‹ Œuvres complètes de Henri Heine De tout un peuChapitre 16 sur 26 · BERLIOZ, LISZT, CHOPIN · texte numérisé non relu

BERLIOZ, LISZT, CHOPIN

A AUGUSTE UEWALD

À part Meyerbeer, l’Académie royale de musique possède peu de compositeurs dont il vaille la peine de parler avec détail. Et "pourtant l'opéra français . n’a jamais été plus prospère, ou, pour parler plus exactement, n’a jamais fait de meilleures recettes,

. Cette ère de prospérité commença il y a six ans /

sous la direction du célèbre M. Véron, dont les principes ont été appliqués depuis avec le même succès par le nouveau directeur, M. Duponchel. Je dis principes, car, par le fait, M. Véron avait des principes, résultat de ses réflexions sur l'art et la science, et, de même que, comme apothicaire, il a

déçouvert une mixture excellente contre la toux, il a inventé, comme directeur de l’Opéra, un préservatif contre la musique. Il avait en effet, remarqué sur lui-même qu’un spectacle de Franconi lui faisait plus dè plaisir que le meilleur opéra; il se convainquit que la plus grande partie du public était animée du même sentiment, que la plupart des gens allaient par convenance au grand Opéra, et né s’y amusaient, d’ailleurs, que quand de belles décorations, les costumes, la danse, absorbaient tellement leur attention, qu’ils n’entendaient absolument rien de la fatale musique. Le grand Véron en vint ainsi à cette pensée géniale de satisfaire à un si haut degré les yeux des spectateurs, que la musique ne pût les gêner en rien, et qu’ils trouvassent à l’Opéra le même plaisir que chez Franconi. Le grand Véron et le grand public se comprirent ; l’un sut rendre la musique innocente, et ne donna, sous le titre d’opéras, que des pièces de parade et à spectacle ; l’autre, le public, pût aller au grand Opéra avec ses fdles et ses épouses, comme cela convient à des gens bien élevés, mais sans être obligé de périr d’ennui. L’Amérique était découverte, l’œuf se tenait sur la pointe, l’Opéra se remplissait chaque jour.

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Franconi était débordé et faisait banqueroute, et M. Véron, depuis lors, est un homme riche. Le nom de Véron vivra éternellement dans les annales de la musique; il a embelli le temple de la déesse, mais la déesse elle-même à été mise à la porte. Rien n 'égale le luxe qui a pris le dessus au grand Opéra, devenu le paradis des gens à l’oreille dure.

Le directeur actuel suit les principes de son devancier, bien qu’il offre l’antithèse la plus tranchée et la plus divertissante avec la personnalité de celui-ci. Avez-vous jamais vu M. Véron? Au café de Paris, ou sur le boulevard de Coblence, il a dù vous arriver parfois de rencontrer cette grasse figure de caricature, le chapeau sur le côté, tout ensevelie dans uné énorme cravate blanche dont les cols arrivent jusque par-dessus les oreilles, si bien que le visage rouge et réjoui, avec ses petits yeux clignotants, apparaît à peine. Dans le sentiment de sa connaissance des hommes et de son succès, il se balance si complaisamment, avec une aisance si insolente, entouré d’une suite de jeunes dandys de la littérature (quelquefois un peu vieillots) qu’il régale volontiers de vin de Champagne ou de belles figurantes! •C’est le dieu du matérialisme, et son regard.

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