‹ Œuvres complètes de H. Rigault (volume 2)Chapitre 66 sur 72 · JÉRÔME SAVONAROLE, SA VIE, SES PRÉDICATIONS, SES ÉCRITS · texte numérisé non relu

JÉRÔME SAVONAROLE, SA VIE, SES PRÉDICATIONS, SES ÉCRITS

par M. Perrens ; 2 volâmes.

Savonarole a-Ml été un ambitieux hypocrite ou un réformateur sincère, un charlatan ou un fanatique, un grand politique ou un démagogue éloquent, un vrai saint ou un thaumaturge imposteur ? Il était difficile jusqu'à présent de bien répondre à ces questions. Gomme presque tous les hommes qui, vivants, ont fortement agité les opinions et les passions de leur siècle, Savonarole, même longtemps après sa mort, n'a pas pu trouver déjuge assez calme pour être équitable : à la suite de ces grandes vies, mêlées de malheur et de gloire, des siècles entiers s'écoulent sans apaiser les tempêtes qu'elles ont soulevées et qui poursuivent encore leur mémoire. La vie de Savonarole, devenue, tour à tour, aux mains de ses admirateurs et de ses détracteurs passionnés, une légende pleine de miracles ou une tragédie pleine de crimes, attendait encore un historien. Un jeune professeur de l'Université, M. Perrens, attiré par l'éclat et par les ombres mêmes de cette renommée, est parti pour l'Italie. 11 a interrogé avidement les hommes distingués qui connaissent le mieux Savonarole et l'histoire de Florence. Il s'est enfermé dans les bibliothèques, il a lu et analysé tous les écrits de Savonarole, et surtout ses vingt volumes de sermons, où il a trouvé les renseignements les plus curieux sur la vie, les idées et le gouvernement du réformateur de Florence. Il a parcouru toutes les apologies et tous les pamphlets composés pour ou contre son héros; et de cette courageuse étude est sorti un livre, qui sera désormais, pour Savonarole, le jugement même de l'histoire.

Nous connaissons maintenant la vie, la politique et Téloquence du dominicain : M. Perrens nous a livré tous les documents désirables avec une largesse qu'on trouverait trop prodigue, sans la nouveauté de ses dons. Sa méthode est vraiment scientifique : il n*afQrme rien sans s*appuyer sur un texte ; sa critique est sévère et sûre, son esprit net, son caractère équitable; on peut avoir confiance dans h justesse de ses jugements comme dans Tezactitude de ses récits. Le premier volume de son ouvrage contient Fhistoire de Savonarole; le second, l'appréciation et l'analyse de ses écrits. Tous deux offrent le plus grand intérêt, par la nouveauté des recherches : dans l'un, l'auteur, rétablissant dans leur vérité des faits mal présentés jusqu'ici, ou en mettant de nouveaux en lumière, crée une biographie véritable ; dans l'autre, il analyse des traités, des poésies, des sermons à peu près inconnus et non traduits. Son styk est précis, animé, incisif, et pourtant ses conclusions sont si loin d*ètre tranchantes, que d'excellents juges les ont trouvées timides. Elles sont, en effet, si soigneusement motivées, si mitigées, si nuancées, qu'on sent très-bien que M. Perrens a voulu ménager l'opinion italienne, en éclairant la nôtre. Par exemple, il discute longuement si Savonarole a été vraiment prophète, dans un chapitre spédal qui a vivement intéressé l'Italie et qui paraîtra peut-être inutile en France. Ce qui achève d'ailleurs d'expliquer l'extrême prudence desconclusions'de M. Perrens, c'est le caractère même de son héros, si complexe et si divers. Lorsque, dans un personnage qui n'est pas tout d'une pièce, on veut tout peindre et tout juger, le portrait qu'on trace est nécessairement compliqué comme l'original, et le jugement qu'on porte parait indécis, parce qu'on y tient compte de tout. Plus les conclusions veulent être justes, moins elles semblent précises; elles perdent en saillie ce qu'elles gagnent en étendue. Mais ce n'esfpas la faute de M. Perrens,

c'est la faute de Savonarole. Il y aurait plus de relief dans le livre s'il y avait plus d'unité dans le héros. M. Perrens n'a pas cru devoir simplifier Savonarole pour donner une physionomie plus marquée à son histoire, ni rester incomplet pour paraître plus décidé. J'essayerai de tracer une esquisse de son tableau.

Jérôme Savonarole était né à Ferrare le 21 septembre 1452; ses parents le destinaient à la médecine, où son grand-père s'était distingué; mais l'enfant avait le goût des études pbilosopliiques et religieuses ; il cherchait la solitude pour lire Aristote et saint Thomas d'Aquin. Un jour, pendant une promenade, il entra dans une église, entendit parler un prédicateur éloquent, et se retira tout ému. Il devint plus studieux et plus rêveur encore ; il méditait, il écrivait sans cesse. Bientôt il s'enfuit de la maison paternelle, en laissant sur sa table de travail un livre qu'il avait composé sur le mépris du monde. 11 avait vingt-deux ans et demi. 11 entra au couvent des dominicains de Bologne, d'où il écrivait à son père : < Ne pleurez pas : vous devez considérer comme une gr&ce d'avoir un.de vos fils chevalier de Jésus-Christ. » Plus tard, dans un de ses sermons, il disait, pour expliquer sa vocation religieuse : « J'aimais deux choses par-dessus tout, la liberté et le repos. Ce sont elles qui m'ont conduit au port. Pour avoir la liberté, je n'ai pas voulu de femme; et pour avoir le repos, j'ai fui le monde, et gagné le port de la religion. » Ce n'est pas le repos qu'il trouva dans le dottre. Ce jeune solitaire, avide de paix et de silence, devait être un jour le tribun de Florence et l'agitateur de l'Italie.

Quelques années après son entrée au couvent, nous le trouvons prêchant à Florence dans le couvent de Saint- Marc. 11 a renoncé aux poètes et aux philosophes de l'antiquité, ses chères lectures d'autrefois. Il s'est fortifié par l'étude des Pères et des livres saints. Et cependant, autour

486 ÉTUDES UTTËRÀIRES ET MOHALES.

de cette chaire d'où il prêche la parole de Dieu, vingt personnes à peine l'écoutent, distraites et indifférentes : sa voix est faible, son geste gauche, son style lourd et froid. Ce pauvre moine sans éloquence, las de haranguer un auditoire sans piété, va pendant quatre années cacher son impuissance dans la cellule obscure d*un couvent de Lombardie, retraite mystérieuse mais féconde, d*oii sort un grand orateur. Pendant de longs jours et des nuits sans sommeil, le frère Jérôme a pleuré sur la corruption du siècle; vainement il a cherché dans Rome la cité bénie par saint Pierre, il n'a trouvé que la ville frappée d'anathème par la main d'un poète, « la grande débauchée, » que Dante avait flétrie. Et il s'est rappelé les catacombes où priaient les premiers chrétiens, les grottes du désert où s'enfermaient les anachorètes, cette ferveur, cette pureté de U société chrétienne, et, pour prendre un mot de Fénelon, ces gr&ces d^ l'Église naissante. Quel bonheur pour l'Italie si elle voyait luire encore une fois ces beaux jours ! Quelle gloire pourl'élu de Dieu qui lui rendrait cet Aged'orI L'heure vint bientôt, heure d'enthousiasme et de ravissement mystique, où Savonarole crut entendre la voix du ciel qui l'appelait. C'était lui qui , par sa parole et son exemple, devait réformer le clergé d'Italie et régénérer l'Italie tout entière. H partit emporté par une vocation ardente et sincère. Ceux-là se trompent qui veulent , dès sa retraite en Lombardie, découvrir en lui l'ambitieux. Il n'y a encore que l'apôtre.

Aussi quelle puissance que celle de cette voix inspirée ! Où est le temps où le frère Jérôme retenait à peine vingt paroissiens dans l'église? Il monte dans la chaire de la cathédrale de Florence : sa démarche est grave et fière, son front large et haut, son œil profond et doux, son regard vif et « couleur du ciel, » son geste noble et poli, et sa main transparente. La foule agenouillée sur son passage raconte

les miracles qui déjà forment la légende de Savonarole. Une sainte femme de'Brescia a prédit sa venue pour le salut du monde : il a guéri les malades, il a fait tomber les chaînes des prisonniers, il a mis les démons en fuite; on l'a vu marcher entouré d* anges et de rayons. Il parle, et la foule muette se frappe la poitrine, pleure ses péchés, éclate en sanglots : le scribe lui-même qui recueille les paroles de l'orateur s'arrête pour essuyer ses larmes. Le frère Jé« rôme reproche aux femmes leur parure immodeste, et elles quittent l'église pour aller prendre un vêtement plus chrétien, n tonne contre les richesses mal acquises, et, au sortir de l'église, un débiteur acquitte sa dette, un dépositaire infidèle rend le dépôt confié. Frère Jérême est déjà le réformateur de Florence ; il la gouverne par sa parole ; il est le souverain des consciences, et Laurent de Médicis au lit de mort lui demande en suppliant sa bénédiction. Ainsi une grande pensée de réformation, longtemps méditée, une vocation sincère d*apâtre et l'enthousiasme religieux , ont fait d'un pauvre moine balbutiant devant un rare auditoire le plus grand orateur de l'Italie et le maître de Florence.

C'est le plus beau moment de sa vie : il ne descend pas encore de la religion aux affaires ; il n'est pas le chef de l'État; il ne règne que sur les Ames.

Mais leis grands esprits italiens ne sont pas simples; ils ont l'ardeur et la réflexion, la candeur et la ruse, le dé« vouement et l'ambition; ils sont, comme a dit Machiavel, qui les connaissait, moitié cygnes, moitié renards. Souvent c*est une tentation, quand on étudie des hommes comme Savonarole, de chercher en eux une unité qu'il n'ont pas, un air qui rend plus facile la tâche de l'historien, car un personnage simple est plus aisé à peindre. M. Perrens n'a pas cédé à ce penchant ; il a signalé dans Savonarole toutes ses diversités ; il a décomposé à merveille ce caractère, mélange de piété et d'ambition, de naïveté et de calcul, de

sincérité et de mensonge; assemblage si compliqué et si étroitement uni, qu*en étudiant les discours et les jetions de rhomme» on se demande souvent avec hésitation où cesse Tapôtre, où l'imposteur commence. On sent bien qu'au début il est sincère et qu'il se croit inspiré ; puis, à suivre attentivement son ascension vers le pouvoir, on reconnaît qu'il ne s'avance pas par bonds et par saillies, comme un inspiré, mais qu'il s'achemine comme un politique, en calculant chacun de ses pas. Ses aveux mêmes nous avertissent. Il avait commencé (1490) par annoncer aux Florentins la rénovation de l'Église et les fléaux qui devaient frapper l'Italie. « L'année suivante, dit41, trouvant les esprits plus disposés à croire, je me hasardai à introduire assez souvent dans mes écrits le récit de quelques visions, mais je ne les donnai jamais pour des visions prophétiques ; je me bornai à les proposer en guise de paraboles. » Bientôt il s'enhardit; il fait encore un pas; il se déclare prophète, il affirme que ses paroles sont les révélations mêmes du ciel; il ose dire : « Si je mens, c'est Dieu qui ment par ma bouche. » C'en est fait, le frère qui prêchait l'Évangile au pied d'un rosier, le dominicain de Saintr-Marc, qui attachait tout un peuple au sens all^rique de ses paraboles, est un envoyé de Dieu : il connaît l'avenir, il est la main de la Providence; il vient par son ordre changer la face de l'Italie, il vient la gouverner en son nom. Ainsi du prédicateur est sorti le prophète, et du prophète va sortir le tribun. Voilà, d'après Savonarole luimême, l'histoire de sa fortune, voilà la marche savante de cet enthousiaste, voilà la prudence de cet inspiré, voilà l'ambition de cet apôtre. Chose admirable! malgré cette confession écrite dans un jour de clairvoyance et de sincérité, cet apôtre croyait même à ses prophéties : il était dupe de son propre mensonge ; la prière avait exalté son Ame ardente ; le jeûne et les macérations avaient épuisé

son corps affaibli. Il avait des visions, il parlait aux anges, il s*entretenait avec Dieu, et il croyait dévoiler les secrets du ciel, quand il annonçait la mort prochaine d'Innocent VIII, vieux et malade, ou la Gn de Laurent de Médicis à Tagonie. Il prédisait, au nom du ciel, le bonheur futur de Florence républicaine, et la république de Florence devait s'écrouler trente-deux ans après sa mort. Il prédisait même la conversion des Turcs à la religion catholique, apostolique et romaine. Plus il en imposait au peuple par les fictions de ses prophéties, plus il se croyait de bonne foi ! Il en était venu à ne [plus avoir conscience du mensonge. Sénèque compare très-ingénieusement les passions de rhomme au sommeil. Ouand le sommeil est léger, on sent en dormant que l'on dort; quand il devient profond, on perd le sentiment et l'on ne rêve même plus. Et Sénèque ajoute : « Si nous ne nous apercevons pas de nos passions, c'est que nous sommes au sein de ces passions mêmes. On ne raconte ses rêves que lorsqu'on est éveillé; on ne reconnaît ses passions que lorsqu'on en est guéri'. » Tel était Savonarole, sincère dans son charlatanisme, dupeur et dupe tout ensemble ; chez lui la perfection du mensonge fut de parvenir à se tromper lui-même.

Mais le mélange d'inspiration et de calcul n'est pas seulement un trait de caractère, c'est une force, et souvent c'est par là qu'on réussit. Bossuet a signalé depuis longtemps comme une rare puissance entre les mains d'un grand homme l'union de l'esprit politique et de l'enthousiasme religieux. Savonarole achevait par son habileté l'œuvre commencée par son éloquence ; il savait conduire les esprits après s'être emparé des cœurs, et les cœurs ne lui résistaient pas. Rien de curieux à étudier comme cette parole toute-puissante, qui sans doute n'a pas perdu pour

Page 1