‹ Œuvres complètes de H. Rigault (volume 3)Chapitre 125 sur 199 · CHAPITRE n · texte numérisé non relu

CHAPITRE n

William Temple : Essai sur le savoir des anciens et des modernes. — Wotton : Réflexions sur le savoir des anciens et des modernes.

Temple a joué, au rvn* siècle, un rôle politique qui lui a valu, avec Testime publique, les reproches rigoureux de quelques écrivains. C'était, s'il faut croire M. Macaulay,un de ces hommes qui aiment leur pays, mais se préfèrent à lui, et dont le scrupule à ne commettre aucune faute ressemble au calcul de l'égoïsme. Habile à porter Tépicuréisme jusque dans la politique. Temple choisissait, dit-on, pour se montrer aux affaires, quelques-uns de ces rares moments où les opinions des partis, les desseins de la cour, les passions du peuple et l'intérêt de VÉtat, forment un passager concert; puis au premier désaccord, à la plus lointaine menace de l'impopularité, il s'évadait adroitement du pouvoir, et se retirait dans sa bibliothèque ou dans son jardin, pour écrire ses mémoires ou pour cueillir ses abricots. Il osait préférer sa réputation, ses plaisirs d'esprit, ses loisirs de grand seigneur et ses délassements d'écrivain, aux fatigues glorieuses de la vie publique. Il se contentait de petits succès, pourvu qu'ils ne lui coûtassent pas de grandes peines, et dans ce jeu, moitié d'adresse et moitié de hasard, qu'on appelle la vie, il aimait mieux recueillir un bénéfice modeste que d'en chercher un plus grand en doublant son enjeu. Voilà en raccourci le portrait que Macaulay trace de Temple, dans un Essai fort

spirituel, mais un peu dédaigneux ^ Temple ne fut pas un grand homme d'État ; il craignait les orages de la vie politique dans un État libre, et, quand Guillaume III vint le visiter dans son grand verger, pour le ramener du jardinage au ministère, Temple lui montra, comme Dioclétien, ses fleurs, ses légumes et les abricots dont se moque M. Macaulay. Il se souvint qu'Horace, son chef d'école, avait refusé d'être le secrétaire d'Auguste, et il repoussa le portefeuille, se contentant, comme le dit très-bien Basnage, d'en avoir paru digne *. Temple n'est pas un héros, c'est un sage, et, comme l'héroïsme est rare, on peut se rabattre sur la sagesse, quand on la rencontre, et n'être pas mécontent. Le désintéressement de Temple n'est pas d'un exemple dangereux. Les hommes seront toujours plus tentés par l'éclat des grandes places que par les douceurs du repos. Dans la sévérité de M. Macaulay contre cet épicurien qui veut être jardinier, je reconnais la vaillance d'un homme politique accoutumé aux épreuves des gouvernements représentatifs, et tout prêt à soutenir le fardeau des affaires. Dans la tiédeur de Temple pour les grands emplois, je respecte la sagesse d'un homme qui connaît le monde et la vie, pour avoir traversé, non sans honneur, la diplomatie et les affaires. Car Temple ne fut pas, comme le dit trop lestement M. Macaulay, un de ces politiques de parade, semblables aux officiers d'escorte qui accompagnent la reine à la portière de sa voiture quand elle se rend à la Chambre des lords, et qui déposent leur uniforme quand la guerre commence. Temple a vu le feu, diplomatiquement, et il a eu son jour de victoire. Le traité de la Triple Alliance fit sa réputation en Europe. Sans doute il ne compte pas dans sa carrière beaucoup d'exploits comme

Page 1