me prier de rentrer dans ma chambre; mais, fâché d'abandonner mon compagnon en un instant où son découragement me paraissait si profond, je le serrai dans mes bras avec amitié.
» —Prenez patience, lui dis-je, tout ira bien peut-être. Si la voix d'un honnête homme peut faire taire vos doutes, apprenez que je vous estime et vous aime. Acceptez mon amitié, et dormez sur mon cœur, si vous n'êtes pas en paix avec le vôtre.
» Le lendemain, un caporal et quatre fusiliers vinrent chercher le sous-aide vers neuf heures. En entendant le bruit que firent les soldats, je me mis à ma fenêtre. Lorsque le jeune homme traversa la cour, il jeta les yeux sur moi. Jamais je n'oublierai ce regard plein de pensées, de pressentiments, de résignation, et de je ne sais quelle grâce triste et mélancolique. Ce fut une espèce de testament silencieux et intelligible par lequel un ami léguait sa vie perdue à son dernier ami. La nuit avait sans doute été bien dure, bien solitaire pour lui; mais aussi peut-être la pâleur empreinte sur son visage accusait-elle un stoïcisme puisé dans une nouvelle oslime de lui-même. Peut-être s'était-il purifié par un remords, et croyait-il laver sa faute dans sa douleur et dans sa honte. Il marchait d'un pas ferme; et, dès le matin, il avait fait disparaître les taches de sang dont il s'était involontairement souillé.
» — Mes mains y ont fatalement trempé pendant que je dormais, <Mr mon sommeil est toujours très-agité, m'avait-il dit la veille îivec un horrible accent de désespoir.
» J'appris qu'il allait comparaître devant un conseil de guerre, La division devait, le surlendemain, se porter en avant, et le chef de
demi-brigade ne voulait pas quitter Ândernach sans faire justice du crime sur les lieux mêmes où il avait été commis... Je restai dan^: une mortelle angoisse pendant le temps que dura ce conseil. Enfin, vers midi, Prosper Magnan fut ramené en prison. Je faisais en o* moment ma promenade accoutumée; il m'aperçut, et vint se jei«=T dans mes bras.
» — Perdu! me dit-il. Je suis perdu sans espoir! Ici, pour tom Ij monde, je serai donc un assassin...
» Il releva la tête avec fierté.
» — Cette injustice m'a rendu tout entier à mon innocence. Ma vie aurait toujours été troublée, ma mort sera sans reproche. Mdiy a-t-il un avenir?
» Tout le xvin® siècle était dans cette interrogation soudaine. Il resta pensif.
)) — Enfin, lui dis-je, comment avez-vous répondu? que vous a-t-on demandé? N*avez-vous pas dit naïvement le fait comaie vo li me l'avez raconté?
» 11 me regarda fixement pendant un moment; puis, après cette pause effrayante, il me répondit avec une fiévreuse vivacité de paroles :
» — Ils m'ont demandé d'abord : « Êtes-vous sorti de Tauberr- » pendant la nuit? » J'ai dit : « Oui. — Par où? » J'ai rougi et j'^ii répondu : « Par la fenêtre. — Vous l'aviez donc ouverte? — Oui, ai-je dit. « Vous y avez mis bien de la précaution; l'aubergiste ni » rien entendu! » Je suis resté stupéfait. Les mariniers ont déclare m' avoir vu me promenant, allant tantôt à Andernach, tantôt vers la forêt. J'ai fait, disent-ils, plusieurs voyages. J'ai enterré l'or et le^ diamants. Enfin, la valise ne s'est pas retrouvée! Puis fêtais toujours en guerre avec mes remords. Quand je voulais parler : Ta us voulu commettre le crime! me criait une voix impitoyable. Tout était contre moi, même moi!... Ils m'ont questionné sur mon camarade, et je l'ai complètement défendu. Alors, ils m'ont dit : a Nou> » devons trouver un coupable entre vous, votre camarade, l'auber- » giste et sa femme. Ce matin, toutes les fenêtres et les portes se » sont trouvées fermées! » A cette observation, reprit-il, je suis resté sans voix, sans force, sans âme. Plus sûr de mon ami que de moi-même, je ne pouvais l'accuser. J'ai compris que nous étions
regardés tous deux comme également complices de l'assassinat, et que je passais pour le plus maladroit! J'ai voulu expliquer le crime par le somnambulisme, et justifier mon ami; alors, j'ai divagué. Je suis perdu. J'ai lu ma condamnation dans les yeux de mes juges. Ils ont laissé échapper des sourires d'incrédulité. Tout est dit. Plus d'incertitude. Demain, je serai fusillé. — Je ne pense plus à moi, reprit-il, mais à ma pauvre mère!
» Il s'arrêta, regarda le ciel, et ne versa pas de larmes. Ses yeux étaient secs et fortement convulsés.
)) — Frédéric!...
» Ah! l'autre se nommait Frédéric». Frédéric! Oui, c'est bien là le nom! s'écria M. Hermann d'un air de triomphe.
Ma voisine me poussa le pied, et me fit un signe en me montrant M. Taillefer. L'ancien fournisseur avait négligemment laissé tomber sa main sur ses yeux; mais, entre les intervalles de ses doigts, nous crûmes voir une flamme sombre dans son regard.
— Hein, me dit-elle à l'oreille, s'il se nommait Frédéric?
Je répondis en la guignant de l'œil comme pour lui dire : <c Silence! »
Hermann reprit ainsi :
» — Frédéric, s'écria le sous-aide, Frédéric m'a lâchement abandonné. Il aura eu peur. Peut-être se sera-t-il caché dans l'auberge, car nos deux chevaux étaient encore le matin dans la cour. — Quel incompréhensible mystère, ajouta-t-il après un moment de silence. Le somnambulisme! le somnambulisme! Je n'en ai eu qu'un seul accès dans ma vie, et encore à l'âge de six ans. — M'en irai-je d'ici, reprit-il, frappant du pied sur la terre, en emportant tout ce qu'il y a d'amitié dans le monde! Mourrai-je donc deux fois en doutant d'une fraternité commencée à l'âge de cinq ans, et continuée au collège, aux écoles! Où est Frédéric?
» Il pleura. Nous tenons donc plus à un sentiment qu'à la vie!
» — Rentrons, me dit-il ; je préfère être dans mon cachot. Je ne voudrais pas qu'on me vît pleurant. Tirai courageusement à la mort, mais je ne sais pas faire de l'héroïsme à contre-temps, et j'avoue que je regrette ma jeune et belle vie... Pendant cette nuit, je n'ai pas dormi; je me suis rappelé les scènes de mon enfance, et me suis vu courant dans ces prairies dont le souvenir a peut-être causé
ma perte. — J'avais de Tavenir, me dit-il en s'interrompant. Douzh hommes, un sous-lieutenant qui criera : « Portez armes! en jono, » feu! » un roulement de tambours; et l'infamie! voilà mon avenir maintenant. Oh! il y a un Dieu, ou tout cela serait par trop aiai<.
» Alors, il me prit et me serra dans ses bras, et, m'étreignant avec force :
» — Ah ! vous êtes le dernier homme avec lequel j'aurai pu épincher mon âme. Vous serez libre, vous! vous verrez votre mère! k ne sais si vous êtes riche ou pauvre, mais qu'importe! vous êtes le monde entier pour moi... Ils ne se battront pas toujours, ceux-ci. Eh bien, i]uand ils seront en paix, allez à Beauvais. Si ma mère survit à la fatale nouvelle de ma mort, vous l'y trouverez. Dites-i>.i ces consolantes paroles : « Il était innocent! » Elle vous croira. reprit-il. Je vais lui écrire; mais vous lui porterez mon dernier regard, vous lui direz que vous êtes le dernier homme que j'aur^ii embrassé. Ah! combien elle vous aimera, la pauvre femme, \ok< qui aurez été mon dernier ami ! — Ici, dit-il après un moment d-^ silence pendant lequel il resta comme accablé sous le poids de ?»?^ souvenirs, chefs et soldats me sont inconnus, et je leur fais horreur à tous. Sans vous, mon innocence serait un secret entre 1** ciel et moi.
î),Je lui jurai d'accomplir saintement ses dernières volontés. Me^ paroles, mon effusion de cœur le touchèrent. Peu de temps âpre?, les soldats revinrent le chercher et le ramenèrent au conseil d^» guerre. Il était condamné. J'ignore les formalités qui devaient suivre ou accompagher ce premier jugement, je ne sais pas si le jeuno chirurgien défendit sa vie dans toutes les règles; mais il s'attendait à marcher au supplice le lendemain matin, et passa la nuit à écrire à sa mère.
» — Nous serons libres tous deux, me dit-il en souriant quanl je l'allai voir le lendemain : j'ai appris que le général a signé votn^ grâce.
» Je restai silencieux, et le regardai pour bien graver ses traii-i dans ma mémoire. Alors, il prit une expression de dégoût et me
dit :
), — J'ai été tristement lâche! J'ai, pendant toute la nuii. demandé ma grâce à ces murailles...
» Et il me montrait les murs de son cachot.
» — Oui, oui, reprit-il, j'ai hurlé de désespoir, je me suis révolté, j'ai subi la plus terrible des agonies morales. . . V étais seul ! . . . Maintenant, je pense à ce que vont dire les autres... Le courage est un costume à prendre. Je dois aller décemment à la mort... Aussi...