‹ Œuvres complètes de H. Rigault (volume 3)Chapitre 43 sur 199 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Autres causes générales de la querelle des anciens et des modernes. — De l'enseignement de Tantiquité et de la traduction au XVII* siècle.

Parmi les causes de la querelle des anciens et des modernes, il en est une très-directe et très-importante, qui doit attirer notre attention : je veux parler de la manière

sont renfennés dans un cercle de révolutions , toujours les mêmes. Tout renaît, tout périt, et, dans les générations successives par lesquelles les végétaux et les animaux se reproduisent, le temps ne fait que ramener à chaque instant l'image de ce qu'il fait disparaître. La succession des hommes, au contraire, offre de siècle en siècle un spectacle toujours varié. Tous les âges sont enchaînés par une suite de causes et d'effets qui lient l'état présent du monde à tous ceux qui l'ont précédé. Les signes multipliés du langage et de l'écriture, en donnant aux hommes le moyen de s'assurer la possession de leurs idées et de la communiquer aux autres, ont formé un trésor commun qu'une génération transmet à l'autre, ainsi qu'un héritage toujours augmenté des découvertes de chaque siècle , et le genre humain, depuis son origine, parait, aux yeux d'un philosophe, un tout immense qui lui-même a, comme chaque individu, son enfance et ses progrès. » (2* discours, 1750. Œuvrez de Turgoty t. IL)

Les citations que je viens de faire dans ce chapitre suffisent à montrer l'inexactitude de la thèse d'un philosophe de nos jours, M. P. Leroux, qui cherche à établir que « la France, après avoir ouvert la route du rationalisme solitaire ou de la psychologie, avec Descartes, s'en est retirée, pour en prendre une autre, celle de la philosophie et de la perfectibilité.» (De VHumanUé, liv. I.) Il n'y a pas eu dans l'adoption de l'idée de progrès une déviation de l'esprit cartésien. Loin de là, la doctrine de la perfectibilité de l'homme est issue en droite ligne du cartésianisme. C'est un cartésien, Leibnitz, qui a dit expressément : Videtur homo ad perfectionem ventre posse, formule significative de la théorie du progrès. M. Leroux, ennemi de Descartes, est un cartésien sans le savoir.

dont on a conçu, au xvir siècle, l'élude et la traduction des anciens.

De loin , les grands noms de Port-Royal nous inspirent, pour renseignement au xvn' siècle, un respect qu'affaiblit un examen plus attentif. Malgré les efforts des mattres illustres de Port-Royal, malgré la réputation pédagogique de la Société de Jésus, rétude de l'antiquité fut, pendant une grande partie du xvn* siècle , bien incomplète et bien peu méthodique. Depuis les statuts de 1600, donnés par Henri IV, après l'interruption apportée dans les études par la guerre civile, l'Université ne s'était pas renouvelée; l'enseignement public, qui devrait être toujours en avance sur la société, se trouvait en retard . Un des premiers bons écrivains de la langue française, Guillaume du Yair, premier président au parlement de Provence, publia en 1614 un Traité de l'éloquence française et des raisons pourquoi die est demeurée si basse. Les raisons principales qu'il donne de cette bassesse sont : u La première , le défaut des grandes affaires, et en même temps celui d'une juste récompense; la seconde, le peu d'attachement de la noblesse française pour cette étude; la troisième, la difficulté de l'art, qui demande tant de talents et tant d'exercice pour le faire valoir. > Le remède qu'il propose, c'est l'étude et l'imitation des anciens , trop négligée de ses contemporains, et, pour les y exciter par son exemple, il traduit en français les discours de Démosthène et d'Eschine Sur la Cov/ronne et le Pro Milone.

Les plaintes et les encouragements du chancelier du Yair n'empêchèrent pas les générations formées sous Louis XIII, et au commencement du règne de Louis XIV, celles précisément dont Desmarets et Perrault font partie , d'ignorer les anciens ou de les mal connaître. Vingt-quatre ans après du Vair , en 1 638 , dans des Considérations sur r éloquence française adressées au cardinal de Richelieu , La Mothe Le Vayer reconnaissait < que depuis M. du Vair on ne pou-

vait nier sans injustice qu'on se fût avancé de quelques pas dans Téloquence , mais qu'on ne pouvait encore prétendre aller de pair avec ces grands hommes de l'antiquité , que M. du Yair loue dans son Traité. » II vante à son tour les anciens, et il invite les Français à les prendre pour modèles, au lieu de les abandonner comme ils font. Les mondains eux-mêmes sentaient l'insuffisance de l'enseignement public , et en signalaient les pauvres résultats. Le chevalier de Héré dit quelque part que, de son temps , il n'y avait que les docteurs qui sussent le grec et le latin ^ Même après la réforme introduite dans les études par MM. de Port-Royal, ni renseignement public de l'Université, ni l'enseignement privé n'adoptèrent immédiatement les saines idées des Àrnauld et des Nicole. On en resta longtemps encore aux vieilles habitudes. En 1 67 1 , Molière reprend contre les études de son temps les railleries de Rabelais contre maître Jobelin et les sophistes en langue latine, et il tourne en ridicule M. Bobinet et les règles de Jean Despautère :

Qmne viro soli quod convenit esto virile.

Pour ne citer qu'un exemple, on enseignait encore la lecture aux enfants en leur faisant épeler du latin , malgré la sage recommandation de Port-Royal, qui prescrit de les faire épeler en français. On employait à cet apprentissage stérile trois ou quatre années ; on dégoûtait les enfants de la langue latine en la leur imposant à la place de la langue maternelle*, et cet usage continuel du latin, appliqué à toutes les actions de leur vie d'écolier , corrompait en eux le sentiment et le goût de la vraie latinité. Il y avait plus d'un siècle que Mathurin Gordier avait dénoncé les mauvais

1. Mère, cité par M. Sainte-Beuve, Histoire de Port-Royal ^ t. III, p. 420.

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