Chef-d^œuvre d'un inconnu, t. II, p
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débuts, travestissait Ylliade dans une parodie qui n*a pas, comme celle de YÉnéide par Scarron , l'excuse de la verve et de ^esprit^ Le théâtre, à son tour, mit aux prises les anciens, et Ton vit le pauvre Homère livré, sur les scènes subalternes, aux pantalonnades de Trivelin et d'Arlequin. Au théâtre de la foire, Arlequin se déguisait en savant et chantait ce couplet :
On me nomme Bouquinidès ; Je suis le défenseur d'Homère ; J'eus pour père Charitidès, Et la langue grecque est ma mère.
Avec l'appui de ses élèves, Parisiton et Tape^modemes^ il forçait les passants à crier : « Vivent les Grecs !» et se moquait de Mme Dacier. Homère présidait au mariage d'Angélique et de Léandre, qui terminait la pièce, et Arlequin, portant respectueusement Ylliade dans ses mains, la faisait baiser à tous les acteurs de la comédie *.
Sur une scène plus élevée, Trivelin racontait qu'après mille accidents, il était devenu laquais d'un honnête particulier qui passait sa vie à étudier des langues mortes. « Gela me convenait assez, disait Trivelin, car j'ai de l'é-
1. Voici un échantillon de cette triste plaisanterie : c'est TentrcTue de Priam et d'Achille après la mort d'Hector.
« Or çà, reprit le roi de Troie, Tenez , voilà de la monnoie , Et rendez-moi mon fils Hector Que je n'ose dire être mort.
Tel que me Toit là Votre Altesse , Si je vous parle avec bassesse , La faute en est au seul destin Qui me laisse à peine du pain.
Je n'eusse , avant votre arrivée , Jamais fait pareille corvée, etc. 9
2. Théâtre de la foire y t. II. Arlequin défenseur d* Homère ^ par Fuzelier. — Voir aussi la r* scène du II* acte à^ Arlequin traitanl , par Domeval.
tude. Je restai donc chez lui. Là je n'entendis parler que de sciences, et je remarquai que mon mattre était épris de passion pour certains quidams qu*il appelait des anciens, et qu'il avait une souveraine antipathie pour d'autres qu'il appelait des modernes.
FRONTIN
Et que veulent dire les modernes ?
TRIVELIN
Les modernes, c'est comme qui dirait toi, par exemple.
FRONTIN
Ho! ho! je suis un moderne, moi?
TRIVELIN
Oui, vraiment, tu es un moderne, et des plus modernes ; il n*y a que l'enfant qui vient de naître qui l'est plus que toi, car il ne fait que d'arriver.
FRONTIN
Et pourquoi ton maître nous haïssait-il?
TRIVEUN.
Parce qu'il voulait qu'on eût quatre mille ans sur la tête pour valoir quelque chose. Oh! moi, pour gagner son amitié, je me mis à admirer tout ce qui me paraissait ancien. J'aimais les vieux meubles, je louais les vieilles modes, les vieilles espèces, les médailles, les lunettes ; je me coiffais chez les crieuses de vieux chapeaux; je n'avais commerce qu'avec des vieillards. Il était charmé de mes inclinations. J'avais la clef de la cave où logeait un certain vin vieux, qu'il appelait son vin grec. Il m'en donnait quelquefois, et j'en détournais aussi quelques bouteilles, par amour louable pour tout ce qui était vieux ; non que je négligeasse le vin nouveau, je n'en demandais pas d'autre à
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sa feoime, qui, vraiment, estimait bien autrement les modernes que les anciens ; et par complaisance pour son goût, j'en emplissais aussi quelques bouteilles pour lui faire ma cour.
FRONTIN
A merveille.
TRIVELIN
Qui n'aurait pas cru que cette conduite aurait dû me concilier ces deux esprits? Point du tout. Ils s'aperçurent du ménagement judicieux que j'avais pour chacun d'eux : ils m'en Crent un crime. Le mari crut les anciens insultés parla quantité de vin nouveau que j'avais bu : il m'en fit mauvaise mine. La femme me chicana sur le vin vieux. Teus beau m'excuser, les gens de parti n'entendent point raison ; il fallut les quitter, pour avoir voulu me partager entre les anciens et les modernes. Avais-je tort*? »
Trivelin n'avait pas tort d'aimer également le vin vieux et le vin nouveau, si l'un et l'autre étaient bons. Nous sommes tous de son avis. Nous buvons également à la coupe de l'antiquité et à celle de la littérature moderne, pourvu que la liqueur soit saine et généreuse. Mais il y a plus de cent ans que la querelle est finie, et il nous est facile d'être modérés, tandis que Trivelin, pris entre son maître et sa maltresse, n'avait pas la liberté d'être neutre. Dans ce conflit des adversaires et des partisans d'Homère, les modérés recevaient le feu croisé des deux camps, et Boivin, qui voulut, à la suite deFénelon, s'interposer entre Mme Dacier et La Motte, sortit de la médiation sans succès ^t quelque peu meurtri.