‹ Œuvres complètes de H. Rigault (volume 4)Chapitre 12 sur 75 · ET MORALES · texte numérisé non relu

ET MORALES

HOMÈRE, Poème par M. Ponsard.

Il y a deux sortes de paganisme : l'un qui est bien mort, mais qu'aurait infailliblement ressuscité, s'il avait pu revivre, la guerre entreprise récemment contre lui; je veux parler du paganisme mythologique et de son usage en littérature, de la fable en un mot. Personne ne croit plus avec Boileau qu'il n'y a pas de poésie si Ton Ole leurs ciseaux aux Parques, et si l'on chasse les Tritons de l'empire des eaux : personne ne se persuade avec Voltaire

Qu'on chérira toujours les erreurs de la Grèce ,

sous prétexte que l'almanach est païen, et que l'Olympe ancien a donné leurs noms aux jours de la semaine. Si ce mot célèbre : « Les dieux s'en vont, » fut jamais une vérité, c'est de nos jours dans la littérature. La nature les a remplacés : il n'y a plus de Sylvains ni de Naïades; il n'y a que des arbres et des rivières. Plaise à Dieu que nous n'allions pas

plus loin dans cette voie, et qu'au delà du mot propre nous ne cherchions pas le mot technique : la nature céderait bien vite le pas à la science, et la poésie aurait pour héritières la physique et la chimie.

Mais il est un paganisme que ni le retour à la nature, ni le progrès des sciences, n'ont encore étouffé : c'est le goût des beautés vraies de la littérature antique. La raison en est simple : ces beautés ne sont pas plus païennes que chrétiennes, elles appartiennent à tous les pays et à tous les temps. La mythologie a péri comme a péri le dogme païen. Les symboles, même les plus touchants et les plus gracieux, ne peuvent survivre éternellement, quand les idées qu'ils expriment ont succombé ; la peinture naïve et profonde des sentiments de l'homme est immortelle, parce que les sentiments ne varient pas comme les idées. De ces deux paganismes, l'un n'avait pas besoin d'être combattu, parce qu'il est mort ; l'autre, on le combattrait inutilement, parce qu'il ne mourra pas. 11 y a longtemps que nous sommes froids pour le merveilleux d'Homère, et nous admirons toujours ses caractères et les passions de VIliade et de YOdyssée. Ce n'est même pas un de nos moindres mérites que les esprits cultivés de notre temps aient conservé intact ce pur amour des beautés antiques, tout en s'éprenant d'une si vive inclination pour les littératures étrangères et modernes : les vrais hommes de goût sont classiques comme le xvii* siècle, sans être exclusifs comme lui.

Parmi les écrivains les plus fidèles à l'antiquité, il faut nommer M. Ponsard. C'est à l'histoire de Rome qu'il doit son œuvre la plus remarquable et son plus brillant succès; c'est à la Grèce qu'il a demandé récemment une double inspiration, dans son drame d'Ulysse et dans son poëme d'Homère, Je ne sais si sa piété envers Homère a été aussi bien récompensée que son culte pour Tite Live ; il semble qu'Ulysse ne lui a pas porté le môme bonheur que Lucrèce;

cependant le poëme qu'il a fait succéder à sa tragédie, et qui porte le nom d'Homère, me parait une sorte d'ex-voto suspendu par le disciple dans le temple du maître, et cette adoration persévérante, que ne découragent pas les revers, fait le plus grand honneur à la religion littéraire de M. Ponsard. Après de grands échecs ou de grands malheurs, les Romains fouettaient les statues de leurs dieux. Après sa tragédie d*Ulysse^ M. Ponsard consacre un poëme à la gloire d*Homère. Il est plus pieux que les Romains. Il est vrai qu*Homère n'est pour rien dans la froideur que le public a témoignée au drame et qu'il étend jusqu'au poëme. Il serait regrettable que M. Ponsard, jusqu'à présent si constant dans ses affections, rompit avec les anciens pour se venger. d'un second désappointement; si j'essaye aujourd'hui de lui prouver qu'Homère n'est pas plus coupable du demisuccès de son poëme que de la demi-chute de sa tragédie, c'est pour conserver à la muse grecque un admirateur si digne d'elle, et prévenir un divorce qui affligerait, comme on disait jadis, tous les amants de la belle antiquité.

Le poëme de M. Ponsard a une préface, et cette préface, espèce de poétique où l'auteur explique comment il comprend Homère, et comment on doit le traduire, a soulevé des débats assez confus. Les journaux ont fait assaut d'érudition. On s'est demandé si Homère est aussi primitif qu'il le parait, et l'on a compté, dans la garde-robe et sur la table de ses héros, de beaux vêtements brodés et de beaux vases ciselés qui semblent annoncer, dans la société héroïque, une civilisation très-satisfaisante. Il serait facile de trouver dans la Bible de superbes vases et de magnifiques étoffes, sans parler des perles d'Ophir, et ce ne serait pas une raison, à ce qu'il semble, pour contester à Moïse sa primitivité. On a découvert également que M. Ponsard aime beaucoup Mme Dacier, et l'on en a conclu que la question qu'il a soulevée est précisément celle qui, au xviir siècle, n II

divisa cette dame et La Motte. On a extrait des Réflexions sur la critique et du Discours sur Homère tout ce qu'ils contiennent d'arguments justes et fins, et on les a rangés en bataille devant le livre de M. Ponsard, comme si ce livre avait été le Traité de la corruption du goût. On a oublié que M. Ponsard n'est pas Mme Dacier : il est plus poli et moins savant, et que ses adversaires ne sont pas des La Motte : ils sont plus savants et moins polis. On a oublié aussi que Mme Dacier et La Motte ont réduit le débat à une discussion sur la valeur d'un poëme et sur le mérite d'un poète, et qu'ils ont négligé la question la plus intéressante, celle que M. Ponsard aborde aujourd'hui, la question dogmatique . de l'imitation en littérature. M. La Motte était un bel esprit, modéré et paradoxal, à demi révolté contre la routine, mais, comme on l'a dit, le plus poli et le plus pacifique des révoltés. Il fondit un jour sur Homère, armé de tout son esprit. Mme Dacier était une petite fille de Scaliger et de Scioppius, qui accourut pour soutenir le choc, armée de toute sa science. Ds combattirent longtemps : Mme Dacier, comme un héros d'Homère, M. La Motte, en homme qui ménage ses coups et dédaigne trop ÏRiade pour imiter Diomède et blesser une femme.

Ce fut Homère qui souffrit le plus : chacun l'interprétait à sa manière et le faisait à son image; il y perdit ses beautés. Voyez le bonhomme de La Fontaine entre ses deux maîtresses; combien lui reste-t-il de cheveux? N'en déplaise à M. Ponsard, qui admire tant Mme Dacier, elle ne nous a donné qu'un faux Homère, comme M. La Motte. Le poète sortit défiguré de leurs traductions, et la vraie question littéraire sortit de leurs préfaces intacte, sinon inaperçue. Revenons-y donc aujourd'hui.

Quand un écrivain d'une époque très-cultivée se trouve en présence d'une époque primitive, doit-il se faire simple et primitif comme son modèle? doit-il, usant de cette flexi-

bilité rare que le temps donne aux langues vieillies, et rejetant les raffinements et les scrupules de délicatesse du goût contemporain, reproduire avec une imperturbable exactitude les beautés nues du chef-d'œuvre antique ? L'obéissance aveugle est-elle sa loi , ou garde-t-il sa liberté dans l'imitation même, et avec sa liberté le droit de modifier les traits du modèle selon les mœurs et les goûts de son temps, selon le penchant de son propre génie?

Le xvn* siècle avait une théorie parfaitement nette de l'imitation : il imitait les anciens; mais les limites de l'obéissance et de la liberté étaient fixées avec précision :

Son imitation n'est pas un esclavage,

c'est un mélange admirable d'exactitude et d'invention, de fidélité et d'indépendance. Ses grands écrivains font passer dans la langue française les plus pures beautés antiques, en ménageant toutes les délicatesses du goût contemporain. Quelquefois, je l'avoue, par excès de respect pour leur temps, ils francisent la muse grecque; peut-être est-ce un moindre inconvénient que de gréciser la langue française. D'ailleurs, si, au lieu de noter les écarts de la pratique, on s'attache à l'esprit même de la théorie, on ne peut qu'en admirer la justesse parfaite. Elle est tout entière dans ce passage d'une lettre de Fénelon à La Motte ; c'est un conseil délicat sous la forme d'un précepte :

« Rien n'est plus utile que de tâcher d'atteindre h ce que les anciens ont de plus sublime et de plus touchant, sans tomber dans une imitation servik pour les endroits qui peuvent être moins parfaits ou trop éloignés de nos m^urs. Cest avec cette liberté que Virgile a suivi Homère. »

Voilà, dans toute sa vérité, la théorie de l'imitation au xvir siècle, comme le Télémaque en est l'exemple dans toute sa perfection. Fénelon ne dit pas : « Travestissons l'antiquité, en lui ajustant notre costume ; » ni : « Déguisons-nous,

eu revêtant la livrée de l'antiquité. » Il a dit, et c'est le langage de l'ancienne politique romaine : « Prenons ce qu'il y a chez les anciens de bon et de convenable, quod usquam bonum et idoneum est; laissons le reste. » Et c'est ainsi qu'on fait prospérer la littérature et les empires.

La Motte ne comprit pas le conseil que Fénelon avait ingénieusement caché sous une maxime. Au lieu de s'approprier les beautés d'Homère, il inventa un Homère français, accommodé aux bienséances de son temps. Dans une ode où il se fait remercier par Homère du service qu'il lui a rendu, il lui prête cette humble confession et cette prière plus humble encore :

Mon siècle eut des dieux trop bizarres, Des héros d'oi^eil infectés.

Des rois indignement avares.

Défauts autrefois respectés.

Adoucis tout avec prudence ; Que de l'exacte bienséance Ton ouvrage soit revêtu, etc.

La Motte adoucit tout, abrégea tout, et le principe littéraire qui, en général, prévalut après lui au xviir siècle, c'est que les modernes avaient le droit de revoir et de corriger les anciens.

Il y a trente ans, quand l'école romantique (qu'on me pardonne cet archaïsme) entreprit de régénérer la poésie, elle eut beau jeu de tourner en ridicule les impertinences du faux goût classique. En affichant l'honorable ambition de tout comprendre et de tout expliquer, elle repoussait, comme un sacrilège, la pensée de s'approprier, en les modifiant, les œuvres étrangères; elle n'aspirait qu'à les reproduire avec leur accent et leur physionomie ; elle dédaignait d'idéaliser, comme le peintre; elle copiait comme le daguerréotype. De là naquit la fameuse théorie de la couleur locale; en l'analysant bien, on trouve au fond la théo-

rie de la servilité, comme celle du xv?i" siècle est la théorie de l'imitation libre.

Dans cette guerre contre le déguisement de la pensée, à force de vouloir être plus naïf que la naïveté, et plus simple que la simplicité même, on arriva sans peine à proscrire toute périphrase ; on se moqua très-agréablement de la plus noble conquête que V homme ait jamais faitey et de ces logogriphes de Delille, « dont le mot était carotte ou chiendent ; » on mit beaucoup d'esprit à réhabiliter le mot propre, même quand il était le mot grossier, et, parce qu'on appelait un chat un chat, on se crut poète, alors qu'il fallait seulement, cx)mme Boileau, se croire franc.

Je n'insiste pas; ce que je veux établir, c'est que l'école classique, je parle des vrais maîtres, a proclamé la liberté dans l'imitation, et en a donné Texemple, tandis que l'école romantique, en mettant à la mode l'imitation aveugle, a proclamé la servitude. Seulement, comme il faut de beaux noms aux moins belles choses, on appela cette idolâtrie volontaire le respect de l'art; on démontra même très-savamment que c'étaient les classiques qui étaient les esclaves, et les nouveaux venus les hommes libres ; et, une fois le nom de liberté inscrit sur leur drapeau, le vulgaire, qui suit en aveugle quand on prononce ce nom-là, comme dit Bossuet, se laissa prendre tout naturellement.

Trente ans environ se sont écoulés; la guerre s'est éteinte, et, une fois la poussière du combat dissipée, les partis ont eu la liberté de compter les blessés et les morts. Un certain nombre d'idées nouvelles ont succombé ; quelques-unes vivent et vivront parce qu'elles sont vrhies. Mais la plus moribonde de toutes, c'est la théorie de l'imitation aveugle, celle de la couleur locale. Un de ses plus chauds défenseurs d'autrefois, M. Mérimée, a dit, depuis longtemps déjà, dans la préface de ses poésies illyriennes, composées à Paris : « Explique qui voudra ce mot de couleur locale

166 ÉTUPES LITTÉRAIRES ET MOU^VLES.

que j'entendais fort bien il y a dix ans, et que je n'entends plus du tout aujourd'hui. » On est revenu peu à peu à la vérité, c'est-à-dire à la liberté dans l'imitation : notre théorie présente n'est pas plus large qu'au xvir siècle ; la pratique est plus hardie. Nous avons étudié de plus près les mœurs des autres époques et des autres peuples ; nous avons consenti, comme dit Voltaire, à perdre de vue le clocher de notre village, et nous avons fait comme Ulysse, mores multorum vidit et urbes; nous ne demandons plus: « Comment peut-on être Persan î » et, grâce à cette intelligence plus étendue et plus tolérante des littératures étrangères, nous pouvons, sans être au fond plus libéraux que le rvir siècle, imiter plus librement que lui. Si Racine revenait au monde, il ne serait pas forcé d'atténuer l'imitation, pour ne pas effaroucher les petits-maîtres.

Quoique les romantiques les plus impénitents aient depuis longtemps abjuré, je n'aurais pas été surpris de voir quelque traînard de l'armée en déroute relever le drapeau déchiré de la couleur locale et du réalisme. Mais ce que je ne m'.explique pas, c'est que Técrivain qui tente aujourd'hui de ressusciter un paradoxe abandonné par les gens d'esprit, est précisément le plus déterminé classique, le chef, dit-on, de l'école du bon sens. M. Ponsard a fait, lui aussi, sa préface de Cromwell ; il y développe sa poétique de rimitation avec un dogmatisme aussi décidé et aussi naïf que celui des jeunes hommes contemporains d'Hemani. U se demande si nous avons le droit, nous modernes, de modifier les œuvres des anciens, et il répond non, avec une ardeur de servitude et une candeur de néophyte qui ont dû faire sourire M. Mérimée, M. Sainte-Beuve, et les anciens croyants qui ont perdu la foi. La vraie imitation est esclave ; on fausse la couleur homérique, par exemple, si l'on change un seul mot dans Homère. Virgile farde Homère, et Ghénier le contrefait.

ÉTUDES LirrÉlUIRES Eï MOUALES. 167

Je sais bien que ce n*est pas ce nom désobligeant d'esclayage que prend pour devise M. Ponsard; il n*aime pas encore à ce point le mot propre : c'est celui de simplicité. Mais qu'il me permette quelques remarques sur la simplicité. La première, c'est que les époques les moius simples sont celles qui prétendent l'être le plus. Et cela est naturel. Il y a des qualités qui ne doivent, pour ainsi dire, pas avoir conscience d'elles-mêmes : les époques simples sont dans leur naturel et ne songent pas à donner la théorie du simple; ou n'arrive à yanter l'effet littéraire de la simplicité que lorsqu'on s'est raffiné plus que de raison, comme on ne parle guère de la beauté de l'innocence que lorsqu'on l'a perdue. Ma seconde remarque, c'est que ce mot de simplicité n'est pas très-précis^ même sous la plume de M. Ponsard; il n'a pas de signification absolue. Le degré de simplicité de chaque époque varie comme le degré de décence : tel mot, qui a été inventé au xvi* siècle par un besoin de décence publique, est devenu grossier de notre temps, parce que la décence a fait un nouveau progrès ; tel mot qui nous semble simple, dans un siècle passé, a été un progrès de recherche et d'art sur les expressions des âges précédents. Dans Homère, je trouve à chaque instant des périphrases qui n'existaient vraisemblablement pas dans la langue antérieure, et qui attestent le travail perpétuel de Tart dans le langage homérique. Or, d'après la théorie nouvelle qu'on nous donne de la simplicité, l'art homérique consisterait uniquement à n'appeler les choses que par leurs noms. Comme il n'y a qu'un mot pour nommer chaque chose, c'est la collection de ces expressions uniques, les seules naïves, les seules vraies, les seules primitives, les seules nées avec l'homme, qui forme le langage par excellence de la simplicité. Il n'y a qu'un malheur : c'est que, si l'on veut ainsi prendre la vérité du langage humain sur le fait, avant toute intervention de l'art, il ne faut pas s'ar-

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rêter en chemin. Il faut remonter au delà de la Bible, au delà des monuments les plus anciens de la pensée ; car on y trouvera déjà l'art, embellissant, selon moi, déGgurant, selon M. Ponsard, la nudité de la parole humaine. Il faudrait remonter, s'il en restait quelque trace, jusqu'à la langue parlée dans l'Éden par nos premiers parents, et encore ne serais-je pas surpris que le serpent leur eût enseigné la périphrase. Le mot fameux : < La parole a été donnéeà l'homme pour déguiser sa pensée, > est, en bonne morale, une immoralité ; en philologie, ce n'est peut-être pas un paradoxe.

J'en conclus que la simplicité d'Homère n'est que relative, et, si nous pensons aujourd'hui qu'il appelle les choses par leurs noms, un de ses devanciers, à lui, qui aurait lu YHiade^ l'aurait pu trouver singulièrement raffiné. C'est donc une entreprise bien chimérique que de chercher à retrouver, à une époque donnée, juste le degré de simplicité d'une époque antérieure. André Chénier s'en est bien gardé. Il s'est inspiré d'Homère; il a cherché à faire des vers antiques^ mais sur des pensers nouveaux. Il n'a pas cru que le comble de l'art était de traduire une broche par une broche; il n'a pas imité à outrance, ni soupçonné l'esthétique du mot propre : c'est ce qui lui vaut aujourd'hui les dédains de M. Ponsard.

J'ajoute que c'est une entreprise bizarre que de faire de tel écrivain, de l'Homère, par exemple, comme on /ai(, en architecture, du gothique ou de la Renaissance ; comme on fait, pour les ameublements, du Louis XIII ou du Pompadour. Je m'explique bien cette abdication volontaire de l'originalité pour l'industrie : ce qui lui importe, c'est de faire ses affaires. Quand on lui demande du Louis XY, elle donne du Louis XY. Mais on ne commande pas à un poète de l'Homère ; il n'est pas tenu, que nous sachions, de livrer un poëme naïf, primitif et simple; et il n'y a pour lui aucune bonne raison de se faire homérique au lieu de rester ce qu'il est. Le commerce n'explique pas ici cette insou-

ÏUOES UTTÉRAlllKS ET MOHALKS. 169

ciance de roriginalité ; ce ne peut être qu'une fantaiise de l'imagination ou une erreur de jugement. Or, la fantaisie est d'autant plus malheureuse et Terreur d*autant plus grave, que, s'il est maladroit de tenter un pastiche (excepté comme un jeu d'esprit), il Test bien plus encore de choisir pour sujet de l'œuvre artificielle le poëme où l'art se montre le moins. Je ne veux pas dire, comme M. Ponsard, que Fart n'existe pas dans Homère: c'est là une illusion, et une illusion très-répandue de notre temps. Nous nous sommes formé peu à peu un idéal du poëtepoc(wa/U comme le rosier fleurit ou comme le rossignol chante. L'original de ce beau modèle n'existe pas : s'il existait, ce serait Homère, sans doute; mais ce n'est pas Homère. Homère n'est ni la Heur qui s'épanouit ni l'oiseau qui chante : ce n'est pas seulement le génie poétique le plus divin ; c'est l'art le plus profond et le plus savant, mais si intimement uni et confondu avec la nature, qu'on ne saurait les distinguer; en un mot, la perfection même. Et voilà pourquoi c'est une entreprise chimérique d'essayer un pastiche d'Homère. On fait le pastiche de l'art, parce qu'il a ses procédés, sa manière, et qu'on imite une manière et des procédés. On ne fait pas le pastiche de la nature, ou, si on l'essaye, on réussit à lui prendie un détail, une forme, un trait. On emprunte à Homère ; on ne lui dérobe ni son âme, ni le reflet de son âme, sa beauté. Mais je laisse la théorie, et j'arrive à l'application, c'està-dire au poëme. H. Ponsard a traduit le sixième chant de V Odyssée^ celui de Nausicaa; et, pour donner à son œuvre la forme d'une composition, il a encadré sa traduction dans un récit original. L'originalité même de ce récit n'a rien de frappant : Homère, aveugle, égaré, menacé par des chiens,

Entouré d'aboiements et ne respirant pas, Dans le cercle hurlant attendait le trépas.

Chénier, qui, selon M. Ponsard, a quelque chose de Théo-

170 ÉTUDES UlTÉUAUiES ET MOIULES.

crite, de Virgile et d'Horace? et rien d'Homère, nous avait montré autrefois, auprès de l'aveugle^

Des pasteurs, accourus aux abois turbulents

Des molosses, gardiens de leurs troupeaux bêlants ;

Il est vrai que le cercle hurlant est bien plus homérique. Homère a été sauvé par Tychius le forgeron, qui lui ouvre sa maison, lui donne son lit, l'y fait coucher, et

Arrange autour de lui son manteau de rechange.

Tj'chius est pauvre:

L'airain est d'un tel prix à Gume, Qu'il a peu de profit à le mettre à l'enclume.

Homère ne veut pas être longtemps à la charge de son hôte. Il se présente, le lendemain, sur la place publique, devant le conseil de la ville; il raconte sa naissance, ses malheurs, ses voyages : il a vu

Les Lestr}'gons, mangeurs de chair humaine , Et cette île où Circë, la fille du Soleil, Change l'homme en pourceau sous son bâton vermeil.

C'est le triomphe du mot propre !

Il a vu Ithaque, et là, dit-il,

J'ai recueilU d'intéressants propos Sur la guerre de Troie et ses anciens héros.

Gomme il a dépensé tout son patrimoine dans ses voyages, il propose aux Cuméens de lui accorder

La somme Qui suffit chaque année à l'entretien d'un homme ;

une rente viagère, pour appeler les choses par leur nom ; et il promet, en échange, de chanter Gumes comme il a

ÉTUDES LITTÉliAllŒS ET MOllAIJiS. 171

chanté Ithaque. U ne veut pas qu*on le prenne pour un mendiant ou un imposteur, parce que

On a regret alors qu'un paresseux consonune La part qui suffirait à nourrir un brave homme.

L'Homère de Ghénier dit plus élégamment :

Mais les dieux tout-puissants gardaient k mon déclin Les ténèbres, l'exil, l'indigence et la faim,

et l'aumône que les bergers lui donnent semble plus poétique qu'une rente viagère :

Ils versent à l'envi sur ses genoux pesants Le pain de pur froment, les olives huileuses, Le fromage et l'amande, et les figues mielleuses. Et du pain à son chien entre ses pieds gisant.

Hais quoi ! à ces bergers, à ce fromage, ne reconnatt-on pas Théocrite ?

Homère donne aux Guméens une preuve de son talent, et chante l'épisode d'Ulysse et de Nausicaa. Ici commence la traduction de YOdyssée. Pour que le cadre soit complet, il faut un épilogue. Le voici. Après que le poète a chanté, le conseil délibère : le juge Égyptius plaide sa cause et demande qu'on lui accorde

La somme QuisufQt,etc

Cumes 7 gagnera l'immortalité sans un gros sacrifice ; la pension n'est que viagère et ne sera pas longtemps payée,

Car le pauvre homme arrive au terme de ses jours.

Parmi ces conseillers, Mastor, fils d'Alcime, commerçant, homme positif, propriétaire en un mot,

(H avait de beaux champs et de belles maisons).

vote pour qu'on chasse le poëte comme on chasse les vagabonds. Qu'est-ce qu'un poëte ? Un mendiant.

Chacun le fuit ; U rCest invité nulle part ;

et non-seulement le poëte n'est pas reçu dans le monde, mais

.... Quel fruit pensez- vous tirer de ses chansons,

Quand il n'a pu lui-même en tirer que des sons ?

Vous serez , vous dit-on, immorlels dans son livre.

Avant d'être immortel, il importe de vivre,

Et l'immortalité semble une triste fin,

Quand pour y parvenir il faut mourir de faim.

On ne peut être sûr d'une gloire lointaine ;

Mais la vie actuelle est chose plus certaine.

Le conseil va aux voix, et la pension viagère est refusée. Le bon Tychius offre encore une fois sa maison, son lit, et « son manteau de rechange. » Homère refuse et s'éloigne de Cumes, en secouant la poussière de ses sandales.

Non, jamais (s'écrie-t-il) je neveux rentrer dans cette Mes pieds brûlent de fuir cette plage incivile. [ville : Je m'en irai : j'irai chercher un autre endroit Où je me plairai mieux, quelque petit qu'il soit.

Les adieux d'Homère à Cumes, dans Chénier, sont plus éloquents :

Cymé , puisque tes fils dédaignent Mnémosyne, Puisqu'ils ont fait outrage h la muse divine. Que leur vie et leur mort s'éteignent dans l'oubli, Que ton nom dans la nuit demeure enseveli !

Mais il est clair que ce dernier vers est du Virgile :

iEtema sub nocte sepuUus.

Voilà la fiction dans laquelle M. Ponsard a encadré sa traduction de Y Odyssée, On ne lui reprochera pas de man-

KTUDKS LITTÉIUIKKS ET M<iRALES. 173

quer de simplicité ; on y trouve à peine quelques esquisses de caractères : Égyptius, Thomme libéral ; Mastor, Thomme positif; mais le poète a-t-il eu le tort de cacher, sous Farchaïsme affecté de la forme, des idées quelque peu modernes? Mastor, je le regrette, ressemble à un conseiller municipal de province, ou à tel défenseur du budget, bien connu dans les souvenirs parlementaires, qui refusait chaque année l'allocation du Conservatoire. Tychius le forgeron est un homme estimable, mais trivial, et, quant au personnage d'Homère, ce serait manquer de respect à Chénier que d'établir une comparaison sérieuse avec Favetigle. Reste la traduction, c'est-à-dire l'épisode de Nausicaa. Si la fidélité consistait dans la platitude, M. Ponsard serait le plus fidèle des traducteurs ; mais la platitude est le contraire de la fidélité. Quand M. Ponsard fait dire à Nausicaa par Minerve :

Gomme la ville est loin du lavoir, il vous sied D'aller en chariot mieux que d'aller à pied.

ou bien par Ulysse :

Indiquez-moi la ville, et pour m'en faire un voile, Prétez-moi, s'il se peut, quelque méchante toile ;

ou qu'il dit d'Ulysse :

H mange et boit avidement, N'ayant depuis deux jours pris aucun aliment ;

quoiqu'il ait soin de noter dans sa préface que les Grecs ne dédaignaient pas de boire et de manger quand ils avaient faim et soif, et ne rougissaient pas d'avoir un corps, il n'est pas homérique, il est plat, et par conséquent il ne traduit point Homère, qui ne l'est pas. Il a, du reste, une autre manière d'être infidèle, et, à voir sa fière théorie du mot propre, nul ne s'en serait douté. Il est infidèle par

excès d*élégance ; et il pèche quelquefois par gentillesse ou par coquetterie. Nausicaa dit à son père qu'il est temps de

Blanchir ses beaux habits, trop longtemps négligés.

Homère ajoute: Elle s'exprime ainsi, ne voulant pas parler d'hymen à son père. M. Ponsard traduit :

Elle parlait ainsi, dans son chaste embarras, Songeant au doux hymen, et ne le nommant pas.

L'antithèse est jolie ; le chaste embarras ne manque pas de grâce ; mais où est donc la simplicité ? Que dis-je, la brutalité? car dans sa préface, il dit crûment qu'il faut être brutal quand on traduit Homère. Il promet de gros mots, et il donne un madrigal.

Ce n'est pas non plus être fidèle et simple que de prêter aux servantes de Nausicaa des contours gracieux, et à Ulysse des robes somptueuses, quand Homère dit seulement un vêtement. Ce n'est pas être simple que d'appeler l'écume c la souillure marine. » Mascarille est aussi simple que cela :

.... Ulysse lavait la souillure marine Qui comTait son épaule et sa large poitrine, Et trempait ses ch^eux dans le flot pur et clair Pour exprimer le sel déposé par la mer ;

ce qui est à la fois une infidélité et une bizarre opération de toilette. Dans Homère, Ulysse exprime l'eau de la mer de ses cheveux, mais il ne trempe pas ses cheveux dans l'eau salée pour exprimer le sel. Ce n'est pas être simple que d'écrire la voûte étemelle, quand Homère dit le ciel, ou

Le soleil se couchait à Vhorizon doré,

quand il dit tout uniment le soleil se couche.

Je ne veux pas multiplier les exemples ; le grand vice de cette traduction, c'est, je le répète, la platitude, pour em-

ployer le mot propre à mon tour ; la grâce d'Homère, ses images fraîches et brillantes, s'éteignent dans le langage prosaïque et décoloré de M. Ponsard. M. Ponsard a fait une œuvre indigne de lui : il a été puni de son idolâtrie pour Homère, comme La Motte de son dédain ; parce qu'avec des sentiments et des intentions contraires, ils ont fait exactement la même chose, un faux Homère; Tun par infidélité, l'autre par servilité. La Motte a composé une ode où Homère le remercie ; M. Ponsard, qui est plus modeste, devrait en écrire une pour lui demander pardon ; car Homère a plus à se plaindre de lui que lui d'Homère ; et M. Ponsard, quand il ne fait pas d'esthétique, est un écrivain d'un assez grand talent, un admirateur assez éclairé des anciens, pour que ses lecteurs regrettent de le voir en délicatesse avec eux.

(Revue de V Instruction publique j 6 janvier 1853.)

OEUVRES COMPLÈTES d'HOMÈRE , traduites en vers par M. Bignan.

La traduction de M. Bignan n'est pas seulement une œuvre littéraire; c'est, pour ainsi parler, un acte décourage civil. Dans un temps où les anciens ne sont guère en faveur que lorsqu'on les travestit à la mode du jour, où Ton n*estplus académicien simplement pour avoir traduit 17/ia(/c, comme autrefois M. Aignan, mais où il faut au moins l'avoir rajeunie, comme M. Ponsard, pour prétendre à l'Académie, c*est faire œuvre d'intrépidité que de traduire Homère fidèlement, correctement, en érudit encore plus qu'en poëte, sans faire de sacrifices au néo-hellénisme de notre temps. Encore cet heureux M. Aignan n'avait mis en vers français

que Yllmde. M. Bignan a traduit non-seulement Yllmde, mais V Odyssée; non-seulement r0rii/5s^^, mais la Bairachoniyomachie; non-seulement la Batrachomyomachie, mais les Hymnes^ les Èpigrammes, et les fragments des poëmes cycliques, et mêmes les vers épars et isolés comme celui-ci :

Les Cercopes étaient et fourbes et menteurs.

Évaluer à cinquante mille le nombre des alexandrins contenus dans ces deux volumes, c'est rester, je crois, au-dessous du chiffre réel. Cinquante mille alexandrins de facture classique, d'allure correcte, de style pur, voilà le beau présent que M. Bignan, grand prêtre d'Homère, vient offrir au public. Comme il est homme d'esprit, il ne s'est fait aucune illusion, et je ne serais pas surpris qu'il se fût mentalement comparé au prêtre d'Apollon qu'on voit si mal reçu par le roi des rois au premier livre de Y Iliade, J'espère, toutefois, que le public sera plus bienveillant qu'Agamemnon, et n'enverra pas M. Bignan errer solitaire le long du rivage, son Iliade en main :

B^ â^oxécov izoL^oL 6îva.

Ce serait trop d'ingratitude ; et, comme une œuvre si gigantesque et si désintéressée est digne de tous les respects, je saisis avec empressement l'occasion d'en parler à nos lecteurs.

Avant d'examiner les traductions de M. Bignan, je voudrais dire quelques mots sur les Réflexions dont il fait précéder les deux poëmes. Il y défend l'authenticité d'Homère, il y juge Ylliade et YOdyssée, il en signale les caractères divers. M. Bignan, qui croit à Homère et qui n'est pas chorizonte, a néanmoins très-nettement saisi et marqué les différences qui séparent Ylliade de YOdyssée. Il y a môme chercha une différence de but qui, selon moi, n'existe pas.

Je conçois qu'Horace, indiquant les leçons de morale que les sages purent tirer d'Homère, n'omette pas celle-ci :

Quidqoid délirant reges, plectuntor Achivi.

Hais Homère, ce philosophe plus profond que Ghrysippe et Cranter, est un peu philosophe sans le savoir; et dire qu'il a voulu prouver dans Y Iliade que les peuples sont toujours victimes des fautes des rois, et dans YOdyssée qu'un homme courageux et prudent, soutenu par la protection céleste, finît par triompher du malheur, c'est faire de l'épopée, comme le P. Le Bossu, un apologue de grande dimension, où l'action et les personnages sont subordonnés à la moralité. Je reprocherais volontiers aussi à M. Bignan d'avoir découvert dans Homère une politique déterminée, comme il y découvre un but moral bien défini. Tadmets qu'Homère était Ionien pour beaucoup de raisons , et notamment pour celle-ci, qu'a très-bien indiquée Voltaire : l'abondance de métaphores et de peintures dans le style oriental. VIliade et YOdyssée sont pleines de ces images, et c'est ce qui faisait dire au sculpteur Bouchardon : « Lorsque j'ai lu Homère, j'ai cru avoir vingt pieds de haut. » Mais de ce qu'Homère était Ionien, faut-il en conclure qu'il a cherché à détruire l'influence de l'ancien sacerdoce, qui avait apporté de l'Orient dans la Grèce le symbole et le fatalisme, ces deux éléments de la théocratie ? doit-on voir dans Homère le premier représentant du génie progressif des Hellènes luttant contre l'immobilité des doctrines orientales? C'est déjà beaucoup de trouver en lui un philosophe, n'y cherchons pas un politique; le mieux, c'est de n'y chercher que le poète. Je ne sais si le poëte était ennemi du fatalisme, mais il ne pouvait l'être des symboles; et la preuve, c'est que M. Bignan s'attache à expliquer ses allégories. Peut-être même, quoiqu'il évite tout excès dans ses interprétations, prend-il pour des allégories volontaires d'Homère ce qui

n*était chez lui que le récit crédule et naïf d*une tradition. Je ne suis pas convaincu qu*Homère n'ait pas cru aux Sirènes et à Circé, et qu'en racontant les aventures d'Ulysse, il ait fait des apologues dont Horace expose la moralité :

Sirenum voces et Cirées pocula nosti.

Les moralistes aiment à retrouver la morale partout : Horace a cherché la morale dans Homère, et il l'a trouvée; elle y est à chaque page, mais involontaire, et non préméditée. Homère n'a pas de plan arrêté, son merveilleux n'est pas un système ingénieux d'allégories destinées à revêtir un enseignement moral. Homère n'est pas un pédagogue : c'est chez les modernes que les poètes se sont faits les précepteurs du genre humain; peut-être Homère l'est-il, mais c'est précisément parce qu'il n'a pas voulu l'être, et que chez lui la sagesse se découvre sans s'afficher, sans s'imposer à personne. Homère ne tient pas école de philosophie, comme le pensent ceux qui ont mal compris la seconde épttre d'Horace ; Homère ne tient pas école de vertu, comme voulait le prouver saint Basile, d'après l'exemple d'Ulysse paraissant devant Nausicaa, nu, mais sans confusion, «parce que le poète l'avait représenté orné de vertus en place de vêtements. » Son merveilleux n'est si poétique, si terrible tour à tour et si charmant, que parce qu'il est naïf. L'auditeur le plus crédule peut-être de ses propres chants, c'est Homère lui-même. M. Bignan parle trop souvent des fictions du poète. Je tiens pour certain, malgré tout le respect que m'inspire son opinion, qu'en racontant l'histoire des vents échappés de Toutre d'Éole, Homère n'a pas prétendu avertir officieusement les libres penseurs c qu'il est dangereux de pénétrer le mystère de certaines choses. » Ces réserves faites, je n'ai plus qu'à louer la double appréciation que nous donne M. Bignan de Ylliade et de YOdyssée. Il indique les particularités remarquables qu'on peut en tirer sur les

ÉTUDES UTTÉRAIRES ET MOIiALES. 179

usages et lés mœurs des anciens, avec beaucoup de flnesse, quelquefois môme avec un peu de minutie; car ce qu'on cherche dans Homère, ce n'est pas précisément des détails « sur réternument, considéré comme un favorable augure. » Il juge à merveille le caractère des hommes et des dieux : le portrait qu'il trace d'Ulysse est éloquent, quelquefois même un peu trop oratoire. On pourrait parler de sa fidélité à Pénélope, sans dire «qu'il refuse les séduisantes promesses de Gircé, dans l'espoir de retrouver les chastes plaisirs de la couche conjugale. » Je crains aussi qu'il ù'estime trop Ulysse. Mme Dacier, a dit Voltaire, admirait tant Homère, qu'elle donnait envie de le trouver en défaut. H. Bignan estime si fort Ulysse, qu'il donne envie de médire du héros, c S'il a parfois recours aux artifices de l'éloquence et au mensonge pour tromper les hommes, sincère adorateur des dieux, toujours, dans son humble piété, il leur attribue l'honneur de la victoire. » En bon français, cela signifie qu'Ulysse est parfois un fourbe, mais pour la plus grande gloire de Jupiter. M. Bignan l'excuse par la direction (Pintention. Voilà un Ulysse quelque peu moliniste. Le vrai Ulysse^ celui d'Homère, cet homme « souvent faible et abattu dans ses paroles, ferme et indomptable dans ses actions, > celui qu*£^ si bien peint M. Saint- Marc Girardin dans son cours de littérature, dramatique ; le vrai Ulysse n'a pas parfois recours aux artifices de l'éloquence et au mensonge; il est bel et bien fourbe, comme il est prudent; il est fécond en ruses, en perfidies, comme en sages conseils; il respecte les dieux, mais il trompe les hommes sans scrupule, hardiment, eifrontément, comme il convient à un homme des temps héroïques, c'est-à-dire barbares, qui doit se défendre contre mille dangers, et a l'obligation d*ètre le plus habile quand il n'est pas le plus fort. Le protégé de Minerve est vertueux, je le veux bien ; mais il n'a que la vertu de son temps, et cette vertu-là, dans une so-

ciété civilisée, au lieu de le ramener à Ithaque et « aux chastes plaisirs de la couche conjugale, » le conduirait tout droit en prison. Ulysse est le type de la sagesse, dans la plus vieille antiquité: il nous intéresse d'autant plus qu'il diffère davantage du type de sagesse que nous concevons aujourd'hui, parce qu'il nouspermet d'apprécier toutlechemîn qu'a fait enmorale l'humanité depuisHomère. Il y a encore aujourd'hui des sages, adroits plutôt que droits, violents quand ils sont forts, rusés quand ils sont faibles, et pour qui la première sagesse est de réussir, et la vraie morale le succès : ce sont les fils d'Ulysse; ils sont nombreux, ils sont considérés, sinon estimés; ils sont puissants et riches, sinon heureux: ce sont les gens habiles, mais ce ne sont pas les honnêtes gens. J'arrive à la traduction de M. Bignan; elle a toutes les qualités d'une bonne traduction, l'exactitude du sens et l'élégance, une élégance un peu fanée quelquefois, parce qu'elle rappelle l'école des anciens traducteurs en vers. Il est vrai que M. Bignan l'a voulu corriger par l'emploi de procédés plus modernes. Il ne hait ni la périphrase, ni la paraphrase, et il n'a pas peur du mot propre ; il a des formes de vers qui rappellent l'alexandrin digne et peu flexible du vieux temps ; il a des coupes, des rejets, des enjambements qui appartiennent exclusivement à la poésie contemporaine. C'est un versificateur éclectique. Je trouve ce caractère mixte dans mille passages, et par exemple dans le suivant :

Si mes mains, dans le temple orné pour ton plaisir y Des chèvres, des taureaux ne furent jamais kntes A brûler en ion nom les cuisses succulentes, Venge-moi ; que tes traits, i7istruments de dculeurSj Aux fils de Danaûs fassent payer mes pleurs.

Cette paraphrase orné pour ton plaisir, cette inversion, ne furent jamais lentes, cette apposition, qui n'est pas dans le texte, instruments de douleurs ^ ce sont des procédés de

ÉTUDES UCTÉRAIUES ET MORAIiES. 181

Tancienne école. Les cuisses succulentes^ c*est une recette de la nouvelle. La traduction de M. Bignan contentera tout le inonde, je Tespère ; vieillotte par un côté, elle est par l'autre toute fraîche et toute pimpante ; elle peut dire à l'ancienne école : « Je suis classique, voyez mes périphrases, comme elles sont adroites! » et à la nouvelle : « Je suis jeune aussi, voyez mes mots propres, comme lis sont hardis ! »

C'est sans doute un grand honneur pour M. Bignan d'avoir tenté cette fusion des deux manières et cette réconciliation des deux écoles. Il a jeté entre elles sa traduction comme un rameau d'olivier, ou, pour prendre une image plus homérique, comme l'écharpe brillante d'Iris, qui s'interpose entre le ciel et la terre pour rétablir la paix. Peutêtre l'idéal d'une traduction d'Homère serait-il en effet ce mélange d'art et de naïveté qu'ont cherché tour à tour à combiner, sans être bien sûrs de leurs doses, les anciens traducteurs et les nouveaux : les anciens y mettaient tant d'art, qu'il ne restait guère de place à la naïveté; les nouveaux y veulent faire entrer tant de naïveté, qu'il n'en reste plus pour l'art ; et comme Homère n'est ni si artiste ni si naïf, comme il unit l'art et la naïveté dans des proportions égales et dans un admirable équilibre, comme il en forme un miracle qui est la perfection du naturel, il en résulte que ni les uns ni les autres ne sont vraiment homériques, et qu'ils restent à égale distance de la vérité. C'est qu'ils traduisent Homère avec l'esprit ; ils ont des procédés, ils calculent, ils combinent, là où il suffirait de sentir ; ils usent d'industrie quand il faudrait être ému ; ils ont cru saisir l'âme d*Homère parce qu'ils ont analysé sa versification et son style : l'àme d'Homère n'est pas comme celle du licencié Garcias, dont parle Le Sage dans sa préface de Gil Blas; on ne la trouve pas si aisément. Pour la ressaisir, il faut en porter en soi-même quelque parcelle , il faut en nourrir en soi quelque rayon. Il n'y a qu'un poëte qui ait su

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traduire Homère, parce qu*il avait retrouvé son âme, parce qu'il en avait dérobé un rayon qu'il portait en lui-même, et qui illumine ses vers des plus douces clartés; c'est un fils de la Grèce, c'est le chantre de l'aveugle : c'est André Chénier.

Mais une qualité précieuse qu'on ne peut méconnaître dans M. Bignan, c'est sa fidélité : il suit le texte d'aussi près que le permet la gène de la versification et de la rime. Il ne l'abrège pas comme La Motte, il ne le développe pas comme Voltaire quand, pour se moquer de La Motte, il retraduit Homère. On connaît l'admirable passage des Prières dans le discours du vieux Phénix, au livre Dt de Y Iliade.

Voici la paraphrase de Voltaire :

Les Prières, mon fils, devant vous ëplorées, Du souverain des dieux sont les filles sacrées ; Humbles, le front baissé, les yeux baignés de pleurs, Leur voix triste et plaintive exhale leurs douleurs. On les voit, d'une marche incertaine et tremblante, Suivre de loin l'Lijure impie et menaçante, L'Injure au front superbe, au regard sans pitié, Qui parcourt à grands pas l'univers effrayé. Elles demandent grâce.... et lorsqu'on les refuse. C'est au trône de Dieu que leur voix vous accuse. On les entend crier, en lui tendant les bras : c Punissez le cruel qui ne pardonne pas ; Livrez ce cœur farouche aux affronts de l'injure : Rendez-lui tous les maux qu'il aime qu'on endure. Que le barbare apprenne à gémir comme nous. » Jupiter les exauce, et son juste courroux S'appesantit bientôt sur l'homme impitoyable.

Voici l'abréviation de La Motte, en deux vers :

On irrite les dieux ; mais par des sacrifices De ces dieux irrités on fait des dieux propices.

Voici la traduction de M. Bignan :

Filles de Jupiter, humbles, l'œil incliné.

Les Prières, le front par les ans sillonné, Escortent, en boitant, l'Injure téméraire, Qoi, d'un pied vigoureux foulant toute la terre, Court, répandant l'outrage et semant les fléaux, Et les charge du soin de réparer ses maux. Heureux de mériter leurs faveurs immortelles, L'homme qui les révère est exaucé par elles ; Mais quand avec dédain' il méconnaît leurs lois, Ces vierges, pour venger leurs inflexibles droits. Montent vers Jupiter, et leur voix le conjure Qu'aux pas de l'insolent il attache l'Injure.

M. Bignan est tout entier dans ce passage, avec ses qualités et ses défauts. Il est fidèle, fidèle jusqu'au mot propre ; il ne dit pas comme Voltaire :

On les voit, (Tune murche incertaine et tremblante ;

il dit hardiment comme Homère :

Escortent, en boitnntj l'Injure téméraire ;

mais sa hardiesse s*arréte là ; un scrupule le prend. Il ne dit pas : les prières ridées; il sillonne leurs fronts. Il n'ose ajouter comme Homère : Les Prières boiteuses et louches des deux yeux. Heureux de mériter leurs faveurs immortelles^ est un vers qui « sent son vieux temps. » Pot^r venger leurs inflexibles droitSy est une addition au texte qu'on pourrait nommer plus durement. Ce morceau, où le sens est bien saisi, où les vers sont corrects, où le style est pur, manque de couleur et de franchise ; à côté d'une hardiesse on y trouve une timidité, à côté du mot propre une périphrase, à côté du mot nécessaire une cheville. La versification de M. Bignan est terne et sans relief. Avec toutes les qualités excellentes que donnent beaucoup de savoir et d'études, une longue pratique du vers, une connaissance approfondie des procédés de l'art, il a fait une traduction

digne d'estime, qui lui vaudra la considération de tous les amis des lettres grecques, mais où, pour lui mériter une de ces couronnes auxquelles son front s'est accoutumé, il ne manque que la poésie.

(Revue de VInstructUm publique, 5 janvier 1S54.)

ÉTUDES SUR LES TRAGIQUES GRECS, par M. Patin, de TÂcadémie française.

C'est chose rare qu'un bon livre; mais ce qui est plus rare, c'est un livre qui, publié après un long travail et avec un grand succès, contente tout le monde , excepté son auteur. L'écrivain introuvable, c'est l'écrivain déflni par Boileau, celui qui sait plaire à tous et ne sait pas se plaire, qui met autant d'ardeur à découvrir ses imperfections que le public a de plaisir à louer ses mérites, et qui travaille en silence à rendre un ouvrage plus parfait, au lieu de jouir en paix des applaudissements. Je me trompe : cet écrivain est trouvé. C'est M. Patin. Les Études sur les tra^ giques grecs , dont il nous donne aujourd'hui la seconde édition, ont été commencées de 1815 à 1822, à l'école normale, continuées depuis à la Faculté des lettres, et publiées de 1841 à 1843. Dès son apparition , ce livre s'est concilié en France et à l'étranger une estime et une faveur qui se sont accrues avec le temps. Il a compté au premier rang parmi les titres littéraires qui ont appelé sur M, Patin le choix de l'Académie française. Enfin, du consentement universel, il était regardé comme une histoire de la tragédie

grecque , aussi définitive qu'une histoire peut l'être. Seul M. Patin n'a pas souscrit au jugement public, et dès le lendemain de son succès il s'est appliqué à s'en rendre plus digne par une révision persévérante de son livre. Au lieu de l'abandonner à son heureuse fortune, il a lentement amassé pour lui de nouvelles richesses , comme un père prévoyant, que la prospérité de sa jeune famille ne peut désaccoutumer du travail et de l'économie. Et c'est juste au moment où la renommée des Études sur les tragiques grecs florissait dans toute l'Europe savante, que M. Patin vient d'en publier une édition nouvelle, avec des corrections, des additions > des remaniements, fruits d'une modestie que le succès n'a pu vaincre et d'un labeur de plusieurs années.

C'est une merveille aujourd'hui que cet acharnement à la perfection et que ce long et laborieux intervalle qui sépare les deux éditions d'un même livre. Nous n'y sommes plus habitués. Depuis que les libraires prétendent qu'on ne lit plus, les nouveaux tirages des livres se succèdent avec une vitesse inouïe qui les contredirait, si elles n'attestaient plutôt le savoir-faire de la librairie moderne que la curiosité du public , l'excellence des ouvrages ou le génie des écrivains. Les mêmes livres viennent s'offrir, à un mois de distance et même simultanément, sous des formats divers, aux diverses classes de lecteurs, et la dernière édition porte invariablement à la première page l'annonce de changements considérables, réduits le plus souvent à un épaississèment artificiel du volume, à l'aide de documents qui ne nous instruisent guère et de pièces justificatives qui ne justifient rien. Ce sont là des procédés de commerce; ils ont détruit la vieille foi du public dans les éditions revues et corrigées. Personne n'y croit plus. Pourtant celle de M. Patin en est une , une vraie. Au lieu de trois volumes in-8% elle en a quatre in- 12. Aux yeux des bibliophiles, c'est

peut-être une décadence de format; mais à ceux des lecteurs ordinaires, c'est un progrès véritable dans la division de Touvrage, dont les diverses parties sont mieux distribuées : un volume pour Eschyle, un pour Sophocle, deux pour Euripide. A l'intérieur du livre, la différence des deux éditions n'est pas moins sensible. De nouvelles notes, ajoutées aux anciennes , renferment le dénombrement et l'appréciation des ouvrages récents qui se rapportent à l'histoire de la tragédie grecque, et que l'Allemagne surtout ne se lasse pas, de produire avec une intarissable abondance. Toutes les objections qu'on lui avait soumises, M. Patin les a recueillies avec une attention qu'on n'accorde ordinairement qu'aux louanges dont on est honoré. Il a revu ses traductions, dont il a parfois adouci la Jittéralité. Il a retouché son style , auquel d'excellents juges ne reprochaient que cet excès d'ampleur, si difficile à fuir quand les idées abondent sous la plume de l'écrivain. Il a complété certaines pages, abrégé certaines autres, rectifié quelques jugements, semé çà et là de nouvelles vues. Enfin, c'est vraiment un livre remanié dans toutes ses parties, et perfectionné dans le fond comme dans la forme , que M. Patin présente au public , après un espace de quinze ans , espace bien long dans la vie des hommes, dit Tacite, on peut ajouter dans celle des livres, et dont peu d'hommes et peu de livres ont la sagesse de profiter comme les Éttides sur les tragiques grecs et comme M. Patin.

Analyser un ouvrage que tout le monde a lu, ce serait jouer à l'égard du public le rôle d'un de ces confidents qui racontent au héros de la tragédie ce qu'il sait bien avant le lever du rideau. Je n'analyserai pas le livre de M. Patin. Je Ressayerai pas davantage de le juger. La faveur universelle l'a couronné depuis longtemps, et ce serait une entreprise tardive et superflue que de prouver en 1858 qu'on n'a pas eu tort de l'applaudir en 1841 . Le dessein que

ÉTUDES LlTl'ÉRAIRKS ET MOHAU^JS. 187

je me propose a plus de nouveauté. Dans son dernier chapitre, M. Patin passe en revue les jugements des critiques sur la tragédie grecque depuis l'antiquité jusqu'à nos jours.

n suit à la trace, avec une rare finesse de coup d*œil, tous les changements d*idées qui se sont opérés dans les esprits au sujet de Tart antique; il trace avec une délicatesse infinie de nuances l'histoire des variations du goût. Je voudrais revenir sur ce brillant tableau pour y signaler quelques omissions, et surtout pour en réparer une quer M. Patin pouvait et devait seul commettre; je voudrais essayer de lui rendre à lui-même la justice qu'il a si bien rendue à tous ses devanciers, en expliquant les services que nous devons à son livre, en mesurant l'influence qu'il a pu exercer sur le goût du public et sur les opinions contemporaines à l'égard de l'antiquité.

M. Patin dit quelque part avec raison que, si nous n'avons pas le don d'inventer, nous avons celui de comprendre. C'est la condition des époques critiques que le goût y soit supérieur aux œuvres , et qu'on n'y puisse bien imiter ce que Ton sait admirer le mieux. Nos imitations les plus heureuses de l'antique n'ont qu'à demi satisfait ceux mêmes qui les ont tentées. Mais c'est notre consolation que l'intel- Ugence de l'antiquité et particulièrement de la tragédie grecque n'a jamais été plus profonde qu'aujourd'hui, ni surtout plus générale. Au xvn* siècle, la tragédie grecque a été plus admirée que comprise, sauf par un Racine ou par un Fénelon, qui en sentaient la beauté divine, même quand ils l'altéraient par condescendance pour leur temps. Mais le siècle suivant l'a bien plus mal comprise encore et ne l'a plus admirée. Pour mesurer le chemin que le goût français a parcouru depuis moins de cent ans, qu'on se rappelle les jugements classiques de la critique d'alors. Chose étrange ! on faisait profession d'admirer les chefsd'œuvre de Racine comme la suprême perfection de l'art.

et Ton outrageait des plus frivoles dédains les modèles dont Racine reconnaissant avait enseigné le respect, en s'appropriant leurs beautés. Mais Racine lisait en grec Sophocle et Euripide. Fontenelle, Voltaire, La Harpe , les lisaient dans ces nombreuses traductions que le xvm* siècle a vues naître ; car il est à noter que les tragiques grecs n'ont jamais été moins compris qu'à cette époque où ils ont été le plus traduits. Ces traductions aujourd'hui discréditées outre mesure, M. Patin les défend contre nos mépris, en remarquant avec justesse que l'on abuse contre elles du progrès que le temps a amené dans la correction des textes et dans l'intelligence de l'art ancien. Il avouera néanmoins qu'elles ont été les complices, sinon les causes, des injustices commises par le xvui* siècle envers la tragédie grecque. C'est en cherchant Sophocle dans la version de Dupuy et Eschyle dans celle de Lefranc de Pompignan, que tant de beaux esprits, infatués de l'orgueilleuse croyance à la supériorité de leur siècle, regardaient les grands poètes d'Athènes comme de jeunes commençants dont les œuvres promettent, et le théâtre grec comme un argument décisif en faveur de la perfectibilité du génie poétique dans la vie du genre humain. C'est après avoir lu le P. Brumoy que La Harpe, qui pourtant a compris Homère et Démosthène, feignait, dans son Lycée, de se transporter au théâtre d'Athènes sous la figure d'un contemporain de Périclès, et prouvait triomphalement à un Athénien, assis à côté de lui, que la tragédie grecque n'a pas le sens commun, parce qu'elle ne ressemble pas à celle de Racine. C'est sur la foi d'une traduction que La Harpe imitait ou plutôt contrefaisait Sophocle; c'est sur le mensonge de ce travestissement que le public jugeait le Philoctète grec et s'affermissait dans son indifférence pour ces modèles surannés, qui, même rajeunis par une main moderne, n'enfantaient pas de plus grande merveille que le Philoctète français. Voltaire avait

donné l'exemple de ces jugements téméraires , et de ces imitations plus téméraires encore, où du moins son imagination inventive mêlait de vraies beautés. Quelques esprits moins prévenus, Marmontel, Diderot, avaient d'autant plus de mérite à comprendre à peu près le génie de la tragédie grecque, qu'ils n'en connaissaient qu'un petit nombre de chefs-d'œuvre : ils en avaient pressenti plutôt qu'étudié la beauté, et ils s'en portaient les garants avec une sorte de foi qui, au xvm' siècle, a sa chevalerie. Barthélémy luimême, qui passe pour le plus Athénien de son temps, n'est, malgré son savoir et la ferveur de son culte pour la belle antiquité, qu'un Athénien de Paris, et M. Patin, qui regarde YAnacharsis comme une réparation des torts de La Harpe envers la Grèce, nous montre cependant que, tout en admirant les tragédies grecques, le bon Barthélémy les admire à la française, avec les sentiments et la langue d'un moderne étonné de ne pas voir des spectateurs dans « le parterre» du théâtre d'Athènes. « C'est la preuve, dit M. Patin, qu'une appréciation libre de la tragédie grecque était chose à peu^près impossible à un critique français du rviir siècle. » A un critique français peut-être , mais non pas à un français d'esprit et Allemand de naissance, à Grimm, un élève d'Ernesti, qui appliquait à la critique littéraire une instruction classique et une liberté de goût puisées en Allemagne, avec une (inesse de tour et une clarté ie style empruntées à la France. Grimm défendait Homère contre Fontenelle, La Motte et l'abbé Terrasson, et le défendait par les bonnes raisons , en vantant dans Y Iliade ce que le xvm* siècle y tournait en dérision, la naïveté des caractères et la simplicité des mœurs. Grimm proclamait « sublimes » YAlceste d'Euripide et les beautés les plus antiques de Sophocle. Au milieu de l'enthousiasme excité par YAnacharsis^ Grimm, aussi calme que nous le sommes aujourd'hui, le définit une œuvre intéressante, sans vues ori-

ginales, sans imagination, « où les ressemblances d*A« thènes et de Paris sont si prodigieuses qu'on les pourrait croire inventées par Fauteur, si Fauteur inventait quelque chose, > et où le héros scythe, le jeune Anacharsis, n'est qu'un docte abbé français, membre de FAcadémie des inscriptions *. Cette avance prise par Grimm sur ses contemporains, cette impartialité de goût et cette clairvoyance, font de ce Parisien allemand un précurseur du goût du XIX' siècle, un des premiers vengeurs de Fantiquité méconnue, et je regrette que M. Patin, si reconnaissant envers ses devanciers même plus lointains, n'ait point inscrit parmi eux le nom de Grimm , qui aurait trouvé sa place naturelle à côté de son ami Diderot.

Cette place, d'ailleurs , M. Patin la fera aussi modeste qu'il voudra. Je n'ai pas pour Grimm plus d'ambition qu'il ne convient. Il a éclairé l'esprit de ses correspondairts par des idées plus justes que celles de son siècle ; il n'a pas réformé le goût public et n'y prétendait pas. S'il fallait attribuer à un seul écrivain l'honneur de cette réforme, c'est un autre Allemand qui le mériterait, un Allemand-Français à la manière de Grimm, mais plus versé que lui dans la littérature ancienne et plus partial que lui contl% la littérature française : Guillaume de Schlegel. Son Caurs de Uttérature dramatiqus , célébré par Mme de Staël , nous a rendu un double service par ses défauts et par ses qualités. En blessant, à force de sévérité contre nos chefs-d'œuvre classiques, notre admiration profonde pour nous-mêmes, il nous a fait songer que l'univers entier ne la partageait pas, et qu'il existait d'autres formes du beau que celles que la France estimait consacrées par son adoption. En même temps, par ses analyses élevées, éloquentes, quoique bien

l. Correspondance littéraire y 16 janvier 1769, 16 décembre 1764 et mai 1789.

incomplètes encore, des chefs-d'œuvre de la tragédie antique, il nous a fait comprendre ce que Grimm s'était borné à sentir, le génie de la Grèce et les beautés originales de son art dramatique. Mais la réforme du goût est rarement l'œuvre d'un seul écrivain ; elle s'accomplit plutôt par le travail collectif de plusieurs esprits animés des mêmes vues, et les comparaisons brillantes entre l'art dramatique des Grecs et les arts plastiques, dont Schlegel emprunte la première pensée à YHistoirc de Van et au Laocùon^ prouvent que Lessing et Winckelmann ont inspiré Schlegel, comme Schlegel a préparé lui-même l'avènement du romantisme.

Ici encore M. Patin voudra-t-il me permettre de lui adresser une réclamation? Il n'a pas parlé de l'école romantique. Serait-ce un paradoxe que d'oser soutenir qu'elle a contribué à rectiûer nos idées sur le théâtre grec comme sur la littérature étrangère, et que, dans une certaine mesure, le goût classique est son obligé? Pour n'effaroucher personne, je ne veux pas disserter sur le principe du romantisme ; ' ne parlons d'abord que de ses prétentions. La première de toutes, c'était d'être plus large, et, comme on dit aujourd'hui, plus compréhensif que le dogmatisme classique et que la tradition. Les prétentions ont cela de bon quelquefois qu'elles forcent d'être ce que l'on veut paraître, et le romantisme, au moins à ses débuts, eut la largeur d'opinions qu'il affichait. Mme de Staël, un des premiers et des plus éloquents interprètes des idées nouvelles, Mme de Staël, qui étendait même à la poésie sa croyance fervente en la perfectibilité, ne s'avisait pas de calomnier la Grèce antique pour mieux célébrer la moderne Allemagne. Parmi les beautés de l'art ancien, plusieurs lui échappaient, qu'une étude profonde pouvait seule découvrir ; mais celles qu'elle devinait, par instinct de génie, elle les expliquait avec une vivacité de sentiment et une

impartialité d'admiration qui auraient dû fléchir la rigueur et adoucir l'ironie du classique Pontanes *. « Tout dans la tragédie grecque, disait Mme de Staël, a le charme de la jeunesse : la douleur elle-même, si l'on peut le dire, y est encore dans sa nouveauté , conservant l'espérance et rencontrant toujours la pitié '. » Il y avait bien loin déjà de ces aperçus justes et délicats aux dédaigneux contre-sens du xvm* siècle. Ainsi le romantisme, dans ses commencements, appliquait à l'antiquité même le bénéfice de ses doctrines libérales. Quand il devint une secte et fut érigé par la polémique en adversaire personnel de l'art classique. Use dispensa dès lors de rendre justice aux anciens, et l'on vit de prétendus disciples de Schlegel et de Mme de Staël envelopper Eschyle, Sophocle et Euripide, dans l'injurieux arrêt porté contre Racine. Mais parmi les partisans de la réforme dramatique, les plus sages, exempts des passions de secte, se gardèrent bien de rompre avec l'antiquité, Les écrivains du Globe, qui cherchaient à tempérer par leur modération le mouvement littéraire suscité par leur juste hardiesse, combattaient à la fois le dédain des novateurs pour la littérature ancienne et leur idolâtrie pour la littérature étrangère, et rappelaient à propos que changer de servitude ce n'est pas s'affranchir. Dans la Revue française, M. le duc de Broglie, héritier naturel du libre et impartial esprit de Mme de Staël, expliquait par les divers génies des peuples les formes diverses du beau, et partageait son admiration entre les Grecs et Shakspeare, au nom du même principe, la vérité dans l'art •. Quant aux stratégistes du parti, sachant que dans la polémique il est

1. OEurres de FontaneSj t. II, p. 161. Article sur le livre De la LUtérattirey de Mme de Staël.

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