Des destinées de la Poésie
« Messieurs, dit-il, je n'y vois qu'un défaut. C'est que l'auteur devait les faire en prose!... »
La conséquence était naturelle; elle fut rigoureusement acceptée, et La Motte, en bon logicien, soutint, on le sait, que la poésie lyrique pouvait exister en prose, sans l'embarras inutile des vers, aux grands éclats de rire de Rousseau, qui n'avait cm faire qu'une épigramme, et qui avait fait une prophétie.
Avec de telles idées sur la poésie, il est clair que Fontenelle ne peut goûter beaucoup les anciens, qui ne sont en vers ni de beaux esprits, ni des métaphysiciens, et dont les images matérielles blessent l'intellect du philosophe. Dans des Remarques sur le théâtre grec, que Tniblet voulait donner à Diderot pour Y Encyclopédie ^ et que Diderot refusa par respect pour les anciens, le calme Fontenelle s'échauffe jusqu'à (lire < que les Grecs étaient des rhéteurs; que la description d'Hercule faisant bonne chère, dans Alceste^ est si burlesque, qu'on dirait d'un crocheteur qui est de con- Irérie; qu'on ne sait ce que c'est que le Prométhée d*Escbyle; qu'Eschyle est une manière de fou. > Ce sont là de gros mots, tout étonnés de se rencontrer sous la plume paisible d'un philosophe aussi poli.
Fontenelle, comme beaucoup de poètes, ne découvrit qu'après coup les règles du genre où il s'exerçait, et les tira de ses œuvres. Sa théorie de la poésie pastorale est celle de sa propre manière, la théorie de l'églogue spirirituelle et galante, qu'il prit pour la théorie du naturel dans la bucolique, parce que les idées seules y sont raffi* nées, et qu'il confond la simplicité des termes avec celle des sentiments. Une des plus agréables pastorales de Fontenelle, c'est l'églogue d'Atis et Lycidas.
Trois jours s'étaient passés, trois jours qu'avaient perdus Et Delphire et Damon qui ne s'étaient point vus;
Leurs troupeaux, jusqu'alors confondus dans la plaine, Tristement séparés ne paissaient qu'avec peine. Tandis que le berger ne songeait qu'à choisir Les lieux, les sombres lieux où l'on rêve à loisir, La bergère affectait de paraître suivie Des plus jeunes bergers dont elle fut servie; Mais elle était distraite, et des soupirs secrets Allaient après Damon jusqu'au fond des forêts. Vois de quelle rigueur était cette bergère : Damon lui déroba quelque faveur légère ; Soudain il fut banni dans un premier courroux.... Peut-être un peu plus tard l'ordre eût été plus doux. Un soir que les troupeaux, sortant du pâturage, D'un pas tardif et lent marchaient vers le village, Et que tous les bergers chantaient, à leur retour, Les douceurs du repos qui suit la fin du jour, Delphire, qui, malgré l'ombre déjà naissante, Vit Damon d'aussi loin que peut voir une amante, S'arrêta sur sa route, et prit soin d'y chercher L'endroit le plus obscur où l'on se pût cacher. Rêveur, triste et rempli d'im air de nonchalance. Tel qu'on peut souhaiter un amant dans l'absence, Il laissait ses brebis errer en liberté, Et son hautbois oisif pendait à son côté. Delphire en fut touchée, et, pour être aperçue. Elle fit quelque bruit; il détourna la vue, Et, quand vers la bergère il adressa ses pas. Elle le reçut mal, mais elle ne fuit pas^...
Voilà, selon Fontenelle, le modèle de Téglogue; et, comme on n'en saurait démêler tous les mérites au premier coup d'œil, il a développé lui-même le secret de cette nouvelle poésie, si différente de la poésie des anciens *.
Le grand tort des faiseurs d'églogues, d'après Fontenelle, c'est de croire ou qu'il faut peindre les bergers tels qu'ils sont, ou qu'il faut les élever tout à fait au-dessus de leur
1 . Fontenelle, Poésies p<utor aies, p. 25.-2. Disc, sur la nat. de VÉglogue^
condition et de leur caractère. Qu'est-ce qui platt dans la représentation de la vie pastorale? C*est la tranquillité qu*on se figure y être attachée; c'est le charme qu'on goûte dans l'oisiveté dont on y jouit, et le peu qu'il en coûte pour y être heureux; ce n'est pas le soin de garder des moutons, de les voir pattre, et de parler du ménage de la campagne. Il faut donc éviter de donner aux bergers trop de bassesse en les peignant comme ils sont , ou trop d'élégance en les peignant comme des gens du monde. C'est le défaut de Théocrite et de Virgile. Théocrite alternativement élève ses bergers au-dessus de leur génie naturel et les y laisse retomber : il leur prête une trop grande beauté d'imagination et des termes qui répondent trop bien à la grossièreté du village. Virgile n'est jamais trop rustique, mais il met des idées trop relevées dans la bouche des pasteurs. Sa seconde églogue, par exemple, est ornée de cette sentence trop magnifique : Trahit si^a quemque voluptas. Ailleurs, Virgile chante l'origine du monde et le système d'Épicure. Les vrais bergers de l'églogue ne doivent ni traiter de tels sujets, ni tenir des conversations si brillantes. Il faut que leurs sentiments soient délicats et que leur langage ait la forme la plus simple, la plus champêtre. Leur naïveté doit exclure le raffinement, mais non les lumières et la finesse, et, pourvu qu'ils parlent uniment , ils ont le droit d'avoir de l'esprit.
« Les hommes qui ont le plus d'esprit, et ceux qui n'en ont que médiocrement, ne diffèrent pas tant par les choses qu'ils sentent que par la manière dont ils les expriment. Les passions portent, avec tout leur trouble, une espèce de lumière, qu'elles communiquent presque également à tous ceux qu'elles possèdent. Il y aune certaine pénétration, de certaines vues attachées, indépendamment de la différence des esprits, à tout ce qui nous intéresse et nous pique. Mais les passions qui éclairent à peu près tous les hommes de la
même sorte ne les font pas tous parler les uns comme les autres. Ceux qui ont l'esprit plus fin, plus étendu, plus cultivé, en exprimant ce qu'ils sentent, y ajoutent je ne sais quoi qui a l'air de réflexion, et que la passion n'inspire point; au lieu que les autres expriment leurs sentiments plus simplement, et n'y mêlent, pour ainsi dire, rien d'étranger. Un homme du commun dira bien : « J'ai si souhaité que ma « maltresse fût fidèle, que j'ai cru qu'elle l'était. » Mais il n'appartient qu'à M. de La Rochefoucauld de dire : « L'esprit c a été en moi la dupe du cœur. « Le sentiment est égal, la pénétration égale, mais l'expression est si différente, que l'on croirait volontiers que ce n'est plus la même chose.
a On ne prend pas moins de plaisir à voir un sentiment exprimé d'une manière simple que d'une manière plus pensée, pourvu qu'il soit toujours également fin. Au contraire, la manière simple de l'exprimer doit plaire davantagei parce qu'elle cause une espèce de surprise douce et une petite admiration. On est étonné de voir quelque chose de fin et de délicat sous des termes communs et qui n'ont point été affectés, et sur ce pied-là, plus une chose est fine sans cesser d'être naturelle, et les termes communs sans être bas, plus on doit être touché. >
Toute la théorie de Pontenelle est dans cette jolie page. Son idéal de Téglogue, c'est ce mélange de déHcatesse dans les pensées et de simplicité dans le style, qui cause « une surprise douce et une petite admiration; » idéal incomplet, où n'entrent ni le sentiment de la nature, ni la naïveté des caractères, ni la vivacité de la vraie passion, que Fontenelle confond avec la galanterie; idéal faux, qui repose sur cette égalité prétendue de lumières où les passions amènent tous les hommes, comme si la distinction de chacun ne se marquait que dans son langage, et n'atteignait pas jusqu'à ses sentiments. Si la théorie de Fontenelle était vraie, ni lai/o- (jicienne, ni les Pêcheurs ne seraient des idylles, et Fonte-
nelle aurait parfaitement raison de les citer comme des erreurs de Théocrite. Voici son jugement sur les Pêcheurs: « Deux pécheurs, qui ont mal soupe, sont couchés ensemble dans une méchante petite chaumière qui est au bord de la mer. L'un réveille l'autre pour lui dire qu'il vient de rêver qu'il prenait un poisson d'or, et son compagnon lui répond qu'il ne laisserait pas de mourir de faim avec une si belle pêche. Était-ce la peine de faire une idylle ? » Sans aucun doute, peut-on répondre à Fontenelle, parce que dans un cadre si simple Théocrite a tracé la peinture de la vie rustique et de deux caractères simples et vrais, et qu'il a tiré de ce rêve une morale agréable et saine que Fontenelle n'a pas aperçue. A la fin de son discours, il est vrai, Fontenelle s'excuse d'avoir médit de Théocrite et de Virgile, et, pour se justifier, il demande la permission de faire une digression sur les anciens et les modernes, qui sera son apologie. - J'espère, dit-il, qu'on me l'accordera d'autant plus facilement que le poëme de M. Perrault a mis cette question fort à la mode. Gomme il se prépare à la traiter plus amplement et plus à fond, je ne la toucherai que fort légèrement. J'estime assez les anciens pour leur laisser l'honneur d'être combattus par un adversaire illustre et plus digne d'eux. » Voilà comme Fontenelle est amené par sa théorie à traiter la question des anciens et des modernes. La Digression est un morceau charmant, qui plaît par son agrément, même quand il ne s'impose pas par sa justesse, et où les idées fines et profondes peuvent à chaque instant donner le change sur le paradoxe. C'est, on lèsent, l'œuvre d'un écrivain qui ne veut que dire librement et agréablement son opinion, et qui laisse aux partisans de la tradition le ton de l'autorité. En le lisant, on est séduit par cette variété de vues, par cette modération qui tient à l'absence de parti pris, et qui fait de Fontenelle un homme du monde causant dans un salon, tandis que Perrault, malgré
l'agrément de son esprit, soutient davantage une thèse. Il faut se tenir en garde contre le charme de Fontenelle, de peur de se livrer sans réserve et de renoncer aux objections. • La question générale de prééminence , dit-il d'une façon piquante, se réduit à savoir si les arbres d'autrefois étaient plus grands que ceux d'aujourd'hui. Il neparatt pas que les chênes du moyen âge aient été moindres que ceux de l'antiquité, ni les chênes modernes que ceux du moyen âge ; donc nous pouvons égaler Homère , Platon et Démosthène.... La nature a entre les mains une certaine pâte qui est toujours la même, qu'elle tourne et retourne sans cesse en mille façons, et dont elle forme les hommes, les ani> maux , les plantes , et certainement elle n'a point formé Platon, Démosthène, ni Homère, d'une argile plus fine ni mieux préparée que nos philosophes, nos orateurs , et nos poètes d'aujourd'hui. »
Mais Fontenelle sait d'abord garder la mesure : s'il ne reconnaît pas de différence dans la pâte dont se sert la nature pour former les arbres et les esprits, il en admet dans les climats : les arbres de tous les siècles sont également grands ; mais les arbres de tous les pays ne le sont pas. De même pour les esprits : les différentes idées sont comme des plantes ou des fleurs qui ne viennent pas également bien en toutes sortes de climats et dans toutes les circonstances. La nature sème un nombre égal de Gicérons et de Yirgiles, dans tous les temps; mais, comme ils ne rencontrent pas tous des circonstances favorables, il y en a peu qui viennent à bien. Les climats ont aussi leur influence ; peut-être la France n'est-elle pas propre pour les raisonnements que font les Égyptiens, non plus que pour leurs palmiers, quoique la culture puisse bien plus sur les cerveaux que sur la terre, et que les pensées se transportent plus aisément que les plantes d'un pays en un autre. Aussi les peuples voisins les uns des autres effacent très-facilement
leurs différences par le commerce des livres ; les peuples fort éloignés seuls ne le peuvent pas.... Jusque-là toutes ces vues sont fines et justes. Mais Fontenelle a tort de croire toutes les difficultés résolues. « Voilà, s'écrie-t-il, la grande question des anciens et des modernes vidée. Les siècles ne mettent aucune différence naturelle entre les hommes ; le climat de la Grèce et de Tltalie , et celui de la France, sont trop voisins pour mettre quelque différence sensible entre les Grecs ou les Latins et nous : et quand ils y en mettraient quelqu'une, elle serait fort aisée à effacer. Nous voilà donc tous parfaitement égaux, anciens et modernes, Grecs, Latins et Français. Et même, nous autres modernes, nous sommes supérieurs aux anciens; car étant montés sur leurs épaules, nous voyons plus loin qu'eux. »
La question n'est pas si simple à résoudre que le croit Fontenelle ; et s'il la trouve si simple, c'est qu'il n'en aperçoit pas tous les aspects. D'abord, si le pygmée monté sur les épaules du géant voit plus loin que le géant , c'est la grandeur du géant qui le fait voir si loin. La louange des modernes est donc la louange des anciens. De plus, il ne suffit pas de tenir compte de la différence des climats; celle des races, celle des mœurs, celle des institutions politiques, celle des événements sont aussi de la plus grande importance, et Fontenelle les indique bien légèrement. La plus grave de toutes dans la question , c'est la différence des genres. Fontenelle, qui paraît y songer d'abord , finit par n'en pas tenir compte. Ce qu'il dit peut être vrai de quelques applications de l'activité humaine, sans être vrai de toutes. Les modernes sont, je suppose, aussi bons soldats, négociateurs , commerçants , industriels , que les anciens. Est-ce une raison pour qu'ils aient la même supériorité dans les travaux de l'espritT Dans ces travaux il y a deux ordres, celui des sciences et celui des lettres. Nous remportons dans les sciences , j'y consens. S'ensuit-il que nous
remportions aussi dans la littérature? En littérature, il y a bien des genres divers, la philosophie, l'éloquence, la poésie, etc. Nous sommes, je le veux, de plus profonds philosophes ; en résulte-t-il que nous soyons des orateurs plus éloquents? Nous sommes de plus grands orateurs; qui démontre que nous soyons de plus grands poètes ? Je n'insiste pas. Fontenelle ne s'est pas inquiété de ces distinctions si naturelles et si importantes. Il s'aperçoit bien que la physique, la médecine , les mathématiques , étant composées d'un très-grand nombre de vues et réclamant le secours du raisonnement , qui se perfectionne avec lenteur, ont besoin de plus de temps pour avancer que l'éloquence et la poésie, qui ne demandent qu'un nombre limité d'idées '. Mais l'éloquence et la poésie, il ne craint pas de le dire, ont peu d'importance à ses yeux, et, toute réflexion faite, après avoir avoué que les anciens y ont pu exceller, il arrive peu à peu à soutenir que les modernes y doivent être encore supérieurs, parce qu'un bon esprit cultivé est composé de tous les esprits des siècles précédents, ou plutôt, parce que ce n'est qu'un même esprit qui s'est cultivé sans cesse, qui se cultivera toujours, car toujours les idées justes de tous les bons esprits s'ajouteront les unes aux autres, et les hommes ne dégénéreront jamais.
Ainsi, à proprement parler, tout se réduit à une question d'histoire naturelle et à une question d'arithmétique. Les cerveaux d'aujourd'hui sont aussi bien doués que les cerveaux d'autrefois et produisent autant d'idées. Si l'on additionne les idées d'aujourd'hui avec celles d'autrefois, qui ne se sont jamais perdues, puisque la tradition et les livres les
1. Voir sur les sciences chez les anciens une belle préface de Fontenelle, à la tête de V Analyse des infiniment petits ^ par le marquis de L'HôpiUl, 1693. [OEuvres de Fontenelle, t. VI, p. 24.) Rollin, dit d'Alembert, admirait rimparliaiité de ce morceau, et fut étonné d'apprendre quMl était de Fontenelle.
ont conservées, on obtient pour les derniers venus des modernes une somme de connaissances bien plus considérable que celle des anciens. De plus, ces connaissances sont plus vraies, parce que les anciens, étant venus avant nous, ont épuisé la plus grande partie des idées fausses , et nous ont acquittés du tribut qu'il faut toujours payer à Terreur. Donc nos idées étant plus nombreuses et plus vraies, et les idées / / étant la matière même de la philosophie , de l'éloquence et / / de la poésie, Fontenelle conclut sans hésiter que nous som-// mes plus grands philosophes, plus grands orateurs et plus^ f^rands poètes. Nous connaissons les idées de Fontenelle sur la poésie, et nous ne nous étonnons pas de le voir trancher la question poétique par une addition. Fontenelle ne comprend pas qu'avec le plus gros total d'idées que contienne le plus vaste cerveau on peut n'être qu'un très-pauvre poëte. Malgré ses idées philosophiques sur les climats , on l'aurait grandement surpris, si on lui avait affirmé qu'un peuple généreux et libre, doué d'organes souples et forts, né dans la jeunesse du monde, sous le ciel de la Grèce , au pied des plus belles montagnes, au milieu des plus belles eaux, à la clarté de la lumière la plus pure, a dû produire plus naturellement la poésie que tel peuple venu plus tard dans l'univers, doué d'organes plus durs, placé sur un sol ingrat, et n'ayant pour aider son génie ni la naïveté des mœurs, ni la jeunesse de l'imagination, ni la beauté de la nature. Qu'importent tous ces dons, aux yeux de Fontenelle, pourvu que ce peuple ait au fond de sa cervelle un plus gros total d'idées? Fontenelle est le premier qui soit 1 tombé dans cette aberration. Il y a entraîné aprè^fui Per- ^ rault et La Hotte.
La Di/fression se termine avec beaucoup de grâce et d'esprit. Comme toutes choses sont à peu près égalés dans tous les siècles, Fontenelle témoigne l'espérance, ae nom des modernes, qu'un excès d'admiration de la part dé l'a-
venir les payera des dédains du présent, et il donne en passant un éloge adroit à Racine et à Boileau : c On s'étudiera à trouver dans nos ouvrages des beautés que nous n*avons point prétendu y mettre ; telle faute insoutenable, et dont Fauteur conviendrait lui-même aujourd'hui, trouvera des défenseurs d*un courage invincible, et Dieu sait avec quel mépris on traitera, en comparaison de nous, les beaux esprits de ces temps-là, qui pourront bien être des Américains. Je puis même pousser la prédiction encore plus loin. Un temps a été que les Latins étaient modernes, et alors ils se plaignaient de Tentêtement que Ton avait pour les Grecs, qui étaient les anciens. La dififérence des temps qui est entre les autres disparait à notre égard, à cause du grand éloignement où nous sommes; ils sont tous anciens pour nous, et nous ne faisons pas de difficulté pour préférer ordinairement les Latins aux Grecs, parce qu'entre anciens et anciens, il n'y a pas de mal que les uns l'emportent sur les autres; mais, entre anciens et modernes, ce serait un grand désordre que les modernes l'emportassent. Il ne faut qu'avoir patience, et par une longue suite de siècles nous deviendrons les contemporains des Grecs et des Latins; alors il est aisé de prévoir qu'on ne fera aucun scrupule de nous préférer hautement à eux sur beaucoup de choses. Les meilleurs ouvrages de Sophocle, d'Euripide, d'Aristophane ne tiendront guère devant Cin/m, Ariane, Androinaqm^ le Misanthrope^ et un grand nombre de tragédies et comédies du bon temps ; car, il en faut convenir de bonne foi, il y a environ dix ans que ce bon temps est passé. Je ne crois pas que Théagène et Charidée, Clitophon et Lcucippc soient jamais comparés à Cyrus, à YAslrùc, à Zaire, à la Princesse de Clèves,,.. Nous voyons par Y Art poétique, et par d'autres ouvrages de la même main, que la versification peut avoir aujourd'hui autant de noblesse, mais en même temps plus de justesse et d'exacti-
tude qu'elle n*en eut jamais. Je me suis proposé d'éviter les détails, et je n'étalerai pas davantage nos richesses ; mais je suis persuadé que nous sommes comme les grands seigneurs, qui ne prennent pas toujours la peine de tenir des registres de leurs biens, et qui en ignorent une bonne partie.... Cependant il faut tout dire. Il n'est pas sûr que la postérité nous compte pour un mérite les deux ou trois mille ans qu'il y aura un jour entre elle et nous, comme nous les comptons aujourd'hui aux Grecs et aux Latins. Il y a toutes les apparences du monde que la raison se perfectionnera, et que l'on se désabusera généralement du préjugé grossier de l'antiquité. Peut-être ne durera-t-il pas encore longtemps : peut-être, à l'heure qu'il est, admironsnous les anciens en pure perte et sans jamais devoir être admirés en cette qualité. Ce serait un peu fâcheux *. »
Fontenelle se montre tout entier dans ce petit ouvrage, avec sa finesse, sa pénétration, l'indépendance de son esprit et l'indifTérence de son humeur. La Digression eut un grand succès en France et à l'étranger. Six mois après, en juillet 1688, le jour de la réception de M. de La Chapelle, secrétaire des commandements du prince de Conti, élu membre de l'Académie française à la place de Furetière, Perrault rendit à Fontenelle un hommage public, en lisant une Épître sur le Génie^ qu'il venait de lui dédier. On dirait que la modération de Fontenelle est un exemple qui l'a touché, et qu'il essaye d'atténuer les hardiesses de son Siècle de Louis h Grand. Pour définir le génie, il choisit les noms de Démosthène, de Miron, d'Apelle et même d'Homère : (f
Ce fut là (dans le palais du Beau) qu'autrefois, sans l'usage Du siège d'Ilion le chantre glorieux [des yeux,
Découvrit de son art les plus sacrés mystères,
. Digression sur les ameims et les modernes y p. 273.
Et prit de ses héros les divins caractères; Ce fut là qu'il forma la vaillance d'Hector, Le courage d'Ajax, le bon sens de Nestor, Du fier Agamemnon la conduite sévère.
Et du fils de Thétis l'implacable colère.
Évidemment Homère, tout en inspirant encore de mauvais vers à Perrault, lui inspire déjà de meilleurs sentiments. Ce n'est pas une amende honorable, c'est un retour momentané de justice à l'égard des anciens et une concession à leurs partisans. Perrault va jusqu'à célébrer la Fable dans des vers mythologiques, dont l'ombre de Saint-Sorlin dut gémir. Mais il n'abandonne rien de son idée principale, et il achève son épître par ce compliment à Fontenelle, qui est en même temps la récidive de son paradoxe :
En vain quelques auteurs, dont la muse stérile
N'eût jamais rien chanté sans Homère et Virgile,
Prétendent qu'en nos jours on se doit contenter
De voir les anciens et de les imiter ;
Qu'en leurs doctes travaux sont toutes les idées
Que nous donne le ciel pour être regardées,
Et que c'est un orgueil aux plus ingénieux
De porter autre part leur esprit et leurs yeux.
Coinbien, sans le secours de ces rares modèles,
En voit-on s'élever par des routes nouvelles !
Combien de traits charmants , semés dans tes écrits,
Ne doivent qu'à toi seul et leur être et leur prix !
N'a-t-on pas vu des morts, aux rives infernales.
Briller de cent beautés toutes originales
Et plaire aux plus chagrins, sans redire enfrançois
Ce qu'un aimable Grec leur fit dire autrefois?
De rÉglogue, en tes vers, éclate le mérite,
Sans qu'il en coûte rien au fameux Théocrite,
Qui jamais ne fit plaindre un amoureux destin
D'un ton si déUcat, si galant et si fin.
Pour toi, n'en doutons pas, trop heureux Fontenelle,
Des nobles fictions la source est éternelle.
Pour toi, pour tes égaux, d'un immuable cours Elle coule sans cesse et coulera toujours*.
C'est la dernière fois que Perrault plaide la cause des modernes devant TAcadémie. Il va maintenant la porter devant le public. Ce n*est plus aux qtmrante qu'il s'adresse, c'est à tout le monde; il fait appel à l'opinion, il devient chef départi.