‹ Œuvres complètes de H. Rigault (volume 4)Chapitre 1 sur 75 · LE PAGANISME DANS L'ÉDUCATION · texte numérisé non relu

LE PAGANISME DANS L'ÉDUCATION

Dans le cours de l'étude que nous voudrions entreprendre sur les réformes à introduire dans l'enseignement public, une question se présente d'abord, celle de savoir s'il convient ou non de maintenir pour base de l'enseignement les auteurs classiques de l'antiquité; en un mot, la question du paganisme dans l'éducation, si bruyamment agitée

aujourd'hui.

Peut-être aurions-nous le droit de la regarder comme

résolue, et de la passer sous silence, si nous ne considérions que la longue tradition de l'enseignement public, le témoignage des innombrables générations que la double antiquité a élevées à son école, et celui de toute l'Europe civilisée, qui suit encore ses leçons. Toutefois, la vivacité des attaques récentes contre le paganisme, l'importance de la polémique qu'elles ont soulevée , et qui a partagé entre les deux opinions contraires les adhésions de l'épiscopat II i

français ; la part qu'y ont prise des hommes politiques considérables, et les préventions qui sont restées dans un grand nombre d'esprits contre l'éducation classique, ne nous permettent pas de nous taire. S'il y a d'ailleurs, au milieu de tant d'idées fausses, quelque vérité utile que nous puissions nous approprier, nous ne manquerons pas de le faire. C'était une maxime de cette antiquité païenne, si attaquée, de prendre pour soi tout ce qu'on trouve de bon chez les autres, Quod usquam bonum est. Soyons encore d'assez fidèles élèves du paganisme pour profiter des idées justes de nos adversaires. Cette fois, do moins, ils ne nous le reprocheront pas.

Il y a trente ans, quand on signalait dans la société quelque désordre ou quelque mal, on disait : « C'est la faute de Voltaire! c'est la faute de Rousseau ! » On remonte plus haut aujourd'hui, et l'on dit: «C'est la faute de Cicéron! c'est la faute de Virgile! c'est la faute de l'antiquité tout entière! L'antiquité, c'est le paganisme, et le paganisme, ce sont toutes les idées fausses sur la nature, sur l'homme et sur Dieu ; ce sont toutes les mauvaises passions dans l'homme et dans la société. L'éducation moderne, dont la base est l'antiquité, consiste à couler les âmes dans un moule unique : le monde païen. Quoi d'étonnant que du paganisme dans l'enseignement sorte le paganisme dans les mœurs, et qu'au lieu d'une société spiritualiste, soumise à la loi religieuse et à la loi politique, nous ayons une société sensuelle, impie et révolutionnaire? »

Cette thèse radicale et hardie est soutenue pour la première fois complètement par un ecclésiastique du diocèse de Nevers, M. l'abbé Gaume, dans un livre qui porte ce titre un peu déclamatoire : Le Ver rongeur des sociétés inodernesy ou le Paganisme dam V éducation. Il y prétend démontrer, chapitre par chapitre, que le paganisme classique a corrompu la littérature, l'art et la science, affaibli la reli-

gion, perverti la philosophie, détruit le respect dans la famille et Tesprit de soumission dans la société; que la Renaissance, d'où, selon lui, date Tavénement de renseignement païen, a été la plus déplorable déviation de l'es-' prit humain et le plus terrible fléau de Dieu qui se soit appesanti sur le monde; enfin, que, sans un prompt remède, la société est perdue. Le remède unique, c'est la substitution du christianisme au paganisme dans l'ensei^ gnement; en d'autres termes, la déchéance des auteurs profanes et l'avènement des livres saints et des Pères de l'Ëglise. A ce réquisitoire fougueux contre le paganisme, à cette conclusion de déchéance, quelques prélats ont adhéré ; M. Donosoi^Cortèset M. de Montalembert ont battu des mains.

Il y a là deux questions bien distinctes : une question d'histoire ; la Renaissance a-t-elle été un bien ou un mal? Nous regrettons vivement que lorsque M. de Montalembert l'a tranchée avec tant de résolution devant l'Académie, et que, le 6 février 1852, en plein xix' siècle, il a déclaré que la Renaissance fut, avec la réforme, le fléau du monde moderne, l'homme le plus autorisé pour traiter cette grande question , l'historien de la civilisation en Europe, n'ait voulu lui répondre que par le silence. Cette question, nous la laissons de côté ; elle est trop aundessus de la sphère de cette étude. Mais il en est une autre, la question d'en^ seignement, celle de pratique, en un mot, celle de savoir si les auteurs classiques de l'antiquité doivent faire place aux auteurs chrétiens, et c'est celle que nous voulons résoudre.

Une observation préjudicielle s'adresse à l'auteur du Ver rongeur. Si le mal qu'il dénonce est réel , si le paganisme dans l'éducation conduit le monde moderne à l'abtme, il est étrange que tant d'hommes de génie, qui ont eu k cœur le salut du monde et la grandeur de la religion, n'aient pas été plus vigilants, et qu'après tant d'années

d'insouciance, ce cri d'alarme parte des bords de la Nièvre, au moment où le navire va succomber. Car enfin les pilotes n'ont pas manqué à l'Église, et le monde chrétien a compté jusqu'ici bon nombre d'esprits aussi clairvoyants que M. Gaume, et de serviteurs aussi dévoués que M. de Montalembert. Par quel miracle se fait-il que M. Gaume n'ait d'autre devancier dans sa croisade contre le paganisme que le P. Possevin au xvr siècle, et que, depuis le xvr siècle, personne, pas même les grands écrivains chrétiens du xvir, n'ait ouvert la bouche pour signaler la tradition chrétienne brisée et le monde courant à l'abîme? Comment concevoir cette conspiration involontaire d'aveuglement, non-seulement en Angleterre, en Allemagne, dans tous les pays chrétiens, mais en France, en Espagne, en Itahe, dans tous les pays catholiques?

N'y a-t-il pas là un mystère qui doit faire réfléchir M. Gaume, et, en s'émerveillant de la nouveauté de sa cause, n'a-t-il pas à s'effrayer de se trouver plus zélé que Fénelon, et plus clairvoyant que Bossuet?

C'est ce que des écrivains beaucoup plus compétents que nous lui ont objecté déjà. L'argument principal sur lequel repose son livre, c'est que la tradition chrétienne condamne formellement l'étude des auteurs païens. Il n'est pas d'effort qu'il ne fasse pour le prouver. C'est là, en effet, la clef de voûte de son édifice.

Si l'Église condamne l'étude des auteurs païens, il n'y a plus qu'à y renoncer, à moins d'en appeler d'une sentence sans appel. Il faudra toujours expliquer comment les plus illustres prélats depuis le xvi» siècle, comment les congrégations religieuses les plus orthodoxes, ont ignoré ou volontairement méconnu l'arrêt de l'Église. On en sera quitte, comme l'auteur du Ver rongeur^ pour verser des larmes sur les erreurs de Bossuet, de Fénelon, de l'Oratoire et de la Compagnie de Jésus.

Mais enfln, il resterait établi que, jusqu'au xv« siècle, l'éducation, par la volonté expresse de l'Église, fut exclusivement chrétienne, que jamais les livres païens n'étaient mis par elle entre les mains de la jeunesse, et que cette abstinence absolue du paganisme littéraire a fait l'Europe du moyen âge, cette Europe que M. l'abbé Gaume appelle merveilleuse^ et que M. de Montalembert regrette si amèrement.

Malheureusement, nous le répétons, des écrivains ecclésiastiques non moins instruits que M. l'abbé Gaume, non moins respectueux que lui pour la tradition chrétienne, ont péremptoirement démontré que, loin de condamner l'étude des auteurs païens, la tradition chrétienne la prescrit. Dans un livre plein de savoir, les Becherches historiques^ et dans les observations pleines de convenance et d'esprit qui le suivent, M. l'abbé Landriot a établi que les écoles littéraires du christianisme, depuis les cinq premiers siècles de l'Église jusqu'au xv, ont adopté les auteurs païens pour base de leur enseignement, exactement comme les écoles de l'État et les séminaires du xix*. Les textes que cite M. Landriot sont nombreux et positifs. Il a réuni sur la pratique des écoles littéraires une foule de documents curieux qui jettent un grand jour sur l'histoire de l'éducation publique en Europe, en même temps qu'ils ne laissent aucun doute sur le sens précis de la tradition chrétienne. Nous profitons avec empressement de l'occasion qui nous est offerte de recommander son excellent ouvrage. C'est un ensemble d^arguments décisifs, indispensables à consulter quand on veut étudier la question à fond. Mais pour les esprits cultivés qui veulent absolument avoir quelques grands faits à leur disposition, afin d'en tirer une opinion solide, il suffit, pour savoir si l'Église condamne réellement l'étude de l'antiquité, d'interroger l'Église, non dans les monuments curieux de l'éducation chrétienne, mais

dans la vie de ses grands hommes, dans les écrits de ses papes, dans les actes de ses conciles.

Quelle éducation recevaient ces grands hommes de TÉ^ glise naissante, qui en devinrent les Pères? Lisez le poëme que Grégoire de -Wazianze a écrit sur sa vie. A peine formé par les leçons de Téducation domestique puisées dans les livres saints, il quitte, encore imberbe^ la maison maternelle et part pour Athènes. C'est là qu'il se trouve avec Basile, qui, très-jeune aussi, avait été étudier à Césarée; c'est à Athènes qu'ils se lient ensemble de cette charmante et illustre amitié, et que, selon la poétique image de saint Grégoire, ces deux ruisseaux sortis d'une même source, après avoir coulé quelque temps sur des plages différentes, réuni s enfin par la main de Dieu , se confondent entièrement * .

Qu'étudiaient les deux amis à Athènes? Homère, Hésiode, Démosthène, Hérodote, Thucydide, Socrate, Lysias; et la trace profonde de ces études est restée dans leurs ouvrages, comme dans toute leur vie. Quand Julien, leur ancien condisciple, publia le fameux édit où, sous prétexte de fonder la liberté d'enseignement, il imposa aux professeurs chrétiens l'alternative de se faire païens ou de ne pas enseigner les lettres païennes, Grégoire de Nazianze écrivit : » Julien est haïssable à bien des titres, mais il n'a rien fait de plus odieux que cette loi contre les professeurs chrétiens. » Et il ajoutait : « J'ai abandonné au premier venu tout le reste, richesses, noblesse, pouvoir, eii un mot toutes les grandeurs terrestres, toutes les fausses joies de ce monde. Je ne tiens qu'à une chose, à l'éloquence, et je ne regrette pas ce que j'ai essuyé de fatigues sur terre et sur mer pour l'acquérir. » Saint Basile ne se prononce pas avec moins d'énergie. Dans son ouvrage sur la lecture des auteurs pro-

1. Voy. sur les Études classiques dans la société chrétienne, deux remarquables articles du Corre«pondanf, par le P. Daniel; 10 novembre 1851, et 10 février 1852.

fanes, il s'attache d'abord à prouver qu'elle peut être utile aux enfants : puis il enseigne comment il la faut faire pour qu'elle devienne utile. Quoi de plus sage, de plus élevé et en même temps de plus concluant que ce passage : « Nous devons nous rappeler que la plus grande des luttes nous est proposée, et, pour nous y préparer, n'épargnons ni peines ni travaux. Mettons-nous en rapport avec les poètes, les historiens, les rhéteurs, et tous les hommes qui peuvent nous être utiles.... Pour teindre les étoffes, les ouvriers emploient d*abord certaines préparations, et appliquent ensuite la couleur pourpre ou toute autre, selon leur volonté. De même, si la splendeur du beau doit demeurer imprimée sur notre âme d'une manière indélébile, commençons par étudier les auteurs profanes avant de nous livrer à l'étude de nos saints et ineffables mystères ; et après nous être accoutumés à considérer le soleil comme dans le miroir des eaux, nous pourrons ensuite jeter les yeux sur le foyer même de la lumière. » Enfin, quand Basile mourut, saint Grégoire, dans son oraison funèbre, prononça ces admirables paroles : « Tout homme sensé conviendra, je pense, que la science est le premier des biens que nous pouvons posséder; et je ne parle pas seulement de cette science sublime qui n'appartient qu'à nous.... Je parle de cette science d'origine étrangère, dont le commun des chrétiens font peu de cas dans leur ignorance. Ils la croient pleine de pièges et de dangers et s'imaginent qu'elle éloigne de Dieu. Mais quoi I nous savons que le feu, les aliments, les métaux, ne sont en eux-mêmes ni bons ni mauvais, que tout dépend de l'usage qu'on en fait. C'est de la même façon que nous accepterons de la science profane ce qui sert à la recherche et à la contemplation de la vérité, tout en repoussant les pompes de Satan, et ce qui conduit à l'erreur et à la perdition. Bien plus, cette science nous aide à servir Dieu ; ses imperfections nous introdui-

sent à la connaissance des choses les plus* excellentes. Son infirmité fortiQe notre foi. Il ne faut donc pas mépriser cette science comme le voudraient quelques-uns, gens à courte vue et sans aucune culture, qui désirent que tout le monde leur ressemble pour mieux se cacher dans la foule, et échapper ainsi au reproche (Tignorance, » Nous en demandons pardon à M. l'abbé Gaume, mais cette sentence sévère est celle de saint Grégoire. Il est inutile de chercher d'autres témoignages non moins imposants dans la vie de saint Grégoire de Nysse, de saint Augustin, de saint Jérôme, etc. Si M. Gaume ne se croit pas suffisamment condamné, qu'il en appelle aux conciles. Dès le w siècle ils font entendre leur voix. En 826, le concile romain, sous Eugène II, décrète que dans tous les évéchés on enseignera avec assiduité les belles-lettres*. Bn 855 les Pères du troisième concile de Valence veulent que Ton s'occupe de l'organisation des écoles de littérature sacrée et profane, comme Vont fait les évêques leurs prédécesseurs^. En 859, le premier concile de Langres, confirmé à Toul, s'exprime ainsi : « Nous devons prier nos pieux princes de s'occuper de nos écoles d'Écriture sainte et de littérature profane*. » Au xr siècle le pape Grégoire VII décrète, dans le cinquième concile romain, que tous les évéques doivent faire enseigner les lettres dans leurs églises*. Au xu% le pape Alexandre III ordonne que partout ailleurs, comme en France, il y ait des maîtres pour enseigner les lettres et les sciences*, et le troisième concile de Latran veut que tout homme capable puisse, à son gré, ouvrir des écoles*. Dans les écoles on devait enseigner le trivium et le quadrivium, c'est-à-dire les sept arts libéraux, et l'on sait, l'histoire littéraire en fait foi,

1. Labbe, Conciles, t. VIII, p. 112.— 2. /btd., t. VIII, p. 142. 3. Ibid., t. VIII, p. 692. - 4. Ihid.,X. X, p. 372.

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