MONTAIGNE
Et pourquoi donc n'y aurait-il pas de siècles plus vertueux, et d'autres plus méchants?
SOCRATE
Ce n'est pas une conséquence. Les habits changent ; mais ce n'est pas à dire que la figure des corps change aussi. La politesse ou la grossièreté, la science ou l'ignorance, le plus ou le moins d'une certaine naïveté, le génie sérieux ou badin, ce ne sont là que les défauts de l'homme, et tout cela change ; mais le cœur ne change point, et tout l'homme est dans le cœur. On est ignorant dans ce siècle, mais la mode d'être savant peut venir ; on est intéressé, mais la mode d'être désintéressé ne viendra point. Sur ce nombre prodigieux d'hommes assez déraisonnables qui naissent en cent ans, la nature en a peut-être deux ou trois douzaines de raisonnables qu'il faut qu'elle répande par toute la terre, et vous jugez bien qu'ils ne se trouvent jamais nulle part en assez grande quantité pour y faire une mode de vertu et de droiture. »
Mais enfin ces deux ou trois douzaines se reproduisent toujours, à moins que la nature ne soit épuisée. « Pourquoi le serait-elle en hommes raisonnables, puisqu'elle ne l'est en rien ? Aucun de ses ouvrages n'a encore dégénéré ; pourquoi n'y aurait-il que les hommes qui dégénérassent? » Voilà la conclusion de Socrate : Il y a toujours les mêmes mérites et les mêmes défauts sur la terre, les mêmes vertus et les mêmes vices, la même majorité de fous, la même minorité de sages : l'esprit humain fait des progrès, le cœur ne change pas ; les idées changent et se perfectionnent, les passions sont les mêmes éternellement. Mais si le cœur de l'homme ne profite pas des découvertes de son esprit, si le monde s'instruit sans devenir meilleur, à quoi servent et le désir de s'instruire et ce rêve de progrès que forme incessamment l'humanité? Ils lui servent d'aiguillons pour la pousser à la conquête de ce progrès, qui est un plaisir : « Il faut, dit Raymond Lulle à Artémisey qu'en
toutes choses les hommes se proposent un point de perfection au delà même de leur portée. Ils ne se mettraient jamais en chemin, s'ils croyaient n'arriver qu*où ils arriveront effectivement. Il faut qu'ils aient devant eux un terme imaginaire qui les anime. On perdrait courage, si on n'était pas soutenu par des idées fausses. » Vues profondes et tristes, qui marquent à Fontenelle sa place entre ceux des anciens qui affirment la décadence perpétuelle de l'humanité, et ceux des modernes qui lui promettent la perfectibilité indéfinie. Fontenelle tient le milieu entre Nestor et Gondorcet. Les Dialogues des morts sont le prélude du poëme sur le Siècle de Louis le Grande et dans ce premier essai de ses forces contre les anciens, dans ce commencement d'expédition qui ressemble à une reconnaissance, Fontenelle s'arrête, comme nous allons le voir^ en deçà de Perrault. Du poste intermédiaire où il s'établit, il signale quelques vérités, qui ne sont encore chez lui qu'une première vue, mais qui s'étendront un peu plus tard et arriveront à leur pleine lumière. C'est ce progrès de son esprit que n'a pas assez marqué La Bruyère, trop exclusivement frappé des travers du jeune Fontenelle. Le portrait de CydiaSy a-t-on dit avec justesse, est pour nous une leçon. « Il nous montre comment un peintre habile, un critique pénétrant, peut se tromper en disant vrai, mais en ne disant pas tout et en ne devinant pas assez que, dans cette bizarre et complexe organisation humaine, un défaut, un travers et un ridicule des plus caractérisés n'est jamais incompatible avec une qualité supérieure ^ »