ÉTUDES SUR LA RENAISSANCE : ÉRASME, THOMAS MORUS, MÉLANCHTHON
par M. Désiré Nisard. — Un volume; 1855.
Je n'essayerai pas d'analyser en détail le livre de M. Nisard. Chacun des trois grands hommes dont il raconte
rhistoire mériterait un article. Ces Études sont d'ailleurs déjà connues du public, qui les a lues il y a vingt ans dans la Revue des Deux Mondes ^ et qui , par sa persévérance à les relire, en a provoqué la réimpression. Je veux choisir, parmi les nombreuses idées qu'elles suggèrent, un seul point de vue, l'un des plus intéressants, il me semble, parce qu'il touche en même temps à l'histoire et à la vie pratique, à la littérature et à la morale.
L'idée qui ressort avec force du livre de M. Nisard, et qui sert comme de moralité commune à ses trois monographies, c'est qu'en ce monde le rôle d'homme modéré est aussi difficile qu'honorable à remplir, et que lorsqu'on s'y destine, il faut se croire bien sûr de soi-même, et s'être pourvu de fermeté, de désintéressement, de résignation stoïque aux injustices de l'opinion. Érasme, Thomas Morus et Mélanchthon, dit M. Nisard dans son introduction, sont les trois types caractéristiques des trois grandes opinions chrétiennes qui ont partagé l'Europe au commencement du xvi* siècle. Thomas Morus représente le catholique, Mélanchthon le protestant, Érasme le philosophe chrétien. Tous les trois, peut-on ajouter, à une époque où les passions politiques et religieuses déchaînées rendaient la mesure si difficile dans les idées et dans la conduite, représentent la modération, l'un dans le catholicisme, l'autre dans la Réforme, le troisième dans la philosophie ; tous les trois, par les épreuves de leur vie, nous enseignent à quel prix on achète presque toujours dans l'histoire l'honneur d'être modéré. Érasme s'est interposé entre Luther et le pape au nom de la philosophie chrétienne ; Thomas Morus entre le pape et le roi d'i\ngleterre, au nom du catholicisme fidèle et sage ; Mélanchthon, au nom de la Réforme modérée, entre le protestantisme radical et l'Église romaine; ils ont payé, l'un de sa vie , les autres de leur repos et de leur bonheur, la hardiesse de leur modération et l'équilibre
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courageux qu'ils ont voulu tenir, au moins dans leur conduite, entre les excès des. partis contraires. La trilogie de M; Nisard pourrait s'intituler : Thomas Morus, Érasme et Métonchthon, op les malheurs de la modération dans les temps difiiciles.
Il semblera peut-être téméraire d'appeler un modéré Thomas Morus,' qui a poussé jusqu'aux dernières extrémités les opinions catholiques. On est facilement prévenu contre un écrivain qui, après avoir proclamé dans son Utopie la liberté absolue de conscience et la tolérance universelle, soutint plus tard que l'hérésie est le plus grand des crimes, et qu'il est juste de'bi^ûler les hérétiques. Aussi l'histoire a-t-elle été sévère pour. lui,- surtout l'histoire écrite par les protestants et par les philosophes, et je ne m'étonne pas .qu'après BurnetetHume, Voltaire, concluant du fanatisme desiidées à la cruauté des actions, ait osé appeler Morus « un barbare digne du dernier supplice. » Les plus indulgents parmi les historiens, laissant s'accréditer sans la combattre: cette réputation de persécuteur, plaidaient en faveur de Thomas Morus les circonstances atténuantes, et compensaient la barbarie du chancelier par les vertus privées de l'homme, par l'expiation du martyr. * M. Nisard, plus hardi, à nié le crime et démontré l'innocence. Lui, l'homme de la tradition, il a combattu la tradition, et prouvé , c'est une vérité désormais acquise à l'histoire, que Thomas Morus n'a jamais versé le sang. Parmi lés réhabilitations tentées de nos jours, c'est une des mieux réussies; et elle, fait .d'a"utant plus d'honneur à M. Nisard, qu'ennemi bien; connu du sens propre, il lui a dû en coûter beaucoup pour avoir seul raison contre tout le monde. Trop souvent, chez les hommes d'un esprit roide et d'un cœur honnête, c'est la roideur de l'esprit qui triomphe de l'honnêteté du cœur, et l'inflexibilité farouche du principe qui étouffe l'humanité du caractère. Chez
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Thonias 'Morus, la douceur de Tâme l'emporta sur la dureté des opinions : il eut le courage d'éluder dans sa conduite les conséquences rigoureuses de sa foi; il fut de son temps par ses passions , supérieur à son temps par ses actes. Frappant d'une peine légère les hérétiques, que la loi lui permettait et que ses principes lui ordonnaient de condamner au dernier supplice, il abjurait sur son siège de chancelier la sévérité de doctrine du chrétien, et se ménageait, par ce démenti généreux donné à sa croyance, une gloire bien belle et bien rare parmi les hommes, celle du logicien qui recule devant la logique, le jour où elle lui commande de répandre le sang. Je suis de l'avis de M. Nisard : de tout temps, mais surtout depuis le dernier siècle, où l'on a vu tant de théoriciens se faire un point d'honneur d'aller jusqu'au bout de leurs systèmes, même à travers des ruines, il faut admirer bien haut l'héroïque faiblesse d'une grande âme qui, dans cette lutte entre la nature et la loi, se décide pour la nature, abandonne Torgueil de ses principes, sacrifie celte prétention terrible d'être conséquent avec soi-même, quia inspiré tant de crimes, et se donne tout entière à la bonté. La belle parole de Fénelon revient ici à la mémoire : « On ne sait pas assez combien il y'a de gloire à être bon. » Ce que j'appelais contradiction et faiblesse, ce que les contemporains de Morus ont peutêtre nommé trahison et lâcheté, n'est-ce pas la raison et la force véritables? n'est-ce pas l'énergie intime du bon sens et de l'équité naturelle qui se révolte contre des idées fausses et bai-bares? n'est-ce pas la loi éternelle de la conscience prévalant enfin sur les principes éphémères du fanatisme? n'est-ce pas la voix de Dieu même retentissant au fond de rànâe hupnaine et y étouffant toutes ces voix mensongères que les hommes font parler en son nom? Thomas Morus a puisé la force de pardonner à la même source où il puisa plus tard la force de mourir, dans la modération de
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son Ame, incapable de pousser la piété jusqu'à la barbarie, ni le dévouement politique jusqu'à l'apostasie religieuse. II essaya d'accorder tous les devoirs : la foi et l'humanité, en vivant comme un chrétien irréprochable et en pardonnant à l'hérésie ; la loyauté du sujet envers le roi et la fidélité du chrétien envers le pape, en s'abstenant de combattre le bill qui détachait de Rome l'Église d'Angleterre et en refusant d'y souscrire au péril de sa vie. Ce respect de tous les pouvoirs, même de ceux qui se combattent entre eux, ce partage scrupuleux de l'homme entre des affections exigeantes dont chacune veut l'homme tout entier, ce sont des vertus trop délicates sur cette terre, et trop injurieuses aux passions du monde pour demeurer impunies ; elles devaient conduire Morus à l'échafaud.
Combien n'a-t-il pas fallu de force également à ce doux Mélanchthon pour se maintenir ferme sur la pente où l'entratnait Luther l L'histoire de la confession d'Augsbourg est la page la plus belle et la plus douloureuse de sa vie. Dans un chapitre où la profondeur de l'analyse fait d'un récit historique une véritable étude morale, M. Nisard a décrit les combats de cette conscience honnête et un peu timide avec la violence de tous les partis. Qu'on se représente Mélanchthon à Augsbourg, occupant les heures de ses jours et de ses nuits à rédiger une profession de foi qui présente dans son vrai jour la pensée de la Réforme : avec fermeté, pour satisfaire à la dignité du parti et pour fixer les indécis ; avec douceur, pour attirer les modérés ; sans esprit d'exclusion, pour réconcilier les sectes naissantes. Que de passions s'agitent autour de lui ! D'un côté, c'est l'électeur de Saxe, c'est le landgrave de Hesse, qui rejettent les transactions et qui poussent à la guerre; de l'autre, c'est Luther, qui de loin attise les discordes, souffle l'incendie et dénonce comme des trahisons les concessions de son disciple , que le légat du pape proclame une dérision et un
outrage dont il demande justice à l'empereur Charles- Quint. Décrié par ses adversaires, suspect à ses amis, accusé à la fois de crimes contradictoires, d'obstination et de versatilité, d'orgueil intraitable et d'humilité honteuse, Mélanchthon n'a pour se raffermir et se consoler, au milieu de tant d'épreuves, que sa conscience et son espoir en Dieu; et dans les angoisses de sa tâche, il s'écrie un jour : « 0 Dieu, si tu es avec nous, qui sera contre nous? » Mot touchant, devenu l'inscription de tous ses portraits; appel confiant de Thonnète homme méconnu à ce juge suprême; dernière espérance dans la justice tardive de l'avenir. Mélanchthon finit par triompher ; tout le parti souscrivit, pour un temps du moins, à cette confession de foi si précise et si conciliante, et Mélanchthon eut l'honneur d'avoir donné le symbole de l'Église nouvelle : mais à quel prix? Le reste de sa vie fut empoisonné ; les défiances qu'il avait excitées, les accusations dont on l'avait poursuivi, survécurent à son succès même, et l'adoption de son Credo ne préserva pas sa renommée. Rentré dans l'enseignement, où il avait joui d'une popularité si douce, il se vit frappé de la disgrûce publique; les appels pressants qu'il adressait aux jeunes gens n'étaient plus entendus ; la variété même de son enseignement ne triomphait pas de leur indifférence. En vain, épiant les dispositions de ses rares auditeurs et conjurant leur lassitude par des prévenances touchantes, le complaisant professeur abandonnait Démosthène pour Aristote, quand il sentait dans son public faillir l'amour de l'éloquence et poindre la fantaisie de philosopher. En vain, quand cette capricieuse jeunesse se fatiguait de péripatétiser à l'ombre du portique, le maître, par un adroit détour, la ramenait subitement sur les traces d'Homère, aux doux senliers de la poésie. Personne, parmi ces étudiants tout entiers au plaisir ou aux disputes religieuses, ne quittait, pour suivre le poète, les tavernes ou les églises de Wittem-
berg, et Mélanchthon attachait inutilement à la porte de l'Université cette affiche mélancolique : « J'ai résolu, avec la grâce de Dieu, d'expliquer quelques cliants d'Homère. J'y consacrerai la sixième heure du soir, le mercredi, et, selon ma coutume, gratuitement. Ce qu'on a dit d'Homère, qu'il a mendié pendant sa vie, n'est pas moins vrai d'Homère mort : il erre çà et là, cet excellent poète, demandant qui veut l'entendre. Il ne peut promettre d'argent, mais il promet la science des grandes et belles choses. » Homère avait perdu son attrait et Mélanchthon sa popularité. Des malheurs de famille s'ajoutèrent à cette disgrâce de l'opinion, et les dernières années de ce grand homme s'écoulèrent dans la tristesse. Quand la mort de Luther le laissa seul chef de la Réforme, la calomnie redoubla d'efforts : il ne répondit à ces attaques que par le silence et par la résignation ; mais elles troublèrent ses derniers jours et ne s'apaisèrent que devant son tombeau. Il mourut las de la vie, dégoûté de la terre, et quand, au moment suprême, son gendre lui demanda s'il souhaitait quelque chose, il répondit avec un soupir : « Rien que le ciel. »
La destinée d'Érasme, plus brillante, fut-elle plus heureuse? On l'a comparé à Voltaire. Par son esprit vif et moqueur, par son empire sur l'opinion, par son immense popularité, par ses relations avec les princes et les grands hommes ses contemporains, par la place qu'il eut dans les lettres de son temps, c'est en effet le Voltaire du xvi* siècle. Pour que rien ne manquât à la justesse de la comparaison, il faudrait ou qu'Érasme eût joui de la triomphante vieillesse de Voltaire, ou que Voltaire, vivant assez longtemps pour assister à la révolution qu'il avait préparée et prédite, eût été sommé par la logique de l'opinion d'en accepter docilement toutes les conséquences, et précipité de la faveur publique et de la gloire pour avoir refusé d'obéir. Mais cet heureux Voltaire eut pour dernier bonheur l'a-
propos de la mort. Érasme vécut trop longtemps : il vit éclore , selon l'expression d'un contemporain, l'œuf qu'il avait pondu et que Luther avait couvé. Précurseur de la Réforme par sa vive polémique contre les moines, par ses attaques plus discrètes contre la cour de Rome, et même par ses travaux sur la Bible, il applaudit aux débuts de Luther : il se sépara de lui lorsque Luther entra décidément en lutte contre la papauté, et que la Réforme devint une révolution. Érasme était un de ces esprits raisonnables et calmes qui appelaient de leurs vœux une réforme dans l'Église et la hâtaient par leurs écrits, mais qui ne voulaient pas rompre avec l'Église. Ils tâchaient de guéiir l'arbre malade, mais non de l'abattre. Aux premiers coups de la cognée de Lulher, Érasme recula, craignant la destruction, et ne prévoyant pas qu'à la place des Iwanches abattues allait reverdir sur le tronc du christianisme un rameau jeune et vigoureux. Même avec plus de prévoyance, il ne se serait peut-être pas plus avancé. Au fond Érasme n'était ni catholique ni protestant. M. Nisard l'appelle de son vrai nom : c'était un philosophe chrétien qui trouvait le repos de l'esprit et de l'âme dans une croyance où la morale de l'Évangile s'unissait à la philosophie de l'antiquité. Persuadé que chacun ici-bas est libre d'adorer Dieu comme il lui plaît, conduit à la tolérance par l'amour sincère de la liberté, et disposé en général à la neutralité par le fond épicurien de son humeur et par la faiblesse de sa santé, il aurait vécu paisiblement entre l'Église catholique, dont il admirait l'antique tradition et l'histoire glorieuse, et l'Église nouvelle, dont il aimait le retour aux maximes évangéliques, si les grands hommes étaient libres de se désintéresser du monde et des événements. Mais l'attention de la chrétienté était partagée entre Lulher et lui ; les sages auraient voulu les unir et les compléter l'un par l'autre ; les violents ne se reposèrent que lors-
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qu'ils les eurent mis aux prises. Ils y réussirent , c*était inévitable.
« Il n'y a pas d'exemple, dit M. Nisard avec une justesse spirituelle, que des partis prêts à en venir aux mains, soit en religion, soit en politique, aient respecté le désintéressement ou souffert le silence des hommes appelés par l'opi* nion générale à donner un avis capital dans le débat. On rend à ces hommes leur indépendance si dure, on sait si bien déshonorer leur silence, qu'à la fin on parvient à les traîner sur la scène, tremblants, à demi déconsidérés, incertains de leur propre conscience, n'osant s'interroger sur les motifs de leur modération, et souvent s'étant affublés à la hâte d'une croyance ajustée tant bien que mal à leur passé, comme ferait un acteur qui , arrivé après le lever du rideau, jetterait sur ses épaules le premier costume tombé sous sa main, pour ne pas faire attendre les spectateurs. »
Érasme, forcé d'entrer en lutte contre Luther par ses amis et par ses ennemis, Érasme vieux, malade, épuisé par de longs travaux, qui, en le désignant à la royauté de l'esprit, le condamnaient à descendre dans la lice, sous peine d'abdication; Érasme prit enfin le parti de combattre, avec la certitude d'être vaincu. Il attaqua par des arguments méthodiquement déduits, et dans un style contenu, goûté seulement d'une minorité sage, un ennemi jeune, ardent, enflé par le succès, ivre de popularité, qui enflammait l'esprit public par cette éloquence de passion et d'invectives chère à toutes les multitudes. Dans les moments de crise, quand les âmes émues sont montées à un certain ton de violence, la raison, avec sa placidité irritante, passe facilement pour froideur et pour faiblesse. Érasme était aussi loin de la pusillanimité que de l'héroïsme; mais, outre sa modération naturelle, le souvenir des anciens applaudissements qu'il avait donnés à Luther retenait sa plume in-
quiète. Sans doute, il n'y avait nulle contradiction entre rapprobalion accordée au réformateur et la guerre faite au révolutionnaire ; mais, comme M. Nisard Ta indiqué avec une grande finesse, c'est le propre des esprits honnêtes de douter de leurs lumières et de leur cause quand ils ont l'opinion contre eux : il faut une grande fermeté pour tenir tête, se donner raison contre tous et s'appliquer cette belle devise : Etiam si omnes, ego non; quand on a moins d'énergie que de bonnes intentions, on se prend à s'accuser, à se mettre du parti des autres contre soi-même, à douter de ce qu'on avait affirmé de la meilleure foi ; par là, on transige, on s'amende; en voulant contenter chacun, on paraît tromper tout le monde, et pendant qu'on tâtonne, par droiture, à la recherche de la vérité, on laisse aux hommes d'action, qui courent droit au but par tous les chemins, le temps d'arriver et de vaincre. Voilà comment s'expliquent le succès de Luther et l'échec d'Érasme. Le livre du Libre arbitre, la grande attaque d'Érasme contre Luther, fut la source de ses plus amers chagrins. La foule n'y trouvait ni haine ni violence, mais une équité attentive à faire un partage exact d'éloges et de blâme entre Luther et l'Église romaine; c'était un véritable ouvrage, non de polémiste, mais de médiateur. Le parti du pape s'irrita plus encofe que le parti de Luther : les moines, ces vieux ennemis d'Érasme, l'appelèrent Pilate, pestiféré, dragon de l'Apocalypse, philosophe impie : le nom de rationaliste n'était pas encore inventé. Érasme paya chèrement la gloire d'avoir été en Europe le chef du parti modéré; on peut dire qu'il en mourut, car les fatigues de la lutte et l'amertume de la défaite, aggravant ses infirmités, hâtèrent son dernier jour. Il alla s'éteindre à Bâte, non loin du petit jardin de Froben, son imprimeur, et de ce pavillon où, plus jeune et plus heureux, il avait traduit quelques ouvrages de saint Chrysostome. c Ici, disait-il tristement aux amis qui ne l'avaient
pas abandonné, je me trouve un peu moins mal; quant à me trouver tout à fait bien, je n'en ai plus l'espoir, du moins dans cette vie. » C'est le même mot que celui de Mélanchthon, c'est la même fin, c'est la même gloire, car ce qui a fait les malheurs de l'un et.de l'autre pendant leur vie , est précisément ce qui fait :leur honneur devant la postérité. Cette impartialité reprochée de toutes parts à Érasme comme une trahison, c'est ce qui, à la distance où nous sommes, nous rapproche de lui, comme une conformité de sa raison avec la nôtre, comme un sentiment commun et une ressemblance par où nous nous reconnaissons dans cet homme illustre mort depuis trois siècles. C'est comme philosophe chrétien qu'il est le représentant naturel de ces esprits, si nombreux de nos jours, qui accordent l'amour profond de l'Évangile avec Tindépendance philosophique des opinions. C'est là le grand honneur de cette mémoire toujours aimée des honnêtes gens, philosophes par l'esprit, chrétiens par le cœur, qui adorent Dieu, la liberté, la justice, et qui haïssent l'intolérance des opinions extrêmes et l'oppression des consciences. Récompense tardive, mais consolante; réparation glorieuse, digne de raffermir les âmes que le spectacle d'une telle destinée découragerait de la mor déralioni
Le livre que je viens d'examiner .est un des ouvrages de M. Nisard que j'aime le mieux. L'auteur entre avec beaucoup de sagacité dans le caractère de ses personnages; il les place dans leur vrai jour, il les explique dans leurs replis les plus secrets , il excelle à distinguer en eux ce qui est du fond même de l'homme, ou de son humeur et des préjugés de son temps; on sent qu'il les connaît et qu'il les aime, pour avoir vécu longtemps avec eux. Autour d'eux il groupe adroitement les personnages secondaires, dont il trace le profil en traits légers, trop légers même quelque-
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fois, il me semble, de peur sans doute d'attirer sur eux l'attention aux dépens de l'acteur principal; les faits sont présentés clairement, avec ordre et avec choix ; les appréciations littéraires et les réflexions de morale se mêlent agréablement aux récits des événements historiques; les questions religieuses sont exposées avec simplicité et sans théologie/ Le style est précis, ferme, serré, avec un certain dédain des ornements, qui n'ôte à la grâce que pour donner à la force; l'expression vise à creuser la pensée plutôt qu'à l'embellir. Enfln ce qui me plaît encore plus dans ce livre, c'est le louable amour de la modération qui, répandu dans toutes les pages, en forme comme le suc et le parfum. On saura gré d'un tel sentiment à un écrivain qu'on s'est accoutumé à regarder comme le défenseur un peu exclusif de certaines idées absolues. A y regarder de près, il convient, ce me semble, de rabattre beaucoup de cette réputation de roideur qu'on a faite à M. Nisard. On l'a représenté comme un esprit sévère, dédaigneux, «et même un peu farouche, » qui, ayant pris comme une place vacante et comme un rôle les fonctions de défenseur de la tradition classique, et, selon l'expression spirituelle de M. Sainte-Beuve, de critique constituant, y a porté avec beaucoup de talent un dogmatisme plus propre à lui donner de l'autorité que de l'attrait. Pour moi, je reconnais une vraie conviction littéraire dans ce qu'on a nommé un rôle et un parti pris. M. Nisard, après tout, en se déclarant classique tout de suite, a fait un peu plus tôt ce que d'autres ont fait plus tard ; d'autres ne sont venus dans la vigne qu'à la fin de la journée pour achever la vendange ; M. Nisard a été l'un des ouvriers du matin. Les opinions les plus promptes et les plus décidées ne sont pas les moins sincères, mais ce sont les plus vives, et je m'explique facilement que la foi littéraire de M. Nisard, née pendant la guerre du romantisme, ait eu toute la véhémence des pasu 31
sions qui grondèrent autour de son berceau; il montra contre les hérétiques de la littérature toute Tardeur belliqueuse d'un ligueur contre les protestants. Au fond cependant, comme en lui Fhomme tempérait Técrivain et l'aménité du caractère les opinions, son dogmatisme s'est souvent humanisé, et je citerais nombre de cas où cet hypercritique a été le plus accommodant des juges. En cela il ressemble à son héros Thomas Morus; comme lui, il a quelquefois atténué ses principes dans la pratique, et absous ce qu'il aurait pu condamner. Enfin il y a dans M. Nisard une tolérance naturelle, et, comme on disait au xvn* siècle, une commodité d'humeur que la sévérité de ses opinions n'a pas afTaiblie ; à côté de l'esprit rigoureux et dogmatique, avec son grande superciliym^ il y a en lui l'esprit aimable qui laisse l'autre passer devant, mais qui se montre, lui aussi, à ses moments, qui sourit et veut être reconnu ; car si M. Nisard ne fait pas d'avances à la popularité, il n'a pas non plus l'orgueil de viser à l'impopularité, pour paraître supérieur à l'opinion. Les Éludes sur la Renaissance le laissent voir sous cet aspect moins connu; elles le délivreront aux yeux du public de cette apparence rébarbative qu'on lui a prêtée quelquefois, et le feront paraître ce qu'il est : un écrivain de beaucoup de talent et de goût, ami passionné de la tradition, et non ce qu'il n'est pas :1a duègne de la littérature.
(Journal des DéhaUf 3 août 1855.)