‹ Œuvres complètes de H. Rigault (volume 3)Chapitre 118 sur 199 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Saint-Évremond.

La première période de la querelle des anciens et des modernes vient de s'achever en France : nous allons voir maintenant le débat passer en Angleterre.

Ce serait une intéressante histoire que celle dont un écrivain investigateur vient de tracer l'esquisse', Thistoire des rapports littéraires de l'Angleterre et de la France depuis la conquête de la Grande-Bretagne par Guillaume de Normandie. Il y a toujours eu entre les deux peuples, même quand ils se combattaient, un commerce d'idées, où l' Angleterre, selon son habitude en toutes choses, nous a pris un peu plus qu'elle ne nous a donné. Les historiens anglais se sont moqués, non sans raison, des courtisans de Louis Xni, qui se jetaient avec avidité sur les perles tom-

1. Des reUuions sociales et intellectuelles entre la France et PAnglelerref par M. Rathery. Paris, 1856.

bées des babils de Buckingham ; mais que de fois TAngleterre, prenant son bien où elle le trouvait, s'est emparée, pour en enrichir son génie, des idées échappées à la France ! Même quand la Bretagne, conquise par les Normands, cessa d'emprunter notre langue, dont elle vécut si longtemps, et se créa un idiome original, qui garde toujours une empreinte si profonde du français ; même quand, au lieu d'écouter nos trouvères, qui lui traduisaient dans des poèmes anglo-normands ses anciennes légendes de la Table Ronde et du Roi Arthur, elle essaya elle-même de chanter et de se faire une poésie nationale, par la voix du vieux Chaucer, l'ascendant de l'esprit français se marque dans ses premières ébauches, où l'expression et l'idée sont souvent dérobées à la France. Dès le xur siècle, non-seulement les jeunes Anglais passent la Manche et font leur tour de France pour compléter leur éducation et pour corriger leur accent normand*; mais, comme il y a peu d'écoles en Angleterre, ils viennent en France étudier dans notre Université, et forment une de ses nations*. Les longues guerres de la France et de l'Angleterre rendirent les communications des deux peuples plus fréquentes et malheureusement plus intimes encore. La France battue, envahie, à demi subjuguée par les Anglais, conservait sur eux, malgré ses malheurs, la suprématie du génie littéraire, et la faveur de Froissart à la cour d'Edouard III et du prince Noir atteste l'attrait souverain que, même en ce triste siècle, l'esprit français exerçait sur nos vainqueurs. Froissart est le premier de ces esprits nomades qui se succédèrent sans interruption jusqu'à la fin du xYiiV siècle, et qui portèrent d'un rivage de

L D'Israëli, Amenilies of literaturey vol. I, p. 99. — Origùi of the Efiglish language : « Dur youth sent into Frauce to polish their nasaJ Norman. »

2. D'israêli {ibid.y p. 108) cite Richard de Bury, évoque de Durham, qui se plaint de Tabsence d'écoles, dans le Philobiblony sive de amore librorum et instituiionc biblio(hec<r.

la Manche à Tautre les idées de l'un et de l'autre pays ; succession illustre de diplomates, d'écrivains, de voyageurs et d'exilés qui ont resserré les relations des deux peuples. L'Angleterre nous envoya Surrey, Thomas Morus; Buchanan, qui étudia au collège de Montaigu ; Barclay, qui professa à Poitiers; Philippe Sidney, qui enchanta de son esprit la cour de Charles IX*; Walter Raleigh et le comte d'Essex, qui combattirent en France comme volontaires, et qui purent, dit Chateaubriand , conter au foyer de Shakspeare ce qu'ils savaient de nos calamités et de nos champs de bataille; Wycherley, élevé parmi nous sous le protectorat de Cromwell; Cowley, qui fut à Paris l'agent de Charles II, et tant d'autres qui partagèrent l'exil d'Henriette et de Jacques II. Les Français voyagèrent toujours moins en Angleterre que les Anglais en France. Cependant, au xvi* siècle, Bodin suivit le duc d'Anjou chez nos voisins, etPeiresc, l'ami de Malherbe, qui passa plusieurs années parmi eux, y laissa la réputation d'un modèle accompli de l'homme de lettres*. Vers le même temps, Hurault de Maisse s'acquitte, chez les Anglais, d'une ambassade récemment racontée par un brillant historien', et plus tard, Bassompierre avec le poëte Malleville, et les écrivains vagabonds Boisrobert et Saint-Amant, et la petite cour de la duchesse de Mazarin, dont Saint-Évremond était la merveille, et les gentilshommes exilés, comme M. de Grammont, et les ambassadeurs lettrés de Louis XIV, Barillon et Bonrepaus, et les réfugiés protestants, après la révocation, entretiennent en Angleterre le goût de l'esprit français, jusqu'à ce que Voltaire et Montesquieu aillent y puiser, pour le rapporter en France, Famour des idées anglaises, qui date chez nous du xvm* siècle. Auparavant, un petit nombre d'ouvrages anglais tra-

1. Disraeli, AmenitieSy vol. II, p. 67 ; Sidney. — 2. Ibid. , vol. I, p. 401. — 3. Elisabeth et Henri iF, par M. Prévost-Paradol, professeur de littérature française à la faculté d'Aix, 1855.

duits dans notre langue, comme YArcadie de SidneyS suffisaient à l'élite des esprits cultivés qu'intéressait la littérature de l'Angleterre, tandis que l'Angleterre n'avait pas cessé d'étudier et d'imiter la nôtre. Parmi les plus anciens écrivains anglais, Mandeville, le premier voyageur de l'Angleterre, a écrit ses voyages en français, avant de les traduire dans la langue de son pays. Ghaucer introduit sans cesse dans son anglais des expressions françaises; Gower compose en vers français la première partie de son poëme polyglotte : Spéculum meditantis*. Longtemps après, Spenser, entre la Reine des Fées et les Larmes des Muses, traduit les sonnets de du Bellay. La critique contemporaine a retrouvé dans les œuvres en apparence les plus neuves du génie le plus original de l'Angleterre, Shakspeare, la trace de Montaigne' et de Camus, l'évêque romancier de Belley, et dans les plus beaux vers de Mil ton, l'imitation du pompeux du Bartas. Aussi, de même que nous nous sommes souvent accusés d'anglomanie, les Anglais ont dénoncé, comme une folie de leur nation, cet amour de l'esprit français. A l'époque 011 les passions religieuses aggravaient les dissentiments politiques de la France et de l'Angleterre, et où le puritanisme réforma si rudement les mœurs anglaises, il ne manqua pas de prédicateurs populaires pour tonner contre l'imitation littéraire de la France, double attentat, selon eux, au génie national et à la religion. L'insurrection que j'ai signalée chez Desmarets, contre la littérature classique et l'antiquité, au nom de la foi chrétienne, éclata de même de l'autre côté du détroit, où l'esprit protestant de la vieille Angleterre se révolta, comme l'esprit catholique en France, contre le paganisme littéraire, et en

1. Traduit par Baudouin sous le nom de VArcadie de la comtesse de Pembroke. Yoy. Pélisson, Histoire de V Académie française y art, Baudoin.

2. Villemain, Littérature du moyen àge^ tol* leçon. — 3. Voy. M. Phil. Chasles, Études sur V Angleterre, Du Génie de Shakspeare.

DES ANCIENS Eï DES MODERNES. 2«9

même temps contre les lettres françaises, qui servaient d'intermédiaires à Fantiquité et d'interprètes à la renaissance. L*auteur du travail que j*ai cité plus haut, M. Rathery, a rapporté un passage bien remarquable d'un traité de pédagogie de Roger Ascham, précepteur d'Elisabeth : « Je vous le dis, ces traductions de livres étrangers, qui s'étalent dans toutes les boutiques de Londres, avec des titres perfides, ne sont bonnes qu'à pervertir les mœurs anglaises*. ». Ces compositions badines de la France et de ritalie font plus de papistes que les traités sérieux de Louvain.... Nos Anglais italianisés font plus d'état des Triompkes de Pétrarque que de la Genèse de Moïse. Us estiment plus les Offices de Cicéron que les Écritures de saint Paul^ et les Contes de Boccace que les Histoires de la Bible^. > L'antiquité, la France, l'Italie, le puritanisme anglais confond tout dans le même anathème, et dénonce indistinctement dans Cicéron, Pétrarque et Boccace, des papistes déguisés. L'esprit de secte est l'ennemi naturel de la pensée et des livres. Ascham suivait l'exemple de Luther, qui, au début de la réforme, n'admettait de livre que la Bible, et Luther imitait Omar, qui n'admettait que le Coran. Le cardinal Wolsey, en commençant par la destruction des presses du monastère de Saint-Albans sa guerre contre les livres, a exprimé d'un mot l'étemelle pensée des pouvoirs religieux ou politiques, qui ne veulent souffirir ni limite ni contradic* tion : < Il faut supprimer les livres, si l'on ne veut être supprimé par eux. »

Il régna donc de bonne heure en Angleterre contre Fan* tiquité et contre la littérature française, son interprète, une défiance dont la source était dans les deux sentiments les plus profonds des cœurs anglais, l'orgueil patriotique et la ferveur protestante. En même temps, l'ascendant de la

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